TRACTATION FERME OU CHIFFON DE PAPIER
(1 1 Février.)
Il n'y a point à cacher que la signature de la paix par l'Ukraine seraitun événement grave et, dans une certaine mesure, inquiétant par ses conséquences, s'il s'agissait d'une tractation ferme, passée par un gouvernement solidement établi. Car, malgré les lenteurs inévitables, et peut-être plus longues qu'on ne feint de le croire à Berlin, que comportent des transports dont la désorganisation est complète, il est évident que les empires centraux doivent trouver dans les réserves de la Russie méridionale d'assez larges facilités de ravitaillement. Il suffirait d'ailleurs que celui-ci fût simplement amorcé et procurât aux populations allemandes quelques sacs
de farine, pour que chacun voulût, les imaginations aidant, voir dans cette aubaine incomplète l'aurore d'une ère de prospérité à laquelle on a eu tout le temps d'aspirer.
D'autre part, la Roumanie se trouverait en situation critique. Obligée peut-être de s'incliner devant la sommation de Mackensen, elle n'aurait guère le choix qu'entre l'abdication ou la capture. A moins que... Mais l'état des affaires, en Moldavie et en Bessarabie, est beaucoup trop nébuleux pour qu'il soit possible de rien prévoir des éventualités à venir.
Heureusement, des doutes subsistent sur la validité du traité qui vient d'être
(CI. Beaufrère.)
Nouveau masque « Tissot » contre les gaz asphyxiants.
Lt-COLONEL ROUSSET
LES FAITS
Front occidental. — Au nord du Chemin des Dames et en Woëvre, nous repoussons aisément des tentatives ennemies sur nos petits postes et nous infligeons des pertes aux assaillants.
Le bombardement est vif de part et d'autre sur la rive droite de la Meuse et dans certains secteurs des Vosges.
D'importants travaux sont en cours depuis plusieurs semaines et vont se poursuivre pour le renforcement des lignes de défense sur toutes les positions des armées alliées.
Sur mer. — Le torpillage du Tuscania au large des côtes d'Irlande appelle Vatiention sur la fréquence des exploits des sous-marins dans cette zone. L'amiral Jellicoë, interviewé, explique que, sur toute la côte de la mer d'Irlande, les sous-marins trouvent des hauts fonds où ils peuvent se reposer et séjourner jusqu'à ce que tout danger de poursuite soit passé pour eux.
Front occidental. — L'ennemi tente dans la soirée £t aux premières heures de la nuit quelques coups de main contre nos petits postes au nord de Craonne, en Argonne vers le bois de Cheppy et dans les Vosges; il est partout arrêté par nos feux.
Une déclaration officielle de l'ttat-major britannique signale la présence en Belgique et en France de ^plusieurs divisions ramenées du front russe depuis le 21 décembre jusqu'au milieu de janvier, malgré les engagements pris par l'Allemagne au moment de la signature de l'armistice. Les numéros de ces divisions, leurs points de départ et d'arrivée et les dates de leurs mouvements ont été établis par les déclarations concordantes des prisonniers.
Brest-Litovsk. — A 2 heures du matin, les plénipotentiaires de la Quadruplice signent le traité de paix avec l'Ukraine représentée par les délégués de la Rada de Kief, traité à la fois politique et économique.
passé. En face de la Rada de Kief, qui a acquiescé aux exigences allemandes, se dresse toujours la Rada maximaliste de Kharkof. Or, si nous en croyons une dépêche de Petrograd, toute la région de Kief, à l'exception de Pechersky, est aux mains des soviets. Au nom de qui, alors, et pour qui les délégués se sont-ils engagés? Onnesaitmêmepas, à l'heure actuelle, ce que représente exactement l'entité géographique désignée sous le nom d'Ukraine, ni quelles sont ses frontières , ni à qui obéissent ses popu lations ! Celles-ci, a déclaré Kamenef, bien placé pour connaître la psychologie des foules, ne ratifieront jamais cette paix qui, dit-il, n'est qu'une paix fictive. S'il ne se tro mpe pas, comment s'y prendront les Austro-Allemands pour la faire respecter?
Ils n'ont plus guère, sur le front oriental, que des divisions à qui a été enlevé le meilleur d'elles-mêmes et dont l'ardeur combative, éteinte par de longs mois d'inertie, a singulièrement baissé. Tout ce qui avait une valeur militaire intacte a été ramené de notre côté, au mépris des conventions
passées avec les maximalistes.Et voici que ces derniers se fâchent. Ils menacent de rompre définitivement les négociations de Brest-Litovsk, si l'Allemagne vient en aide à la Finlande. Or, une dépêche de Stockholm annonce précisément que les Allemands ont envoyé au secours de la garde bourgeoise d'Helsingfors deux bataillons, soit environ 1.800 hommes, qui ont débarqué dans le port de Kristinstradt.
Ainsi le gâchis augmente. La Russie du nord ne paraît pas devoir être aussi souple que celle du sud, ou du moins que les gensquiprétendent la représenter. Si paradoxal que cela paraisse, c'est donc Trotzky et Lénine qui, en cette affaire, servent le mieux les intérêts de l'Entente, en obligeant peut-être les Allemands à s'aventurer à la fois dans les deux directions dangereuses de Petrograd et de Kharkof. Souhaitons un tel dénouement à cette tragi-comédie. Au surplus, le seul fait qu'il puisse être envisagé nous engage à attendre, avant de nous prononcer sur les conséquences du contratpassé à Brest-Litovsk, que les événements nous aient fixés sur sa valeur.