LES BRITANNIQUES FONT TÊTE A L'ENNEMI
(14 Avril.)
Après pas mal de tâtonnements, le plan allemand se précise. Ce n'est peutêtre pas tout à fait celui du début, mais il a fallu céder aux circonstances et nous devons reconnaître qu'au moins pour cette fois, Hindenburg ne s'est point, comme à l'habitude, figé dans ses conceptions du début. Son offensive paraît maintenant orientée, d'une façon ferrne, dans la direction nord-ouest, par laquelle il espère prendre à revers les troupes alliées déployées entre Ypres et la mer.
Il a réussi jusqu'ici à refouler les Anglais jusque vers Bailleul et à pousser des troupes assez au delà de la Lys, en amont d'Armentières. On se bat dans les abords mêmes de Bailleul, et les colonnes allemandes avancent concentriquement dans la direction du nord-ouest.
Cependant, aux dernières nouvelles, nos alliés tenaient encore ferme, et devant Béthune, entre Locon et Givenchy, et devant Bailleul.
Leur armée du centre doit probablement, à l'heure actuelle, avoir pris position sur les hauteurs qui, au nord-ouest de Bailleul, bornent l'entrée de la grande plaine d'Hazebrouck. Il est certain que, s'ils en étaient débusqués, la situation deviendrait difficile, aucune couverture
n'existant plus devant les vastes étendues de terrain plat qui s'étalent jusqu'à Casscl et Dunkerque. Ce serait encore un débordement, différent à la vérité de celui qu'on avait primitivement cherché, mais non moins efficace. Resterait, néanmoins, pour les troupes de von Eberhardt et de von Stetten, voire même pour celles de Carlowitz et de Bernhardi, qui opèrent plus à l'ouest, la menace d'une prise en flanc possible, comme je l'indiquais hier. Dans ce cas, von Quast, à l'extrême gauche, serait obligé de se former en crochet défensif, et le mouvement général se trouverait arrêté.
Au total, la situation des Allemands, si avantageuse qu'elle paraisse, n'est point exempte de dangers. Avoir avancé de 15 kilomètres en quatre jours, c'est certainement quelque chose, mais il aurait fallu davantage pour exécuter dans son intégralité le plan qu'on s'était proposé. Les troupes .anglo-belges du nord, prévenues à temps, sont évidemment sur leurs gardes et ne se laisseront pas prendre dans une souricière. Par rapport à celles qui occupent la région Arras- Béthune, les forces allemandes engagées dans la boucle de Bailleul se trouvent bien en flèche. Nul doute que le commandement suprême, dont
U-COLONEL ROUSSET
14 AVRIL (suites
LES FAITS
L'unité de commandement. — « Les gouvernements anglais et français se sont mis d'accord, dit une note officielle, pour donner au général Foch le titre de commandant en chef des armées alliées opérant en France. »
Cette décision remonte, en réalité, au 26 mars dernier; elle a été prise aux heures les plus critiques de la ruée allemande sur la Somme. Les hauts représentants des gouvernements et des Etats-majors alliés étaient réunis à Doullens, dans une conférence désormais historique. M. Clemenceau et M. Lloyd George insistèrent avec une énergie passionnée pour l'adoption d'une mesure dont les événements soulignaient l'urgence et qui, d'ailleurs, s était imposée, dans tout le cours de -l'histoire militaire du passé, aux armées qui avaient véritablement voulu la victoire.
Le général Foch, de son côté, affirmait sa confiance inébranlable dans le triomphe final.
L'offensive allemande. — La bataille a continué toute la nuit à Neuve-Eglise que l'ennemi a fini par enlever après des assauts furieux. Les troupes britannique se sont repliées à l'ouest du village.
Dans la soirée les Allemands lancent sur Bailleul une très forte attaque menée par 3 divisions d'élite. Le mont de Lille et le Pavelsberg, mamelons qui dominent la plaine de la Lys d'une vingtaine de mètres et q i oeuvrent les abords immédiats de Bailleul, sont enlevés et la ville tombe au pouvoir de l'ennemi.
Les forces françaises, dor.t le maréchal Do glas Haig a annoncé à ses soldats la prochaine arrivée, commencent heureusement à entrer en ligne sur ce jront de bataille de la Lys.
Armée d Orient. — ■ Les trompes angh-tizlléniqies exécutent d importants ccu,':s de main s:ir la rive gauche de la Strouma. Les Bulgares sont chassés d'une dizaine de villages.
le pouvoir maintenant incoiitesté s'étend sur tout et sur tous, ne trouve là matière à un de ces coups de surprise qui parfois bouleversent les échafaudages les plus savamment construits.
Reste maintenant l'affaire d'Hangarden-Santerre, où je ne saurais voir qu'un de ces accès de trépidation subite auxquels le kronprinz est assez fréquem-
ment sujet. Il doit, d'ailleurs, regretter d'y avoir cédé, puisque, malgré des efforts relativement puissants, il n'a pu garder le village où ses troupes avaient un moment pris pied. Il se venge en incendiant Reims et en nous envoyant des gothas. Chez lui, le dilettantisme du crime domine décidément, et de beaucoup, la valeur du soldat.
L'ARMÉE BRITANNIQUE REAGIT
(15 Avril.)
L'ennemi, toujours coincé sur ses ailes, ■ — il a été chassé de Neuve-Eglise et n'a pu déboucher de Merville, — attaque en demi-cercle entre ce bourg et Wulverghem, au nord-ouest de Warneton. Au point le plus septentrional de la courbe, vers Meteren, il se heurte aux premières avancées du mont des Cats, hauteur aux abords difficiles, qui se prolonge vers l'est par un contrefort allongé, et que les Anglais doivent tenir, solidement. Il a engagé là une bataille embrassant un front de quinze kilomètres, la corde de l'arc passant par le sud-est de Bailleul, •du côté de Steenwerck, où quatre atta- ■ques allemandes ont successivement échoué. Sa gauche, formant repli, s'étend jusque devant Béthune, du côté de Festubert, où l'on résiste victorieusement, et passe -devant le village de Locon, repris par nos :alliés. Partout s'accumulent des pertes <iui, d'après les renseignements les plus
sûrs, atteignent un chiffre vraiment impressionnant.
Est-ce l'arrêt définitif de cette furibonde offensive? Il serait prématuré de l'affirmer encore. Mais c'est, du moins, la première interruption de mouvement en avant. Les Anglais, renforcés, obéissent au mot d'ordre de leur commandant en chef. « Plus de retraite ! » a ordonné celui-ci, comme lorsque, à Waterloo, Wellington, acculé au désastre, donnait cette brève instruction: «Tenir jusqu'au dernier homme ! » Le duc de fer savait que Blûcher, s'il arrivait, changerait, tout. « La victoire vient du côté de ceux qui résistent le plus longtemps. »
Des forces françaises sont en marche pour donner un coup d'épaule à leurs frères d'armes. Peut-être aussi d'autres se préparent-elles à intervenir autrement. C'est le secret du commandement, et nous n'avons point à en connaîti-e. Mais la vigi-
j. COLONEL ROUSSET
(Cl. Minislryof Information.)
1. Soldats britanniques défendant les rives d'un canal. — 2. Organisation de la résistance anglaise autour d'une ligne de chemin de fer.
Lt-COLONEL ROUSSET
L'offensive allemande. — Dans les Flandres, l'armée Sixt von Arnim, liant toujours ses opérations . à celles de l armée von Quast, attaque les positions britanniques sur la ligne Saint-Eloi, Wytschaete, mont Kemmel.
Elle s'empare de Saint-Eloi et de Wytschaete après une lutte prolongée et commence à s'accrocher aux pentes du mont Kemmel. Cette avance porte son aile droite à moins de 4 kilomètres d'Ypres.
Unité de commandement. — Le président IVilson donne officiellement l'adhésion des Etats-Unis à la nomination du général Foch comme généralissime. Le roi Albert , auquel la constitution belge donne le commandement suprême des Jcrces du royaume, s'efface lui-même avec une noble simplicité.
« Les nouveaux pouvoirs du général Foch, dit de son côté le Times, sont l'aboutissement logique des événements de ces derniers jours. »
L'ofïensive allemande. — // n'y a aujourd'hui sur tout le front des Flandres q:te des combats locaux.
L'avance ennemie sur le front Ypres-Bailleul- Hazebrouck a décidé nos alliés britanniques à l'abandon du saillant nord et nord-est d'Ypres: le mouvement ordonné le 14 avril au matin était terminé le 15, sans avoir été inquiété par les Allemands, mais ceux-ci achèvent aujourd'huide réoccuper Langemarck, Poëlcapelle, Paschendaële, Becelaere, Zillebeke, Ghehluwelt et « ce n'est pas, dit le Figaro, sans un sentiment d'amertume cruelle qu'on lit dans les bulletins ennemis ces noms illustrés par tant de batailles sanglantes et glorieuses ».
En Angleterre. — La Chambre des communes a voté hier le « bill des effectifs » qui permet d'appeler tous les hommes de dix-huit à cinquante ans.
Dv2\ au3\ mars 200000 hommes ont été débarqués en France, malgré les sous-marins.
lance de celui-ci et l'étroite union qui existe entre les alliés nous permettent de croire que l'ennemi, qui s'est profondément engagé dans la poche de Bailleul, va éprouver de grandes difficultés pour la crever. Toujours est-il qu'il est maintenant à peu près partout cloué sur place. Nous-
mêmes, du côté d'Orvilliers-Sorel. à l'ouest de Lassigny, l'avons forcé à reculer légèrement. C'est une heureuse éclaircie dans une situation naguère encore assez embrumée. Nous avont le ferme espoir qu'elle présage le retour prochain du.
beau temps.
LES ALLEMANDS ESSAIENT VAINEMENT DE DÉBOUCHER SUR LA LIGNE NEUVE-ÉGLISE-BAILLEUL-MERVILLE
(16 Avril.)
La bataille des Flandres est décidément en voie de stabilisation, et ce résultat n'est pas mince, quand on le compare à l'énormité des moyens mis en œuvre par les Allemands. Depuis ^eux jours, l'ennemi est condamné au piétinement, un piétinement auquel il se résout malaisément et essa37e de secouer par des assauts dont le moindre lui coûte extrêmement cher.
Dimanche, il a vainement foncé sur les positions qui couvrent Béthune, puis s'est jeté sur Meteren et Neuve-Eglise ; il ne s'est emparé de ce dernier village qu'après toute une série de combats acharnés. Les Anglais en sont d'ailleurs tout près. Au centre, de violentes attaques sur Mer ville'ont échoué pareillement. Devant Hazebrouck est montée une garde sévère qui défend d'approcher, et de la ville, et de la voie ferrée d'Ypres, si utile à nos Bmis anglais. Le dispositif général des Allemands n'a donc pas varié ; c'est toujours l'arc con-
vexe dont je parlais hier. Hindenburg n'arrive pas à le redresser.
Ainsi, le troisième acte de la formidable bataille n'annonce pas plus que les autresl'arrivée du dénouement. Quand ceux-ci se jouèrent, il s'agissait de trouer le front franco-anglais entre Cambrai et Noyon, puis de s'emparer, avec Amiens, de la voie ferrée joignant cette ville à Paris. Ce double but s'est dérobé, malgré d'incontestables succès dus à la puissance foudroyante d'une ruée sans exemple. L'objectif qu'on poursuit aujourd'hui et qui est de pénétrer dans la plaine d'Hazebrouck, où n'existe plus aucun obstacle naturel, est en train de se refuser à son tour.
Oh ! la bataille n'est pas finie. L'opiniâtreté tudesque est plus- forte que la dureté de l'obstacle qu'elle rencontre. Attendonsnous encore à des luttes sévères et sanglantes, peut-être aussi à de nouveaux changements d'orientation. Il s'agit ici d'une-
Li-COLONEL ROUSSET
vaste entreprise, comportant des compartimentages divers. On cherche et on cherchera à les exploiter l'un après l'autre, car si, jusqu'à présent, on a obtenu d'indéniables avantages, ceux-ci demeurent formellement insuffisants. Que sont-ils, en effet, au regard de vingt- cinq jours d'efforts inouïs, dans lesquels ont été fauchés des centaines de mille hommes et de combien restent-ils au-dessous des vastes projets qu'on avait ambitieusement formés? Séparer les forces alliées et atteindre la mer, tel était le scénario de ce drame effroyable. C'e&t à peine si l'on est sorti de son expo-
sition. Celle-ci, cependant, nous a valu quelque chose. Elle a créé enfin cette unité^ de commandement totale et absolue qui était réclamée depuis si longtemps. Un immense bienfait sort d'une demi-catastrophe. Qui sait si, en s'y prenant plus tôt, on n'aurait pas pu éviter de la subir? Mais le passé est mort, bien mort, et l'avenir peut encore nous sourire, maintenant que, dans, la raain d'un chef unique, à' la volonté ferme et à l'esprit sagace, ' il n'y a plus, en face des bataillons allemands, qu'une armée ayant une seule tête, une seule âme et un seul cœur.