FERDINAND DE BULGARIE
qui prévoit et Taudace qui entreprend, Tampleur des vues et le souci du détail; il louvoie sans embarras entre des amitiés contradictoires et il sait Fart subtil de se faire largement payer les résolutions que lui imposent ses intérêts, et qu^il présente comme des sacrifices. Il est persuadé aujourd'hui que les Alliés lui témoigneront une très large gratitude des embarras qu'il leur a créés, — mais qui, il n'est que juste de le reconnaître, auraient pu être plus graves.
Surtout, pas de zèle, — répétait Talleyrand. — L'excès est un défaut, même dans le bien, et il est dangereux d'être trop habile. — On raconte que TEmpereur Guillaume aurait dit un jour au roi Albert : — Après tout, vous êtes un Cobourg, — et que le Roi lui aurait répondu : Sans doute, mais je suis aussi un d'Orléans, et surtout je suis Belge. — Le Tsar Ferdinand est Cobourg plus que Bulgare. Il a beaucoup étudié TEurope, mais je le soupçonne d'être assez peu familiei avec l'histoire de son peuple et de ne pas avoir assez médité l'exemple des Césars de Prieslav et de Teniovo. C'était un très puissant souverain que Siméon, et il s'en fallut de peu qu'il n'entrât à Constantinople. Seulement son empire ne lui survécut guère.
Le moment pourrait venir où les Bulgares s'apercevront que leur prince travaille moins pour eux que pour la gloire de sa maison et qu'il se soucie peu de leur intérêt national pourvu qu'il venge les déconvenues dont il est le seul coupable. Il s'acharne à démolir le traité de Bucarest; s'il y réussissait, il en serait le mauvais marchand, puisqu'il livrerait à l'Autriche la péninsule des Balkans et ne serait plus que l'humble vassal de Berlin. Les mines dédaigneuses avec lesquelles il repousse Andrinople et la Thrace ne sauraient tromper personne, et les Alliés n'ont pas eu le temps d'oublier que dans l'hiver de 1913, ses
su LA GUERRE
ambassadeurs à Londres ont rompu les négociations parce que les Turcs refusaient de lui abandonner la ville qu'il méprise aujourd'hui. La Grèce et la Serbie seraient prêtes d'ailleurs à des concessions, si elles ne se heurtaient pas à des ultimatum inadmissibles. Personne n*ignore que M. Pachitch a offert à la Bulgarie la rive gauche du Vardar et, quelque prix qu'elle attache avec raison à la possession de Cavala, la Grèce pourrait trouver en Albanie et dans les tles des compensations suffisantes. Une Bulgarie qui s'étendrait du Vardar aux portes de Gonstantinople et qui, solidement assise sur le Danube, aurait un très large débouché sur la mer Egée, serait une des colonnes de cette confédération balkanique qui est appelée à ramener enfin la paix et la civilisation dans ces merveilleuses régions, que la barbarie turque a condamnées pendant cinq siècles à la désolation et à la mort.
Enver-pacha et les Jeunes-Turcs qui l'ont suivi dans sa lamentable et folle équipée, n'auront pas causé de très sérieux tracas aux généraux russes et anglais. Les diplomates leur devront quelques nuits d'insonmie et plus d'une séance orageuse.
Les Turcs ont réussi à gaspiller les amitiés qui leur étaient demeurées fidèles et qu'ils méritaient par leurs qualités privées. Sobres, probes, durs à la fetigue, ils supportent l'infortune avec une sérénité magnifique. Certains pauvres, disait un critique pénétrant qui n'avait pour eux qu'une sympathie médiocre, sont si grands dans le malheur qu'on se ferait un scrupule de les secourir. De même que les cimetières forment la plus majestueuse parure de leurs cités, ils semblent destinés à vivre au milieu des tombeaux.
Nous ne sommes pas nous-mêmes un peuple très jeune et nous avons toutes sortes de raisons pour