CONVERSATION ENTRE VIENNE ET PÉTERSB
avec FÂutricbe n'avaient pas très bien réussi à ses collègues, et le souvenir encore tout récent de Tentrevue de Buchiau, où la confiante loyauté de M. IzYolsky avait été si odieusement jouée par le baron d'Aehrentbal» aurait pu lui servir de leçon. Mais on se flatte toujours d'être plus beureux et plus habile que ses prédécesseurs.
Tout en adbérant en principe à la proposition de Sir Ed. Grey, M. Sazonof avait ainsi engagé une négociation parallèle avec Vienne, et il avait demandé au comte Bercbtold d'autoriser le comte Szapary, son ambassadeur, à recbercber avec lui les changements qu'il serait possible d'apporter à la note autrichienne du 23, de façon à trouver une formule qui, « en donnant satisfaction aux exigences du Ballplatz, fût acceptable pour la Serbie ». (26 juillet, Livre orange^ n? 2o.) — Son premier soin avait été de prier M. de Jagow de soutenir sa demande à Vienne. — Le sous-secrétaire d'État avait accueilli cet amical appel avec une mauvaise humeur évidente : personnellement, il ne voit pas d'inconvénient, puisque Szapary a commencé cette conversation, à ce qu'il la continue. — Mais les conversations antérieures n'ont aucun caractère officiel et n'engagent en rien le gouvernement autrichien ; peu importe l'opinion de Szapary, s'il n'est pas directement chargé par le comte Bercbtold d'écouter et de répondre. — M. Bronevsky le fait remarquer à M. de Jagow. Il insiste pour que le Cabinet de Berlin conseille d'une façon plus pressante à la Chancellerie autrichienne de s'engager dans cette voie de conciliation ; il n'emporte qu'un refus brusque et blessant.
L'Allemagne, qui ainsi n'accueille pas mieux les propositions de Pétersbourg que celles de Londres, exploite d'autre part la demande de M. Sazonot et l'hésitation momentanée qui en résulte en Ângle-
S4 UL GUEBRB •
terre^ et il se retranche derrière elles pour échapper à rinsistance de Sir £. Goschen et de M. J. Cambon : *^ A quoi bon cette machine redoutable d'une conférence à quatre, puisque les intéi^ssés sont sur le point de s'entendre; a les conyersations directes entre Vienne et Pétersbourg; sont entamées at se poursuivent; j'en augure beaucoup de bien et j'espère )^. {Li^rej^aune^n* 74») — Le.bon billetl
Quand il parla ainsi^ M. de Jagow ne dit pas la yéritéy et il le sait bien. Il saii qu'il n'y a pas de conversations entamées entre Pétersbourg et Vienae^ puisque AL Sazonof lui a demandé d'intervenir auprès du comte Bercht^d, pour que celui-ci. accepte ladisrcuasion directe que désire la Russie, et qu'il vieni précisément lui-môme de refuser son concours. Peu lui importe, pourvu qu'il gagne du temps, de manière à ce que l'Autriche commence les hostilités ; la Russie sera bien forcée^ alors de sortir de son calme, et l'Allemagne accourra au secours de son innocente alliée, injustement attaquée par la Russie. — A défaut d'autre mérite, le Ministre allemand a celui de cuivre sans défaillance le plan qu'il s'est tracé: rendre mutile toute tentative d'apaisement, en essayant de rejeter la responsabilité sur ses adversaires.
Malheureusement pour lui, ce plan d'un machiavélisme enfantin, est déjoué par la droiture de l'Angleterre et la franchise de la Russie, et YAMsbmagne va être forcée de découvrir son jeu.
Les ambassadeurs de France, d'Angleterre ejL d'Italie à Berlin se sont concertés; ils ont reçu tous les trois la même réponse du sous-secrétaire d'État^ qui, tout en refusant la conférence proposée, leur a en même temps témoigné son désir de travailler avec eux à la paix générale. — Si ce désir est sincère, son opposition ne tient donc qu'à ubo quesUon de forme. (28 juillet, Livre bleuté n* 60.)
LE 28 JUIULET 55
— Soit, répond Sir Ed. Grey, dané des heures aussi graves, de vaines susceptibilités seraient criminelles. — ^ Il vient justement de recevoir de Rome une <)épêche importante. Le chargé d'affaires delà Serbie à déclaré à Sir R. Rodd, Tambassadeur d'Angleterre, que, si quelques explications éjtaient données au sujet des articles 5 et 6 de la not» du 23, relatifs à I^olorvention des agents autrichiens dans la police et la justice en Serbie, le gouvernement de Belgrade accepterait^ encore la totalité de l'ultimatum. Comme TAutriche se refuserait sans doute à fournir ^es explications à la Serbie, elles pourraient être données aux Puissances qui conseilleraient alors à la Serbie de céder sur tous les points. — M. de San Giuliano juge qu'il y a là un excellent terrain de discussion, et, comme il est incontestable que le gouvernement de Belgrade n'a pas consenti à cette nouvelle concession sans l'avis de Pétersbourg, il est impossible de ne pas y voir une preuve indiscutable des intentions pacifiques de la Russie^ {Livre bi€U, n<» 64.)
Coïncidence singulière : pendant toute la crise, diaque fois qu'un incident heureux semble ouvrir la voie à quelques espérances, un geste brusque de l'Autriche et de TAllemagn^ bouscule tout.
Il serait bien étrange que M. de San Giuliano eût Isàssé ignorer à l'ambassadeur d'Autriche les propos du ministre de Serbie et ses propres espérances; il est certain que le comte Berchtold était averti du désir âe conversation directe manifesté par M. Sazonof .
De quelle façon encourage-t-il les multiples propositions amicales qui, directement ou indirectement, hii arrivent?
i. Il me parait évident que i*offre de la Serbie est une suite du télégramme du 27 juillet où le Tsar pressait instamment le Bégent de tout faire pour écarter une nouTelle guerre.
Tout d'abord, en dépit des objurgations répétées de la France et de l'Angleterre, sans qu'il puisse se faire la moindre illusion sur la redoutable portée de ses résolutions, il ferme la porte, en tant qu'il lui appartient, à toutes les tentatives de négociations, en déclarant la guerre à la Serbie (28 juillet) et en signant le décret de mobilisation générale (Livre orange^ n® 47). Il est vrai que ce décret n'est pas immédiatement exécuté ni même promulgué. Mais, connu aussitôt par l'ambassadeur de Russie, il doit avoir nécessairement pour effet d'inquiéter le Cabinet de Pétersbourg, de le provoquer à des mesures analogues et de rendre les négociations infiniment plus difficiles.
Quant à la proposition de M. Sazonof, elle reste toujours sans réponse, et le Ministre russe emporte de ses entretiens avec M. de Pourtalès et le comte Szapary la conviction que, décidément, l'Autriche ne veut pas causer. {Livre jaunCy n" 82.)
Le télégramme qu'il reçoit de son ambassadeur à Vienne, M. Szébéko, lui prouve d'ailleurs qu'il ne s'est pas trompé. M. Szébéko a insisté sur les périls effrayants que crée pour l'Europe une guerre de l'Autriche et de la Serbie; TAutriche n'aurait-elle pas un avantage évident à une solution qui améliorerait ses rapports avec la Russie I — Le comte Berchtold lui répond qu'il comprend toute la gravité de l'heure, mais que l'Autriche se refuse à entrer dans la discussion de sa note. (Livre orange^ n** 45.)
En présence d'une situation aussi prononcée et d'une obstination aussi inexorable de l'Allemagne et de l'Autriche, le pessimisme est général et le découragement univenjsel. Même Sir Ed. Grey a une minute d'abattement et prescrit à Sir E. Goschen de suspendre pour le moment ses démarches. (28 juillet,
LE 29 JUILLEl 57
Presque immédiatement il rebondit, réconforté par les nouvdles de Pétersbourg.
M. Sazonof, -— guéri pour un moment de ses illusions sur Vienne, — n'a pas perdu son sang-froid ; il demande à l'Angleterre de reprendre le plus tôt possible ses projets d'intercession. {Livre orange^ n® 43). Il adresse à ses agents une circulaire dont le ton est si modéré qu'elle lui vaut les éloges ironiques de M. de Jagow. Il admet en fait que le début des opérations militaires en Serbie n'entratne pas l'abandon des pourparlers ; seulement, il importe de se hâter pour ne pas laisser l'Autriche occuper des positions qui augmenteraient ses exigences.
Sir Ed. Grey adresse alors à Sir E. Goschen sa dépêche capitale du 29 juillet : — Le gouvernement allemand s'est déclaré favorable en principe à la médiation entre la Russie et l'Autriche en cas de nécessité, mais il a paru tenir pour trop solennelle une conférence consultative, une discussion, ou même une conversation à quatre à Londres. Qu'il propose n'importe quel moyen qui permettrait aux quatre Puissances de combiner leur influence pour empêcher la guerre. La France et l'Italie se rallieront à sa proposition. La médiation ne demande qu'à s'employer par tout moyen qui conviendra à l'Allemagne, à qui il ne reste qu'à« déclancher le mécanisme ». (Livre bleu, n" 84.) Sir Ed. Grey expose son projet au prince Lichnovsky qui, évidemment, le transmet aussitôt à son gouvernement. Comment expliquer qu'il n'y en ait aucune trace dans le Livre blancy et n'est-ce pas là une de ces omissions systématiques par lesquelles M. de Bethmann-HoUweg a trompé son pays et essayé de tromper l'Europe?
Dans ses conversations avec le prince Lichnovsky
et le comte Mensdorf, Sir Ed. Grey précise sa pensée. Il ne s'opposera pas à ce que rAutriche occupe Belgrade et une partie du territoire serbe et à ce qu'elle les conserve jusqu'au moment où elle aura obtenu complète satisfaction.
Ainsi l'Europe, malgré les torts multiples de l'Autriche» consent à infliger à la Serbie une humiliation déplorable; la Russie se résigne, et son ambassadeur à Vienne laisse deviner « qu'elle ira très loin pour s'entendre sur les demandes autrichiennes » {Livre bleu, n? 94) ; il ne s'agit plus que de trouver une formule qui voile sa retraite en sauvegardant plus ou moins l'indépendance de la Serbie. Cette formule, la France, l'Italie, l'Angleterre et la Russie laissent à l'Allemagne une liberté absolue pour la déterminer.
A cet appel soletinel, à cette condescendance presque illimitée, le Cabinet de Berlin répond.... par une menace de mobilisation immédiate.
Un des symptômes les plus ordinaires de la folie des grandeurs dont souffre l'Allemagne, c'est l'idée fixe. Le malade se suggestionne certaines convioûons, qu'il ne critique pas, qui subsistent en dépit des vraisemblances les plus criantes, et qui deviennent pour lui un mobUe irrésistible d'action* La politique germanique, en juillet, est aveuglée par deux présomptions dominantes r l'Angleterre ne prendra pas part à la guerre, et la victoire de l'Allemagne sera déterminée peur une attaque brtuquée. Ce système de l'attaque brusquée, qui explique les procédés singuliers de la stratégie allemamie pendant toute la campagne, s'impose aussi avec une force tyrannique à sa diplomatie.
A laisser s'écouler les jours, elle craint de donner à ses contradicteurs le temps de mettre en pleine lumière sa volonté de guerre à tout prix, eâu de
n ALLEMAGNE DECIDER A LA GUERRE 90
provoqaer au dehors, peut-être même dans l'Empire, im réveil de Topinion. C'est un fait remarquable que les journaux allemands n'ont pas publié le texte de la réponse serbe, parce que l'on veut cacher au peuple l'étendue des concessions de Belgrade et rinanité des griefs autrichiens. Mais ce silence ne saurait se continuer indéfiniment et, du jour où la vérité se répandra, les éléments pacifiques troubleront l'unanimité que l'Empereur désire maintenir. — D'autre part, les Puissances de la Triple-Entente, en même temps qu'elles se rapprochent plus étroitement à mesure que les négociations se prolongent, se mettront en défense, et le plan allemand, qui consiste à éi^raser en quelques semaines la France et à la contraindre à une capitulation immédiate pour se retourner aussitôt avec toutes ses forces contre la Russie, sera compromis. « La pensée de l'État-Major généralêst d'agir par surprise, écrivait M. J. Cambon dès le 6 mai 1913. Lorsque la guerre est devenue tiécessàire, il faut la faire en mettant toutes les chances de son côté. Le succès seul la justifie. Donc, il faut prévenir notre principal adversaire (la France) dès qu'il y aura neuf chances sur dix d'avoir la guerre, et la conmpfcencer sans attendre pour écraser brutalement toute résistance. » {Livre jaune, u? 3.)
Le 29 juillet, l'Empereur juge le moment venu. M. J. Cambon attirait en 1913 l'attention du gouvernement français sur une étape de la mobilisation qui n^eziste pas chez nous et qui «st comme « un garde à vous général » ; c'est un appel préalable adressé aux hoBimes de la réserve. Depuis le 26 juillet, des informations concordantes, venues des côtés les plus divers, prouvent que l'Allemagne poursuit acti- Tement ses préparatifs militaires : les réservistes sont invités à ne pas s'éloigner de leur domicile (lÀSÊ^eJaum^ n^ 59)^ la réquisition des automobiles
est amorcée, (W., n** 60), les officiers en congé sont rappelés (Livre bleUj n* 76), les gares sont occupées militairement, l'armement des places commence, et les garnisons sont poussées jusqu'à la frontière. {Livre jaune y n* 406.) Tout est prêt pour une invasion immédiate.
D'autre part, dès le 27, M. de Jagow s'est ménagé un prétexte de provocation vis-à-vis de la Russie. — L'Autriche, a-t-il dit à Sir E. Goschen, n'ordonne qu'une mobilisation partielle; mais si la Russie mobilise contre l'Allemagne, celle-ci aura à suivre le mouvement. — Qu'entendez-vous par mobiliser contre l'Allemagne? — Tant que la Russie ne mobilisera que dans le sud, nous ne bougerons pas; si elle mobilise dans le nord, nous serons obligés d'en faire autant. Et il ajoute aussitôt que « le système de mobilisation russe est si compliqué qu'il est difficile de se rendre compte d'une manière exacte de la localisation de la mobilisation ». [Livre bleu^ n^ 43.) En d'autres termes, l'Allemagne mobilisera dès qu'elle se prétendra menacée et, comme il est impossible de savoir à quel moment elle pourra se dire menacée, elle choisira Theure qui lui conviendra.
Le gouvernement russe cependant, qui se méfie des arrière-pensées de l'Allemagne, s'attache scrupuleusement à ne pas donner barre sur lui. Sir G. Buchanan lui représente d'ailleurs avec insistance les inconvénients de tout entraînement irréfléchi {Livre bleu, n** 17), espère que le gouvernement russe « différera le plus longtemps possible l'ukase de mobilisation » (27 juillet, n"* 44), prodigue les conseils de modération (29 juillet, n* 72). — Quand on songe à l'intérêt capital qu'a pour M. Sazonof la sympathie de l'Angleterre, il est certain qu'il aura à cœur de ne pas négliger ces avertissements.
Il est vrai que, le 24, sous le coup de la première