L'ALLEMAGNE DANS LA CAGE CONTINENTALE
(16 Mars.)
(Cl. Beaufrère.)
La situation générale est ton i ours la même. On annonce seulement; l'arrivée à Bruxelles, pour la fin dç la semaine, du kaiser, de son fils, d'Hindenburg et autres gros seigneurs. On annonce même, ce qui est plus grave, que Guillaume II va haranguer ses soldats à la mode ordinaire et suivant le rite consacré. Serait-ce décidément le signal de l'offensive? Cela en tout cas y ressemble, bien qu'un journal ultra-bochisant de Zurich parle de désaccord entre LudendorfE et le major général, le premier tenant plus que jamais pour l'attaque occidentale, et le second, dont les résultats obtenus sur l'autre front auraient comblé les vœux, s'en souciant de moins en moins. Je cite sans ptendre parti, car il pourrait bien y avoir là encore une traîtrise sous roche. Soyons prêts, fortifions-nous le plus possible pour la guerre, celle de terre comme celle de l'air, et attendons les événements.
On sait" parfaitement qu'Hindenburg a toujours couvé le champ de bataille oriental comme son domaine personnel. Il lui doit d'ailleurs sa réputation, et quoique celle-ci ait très peu grandi depuis Tannenberg, les bénéfices acquis, grâce au concours des bolcheviks donnent vraiment un certain poids à sa perspicacité. Maîtresse d'Odessa, l'Allemagne vient de se rouvrir vers l'Asie,
toujours convoitée, une voie plus courte et plus directe que celle de Vladivostok. Elle s'annexe, au moins jusqu'à nouvel ordre, l'Europe orientale, qui n'est pas pour le moment en état de lui résister. Mais, comme dit fort bien l'ancien correspondant du Daily Mail à Berlin. M. Frédéric W. Wile, l'Entent e s'est annexée les océans.
«Nous tenons, ajoute-t-il, l'Allemagne prisonnière dans la cage continentale. Il se peut que' cette cage lui paraisse en ce moment dorée et spacieuse. Mais ce n'en est pas moins une cage, et aussi longtemps que le trident sera maintenu par notre poigne inattaquable, l'Allemagne restera notre prisonnière. Elle n'a donc pas gagné la guerre, parce qu'on n'a jamais vu une ' alliance comme la nôtre, maîtresse de la mer, perdre celle-ci. »
Ce ne sont point là des paroles de pur optimisme, mais des opinions basées sur la longue expérience de l'Histoire. Il n'a manqué à Napoléon, pour rester le dominateur de l'Europe, que d'avoir la maîtrise des mers. C'est à Trafalgar qu'il a « perdu la guerre » et non à Leipzig. Et en remontant plus haut d'un demi-siècle, on constate que ce n'est ni le désastre de Rosbach ni même la défection russe — déjà ! — qui nous ont forcés à signer, en 1763, le pénible^ traité de Versailles. C'est la supériorité que
U-COLONEL ROVSSET
l'Angleterre avait prise sur nous dans les océans. Aujourd'hui, cette supériorité nous demeure acquise, en dépit des sous-marins. Mais un nouvel élément s'est introduit dans la guerre, et y prend chaque jour une importance plus manifeste. C'est celui qui
appartient au domaine de l'air. Il faut donc qu'entre tous nous y dominions en souverains, pour fermer hermétiquement, au moins de notre côté et en attendant que les Japonais se chargent de l'autre, la cage dont parle notre confrère anglais.