‹ La guerre; causes immédiates et lointaines, l'intoxication d'un peuple, le traitéChapitre 106 sur 124 · LE DÉSARMEMENT · texte numérisé non relu

LE DÉSARMEMENT

moraux. Que d'âmes sont angoissées par la pensée des souffrances qu'entraîne la guerre I Je n'exagère pas la force de la sympathie humaine et je sais bien que nous ne sacrifierions au bonheur d'autrui ni nos passions, ni nos plaisirs. Mais les neutres qui, sans risque et sans péril, seraient maîtres de prévenir un conflit dont les conséquences peuvent un jour les atteindre eux-mêmes, par quelle aberration ne s'empresseraient-ils pas de rappeler à la raison les insensés qui, dans un coup de colère, voudraient se ruer les uns sur les autres! N'y seraient-ils pas obligés de plus par la pensée qu'à un moment donné ils peuvent avoir besoin d'une intervention analogue? Qu'est-ce que l'ordre civique, sinon la coalition permanente des citoyens paisibles contre les instincts de rapine, et pourquoi ces mêmes volontés de conservation sociale n'agiraient-elles pas dans un domaine plus étendu?

Il sera d'ailleurs matériellement impossible de maintenir à l'avenir le système de la paix armée. Il est en effet de la plus élémentaire justice que l'agresseur solde les dégâts qu'il a commis et les frais de la guerre qu'il nous a imposée. La note sera lourde, puisqu'il s'agira au bas mot d'une cinquantaine de milliards : encore cette indemnité sera-t-elle terriblement loin de représenter la somme totale des pertes des alliés. Le temps n'est plus malheureusement où nous étions assez riches pour payer notre gloire, et si l'Allemagne est assez forte pour ne pas fléchir sous le fafx, c'est à condition qu'elle ne persiste pas à maintenir la formidable machine militaire quelle avait montée. En dehors même de la Tolonté des vainqueurs, son intérêt lui ordonnera d'accepter le désarmement qui ne sera ni humiliant ni dangereux pour elle, puisqu'il sera universel et simultané.

La paix demeurerait instable malgré tout, siFEurope n'était pas reconstituée sur une base plus rationnelle. L'œuvre du Congrès de Vienne est devenue rapidement caduque parce qxL*elIe n'était que le résultat arbitraire des combinaisons des diplomates. Dans nos sociétés démocratiques, le fondement des États ne peut être que la volonté des peuples.

Malheureusement cette volonté n'est pas toujours claire, et il n'est pas partout aisé de démêler où est la justice. Souvent, diverses individualités ethniques se disputent les mêmes territoires; ailleurs, elles sont reliées les unes aux autres par des groupes mixtes, chez lesquels l'idée nationale hésite et qui donnent lieu à des contestations d'autant plus angoissantes que la bonne foi des compétiteurs est hors de cause. Dans la Péninsule des Balkans, comment fixer les limites qui séparent les Grecs, les Roumains, les Turcs, les Slaves, et où marquer la frontière entre les Bulgares et les Serbes? Les Juifs de Pologne devront bien continuer à vivre au milieu des Aryens. Dans le grand procès historique qui met aux prises depuis tant de siècles les Russes et les Polonais, h qui convient-il de rattacher les Lithuaniens ou les Petits-Russes? Les choses humaines ne sont jamais simples parce qu'elles sont déterminées par un passé très vieux et très complexe qui laisse sur le sol des témoins successifs et qui crée des droits contradictoires.

Un État enfin est un être vivant, une personne morale, qui ne saurait durer et se développer que sous certaines conditions. Placez-le dans une situation telle que sa vie normale soit paralysée, il disparaîtra ou brisera le cadre dans lequel vous l'aurez emprisonné; Il deviendra dès lors un élément redoutable de discorde et de corruption.

Résignons-nous donc d'avance à nous départir de

Page 1