PREMIER ULTIMATUM A LA RUSSIE
territoire ». — Qui prendra au sérieux ces inquiétudes? — En dehors même des lenteurs de la mobilisation russe, que son État-Major connaît mieux que quiconque, TAllemagne sait, à n'en pas douter, que la France et l'Angleterre ne soutiennent la Russie que parce qu'elle a été gratuitement provoquée. Qu'on leur démontre avec quelque vraisemblance qu'elle poursuit une politique agressive, et aussitôt les partis pacifistes se prononceront avec une telle unanimité que les cabinets de Londres et de Paris seront forcés de peser sur M. Sazonof pour le détourner de ses pensers téméraires. En face de telles considérations, l'inconvénient éventuel de laisser à la Russie quelques jours d'avance relative n'est-il pas bien problématique? — La suite des événements a prouvé que le moindre défaut du parti militaire prussien était une excessive défiance de ses forces, et même à l'heure actuelle, en dépit de pénibles déconvenues, il demeure convaincu que la Russie, — même avec le concours de la France, — est absolument hors d'état de soutenir la lutte contre l'Allemagne.
Pour que le Chancelier ait ainsi, à la minute la moins attendue, soulevé cette question des armements, qui rendait l'entente presque impossible, il faut donc qu'il soit définitivement résolu à écarter tous les moyens de conciliation.
D'autant plus qu'il ne s'agit pas d'une simple demande d'explications, mais bien d'une mise en demeure qui annonce l'ultimatum imminent. M. de Pourtalès n'est pas un ennemi de la Russie : la raideur du ton qu'il adopte est d'autant plus significative, et aussi le fait qu'il coïncide avec une série de symptômes des plus graves, qui prouvent d'une manière irréfutable que l'Allemagne dès lors envisage le commencement des hostilités.
Elle pousse ses armements avec une hâte toujours
plus fébrile ; sur terre et sur mer. De Francfort et de Munich, on signale d'importants mouvements de troupes ; les routes de Cassel, de Darmstadt et de Mayence sont couvertes de soldats {Livre jaune^ n®88); le i6« corps, renforcé par une partie du 8% occupe la frontière de Metz à Luxembourg, et le 15* corps s'avance sur les Vosges. Par deux fois, le29, des patrouilles allemandes pénètrent sur notre territoire. {Livre jaune^ n** 106.)
M. de Schoen vient faire des observations à M. Viviani sur les mesures militaire^ qu'il affirme qu'<Mi lui a signalées et l'avertit qu'elles provoqueront des mesures correspondantes en Allemagne. {Livre jaune^ n* 101.)
Sans raison, sans provocation, la situation, qui était inquiétante dans la matinée du 29, mais avec cependant quelques perspectives rassurantes, est devenue tout à fait angoissante vers la fin de la journée, et uniquement par les démonstrations agressives de Berlin.
Aussi personne n'est surpris quand, le 30 juillet, le Lokal Anzeiger et divers autres journaux publient le décret de mobilisation de l'armée et de la floUé allemandes. (L/i;re orange, n® 61.)
Le 29, Sir E. Grey disait à M. P. Cambon, en lui parlant de la communication qu'il adressait à l'Allemagne pour la prier de proposer elle-même une formule de conciliation : « Sa réponse nous permettra de nous rendre compte de ses intentions. » {Livre jaune, n^ 98.)
La réponse était claire et elle prouvait que le Ministre anglais était encore en deçà de la vérité quai^ il avouait à M. Cambon qu'il a jugeait la situation très grave et qu'il gardait peu d'espoir dans une solution pacifique ».
On se trouvait bien en face d'un parti pris irréductible, d'une sorte de complot contre l'Europe et l'humanité.
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