‹ La guerre; causes immédiates et lointaines, l'intoxication d'un peuple, le traitéChapitre 24 sur 124 · L'ANGLETERRE EN FACE DE L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE EN FACE DE L'ALLEMAGNE

une question européenne, il était très probable que l'Angleterre ne s'en désintéresserait pas; mais il a toujours mis dans ses propos une modération calculée et il n'a jamais élevé le ton. — L'Allemagne, habituée aux expressions emphatiques et aux termes excessifs, était incapable de mesurer la gravité de ses déclarations, et elle voyait un indice d'hésitation et de faiblesse dans ce qui n'était que le calme du self-control.

Elle allait bientôt être détrompée. — Le môme ^ juillet,Sir Ed. Grey, dans un entretien avec le prince Lichnowsky, met les points sur les i : — Que le prince ne se laisse pas tromper par le ton amical des conversations ; l'Angleterre n'interviendra pas dans une guerre entre l'Autriche et la Russie; mais la situation diangerait si l'Allemagne et surtout si la France étaient engagées dans la querelle; il désire entretenir des rapports confiants avec le Cabinet de Berlin ot continuer à travailler avec lui au maintien de la paix; mais s'il échoue, « si la question s'élargit de façon à impliquer pour ainsi dire tous les intérêts européens, il ne veut pas s'exposer au reproche d'avoir trompé l'ambassadeur et son gouvernement par la cordialité de ses paroles; ce serait une grave erreur de supposer ^ue l'Angleterre restera passive dans tous les cas, et il ne faut pas qu'on puisse dire que les événements auraient suivi un cours différent, si l'Allemagne n'avait pas été égarée par le cabinet britannique ». {Livre bleu^ n* 89.) — Peut-être aurait-il mieux valu que ces paroles eussent été prononcées quelques jours plus tôt, mais Sir Ed. Grey ne connaissait pas alors les véritables desseins de l'Allemagne, et il n'est pas dans la nature des Anglais de prévoir les périls de loin. — Dans tous les cas, l'Allemagne était encore avertie à temps et il ne tenait ' qu'à elle de s'airèter au bord de l'abime.

Dans la séance des Communes du 6 août, le premier ministre anglais a dit que les ouvertures de M. de Bethmann-Hollweg étaient une provocation grave à TAngleterre. — « Je considère, ajoutait-il, aux acclamations unanimes des Communes, la proposition qui nous a été faite comme une de ces propositions que Ton peut mettre de côté sans examen et presque sans réponse. »

Sir Ed. Grey la releva vertement. — « Au point de vue matériel, une telle proposition est inacceptable; car la France, sans qu'on diminue encore ses territoires en Europe, pourrait être écrasée au point de perdre sa position de grande Puissance et devenir subordonnée à la politique allemande. Tout ceci mis à part; ce serait une honte pour nous de passer ce marché avec TAllemagne aux dépens de la France, une honte de laquelle la bonne renommée de ce pays ne se remettrait jamais. Le Chancelier nous demande aussi de marchander les obligations ou les intérêts que nous pouvons avoir dans la question de la neutralité belge. Ce marché, nous ne pouvons pas l'accepter davantage. » {Livre bleu^ n* iOi.)

La leçon était sévère. Sir Ed. Grey eut la simplicité de croire qu'elle suffirait. — L'Allemagne semblait revenir à de meilleurs sentiments, M. de Pourtalès atténuait sensiblement le ton de ses paroles, et iî était permis de supposer que, puisque Guillaume II avait enfin senti en face de lui la résistance unanime de la Triple-Entente, il renoncerait à sa politique dilataire et hypocritement belliqueuse.

M. de Pourtalès, autant que nous pouvons nous en rendre compte, n'était pas un diplomate très perspicace, et il s'était laissé complètement égarer par les multiples concessions qu'il avait arrachées au Cabinet de Pétersbourg. Il semble aussi qu'il ait été aveuglé par les bons rapports personnels qu'il entre-

NOUVELLE PROPOSITION DE LA RUSSIE n

tenait avec la coterie germanique de la cour et par la bienveillance innée du Tsar. Il ne s'était jamais demandé si un moment n'arriverait pas où le souverain, en face d'une attaque inqualifiable, ne sacrifierait pas ses sympathies personnelles à ses devoirs envers son peuple. — Quand il s'était aperçu de l'abîme où l'on courait, il avait été « atterré » et avait prié M. Sazonof de chercher un moyen de replâtrer les choses. L'Allemagne abandonnait pour le moment sa question sur les armements de la Russie, parce que, après les paroles de Sir Grey, si elle eût immédiatement insisté, elle eût trop ouvertement paru rompre en visière avec l'Angleterre. On retrouverait bien toujours quelque expédient pour forcer le Cabinet de Pétersbourg à sortir de son calme.

M. Sazonof, qui^ même sous le coup de la sommation du 29, a déclaré qu'il négocierait jusqu'au dernier moment {Livre jaune^ n* 102), reçoit de M. Viviani les exhortations de paix les plus pressantes (n"* 101). Il ne repousse pas les instances de M. de Pourtalès : — Vous nous garantissez l'intégrité territoriale de la Serbie, cela ne saurait nous suffire; nous n'admettons pas qu'elle devienne une principauté vassale; nous voulons sauvegarder son indépendance et sa souveraineté. Nous lisons dans votre jeu qui est de laisser l'Autriche écraser sa voisine pendant que vous nous contenez par de vaines protestations. Mais nous détestons l'idée de la guerre. Nous nous engageons donc à cesser toutes nos mesures militaires a si l'Autriche, reconnaissant que son conflit avec Belgrade a assumé le caractère d'une question d'intérêt européen, se déclare prête à éliminer de son ultimatum les clauses qui portent atteinte aux droits souverains de la Serbie ». {Livre orange, n° 60, dOjuiUet.)

La proposition de M. Sazonof est transmise à

M. de Beihmann-Hollwe^ qui, d'autorité, la déclare inacceptable pour rAutriche. {Livrt jaune, n^ 107.)— Qu*en sait-il? — Singulier rôle que celui de ce témoin qui, en présence des offires les plus honorables et les plus courtoises, se montre si chatouilleux de Famour-propre de son client et prétend le forcer à se battre à tout prix! — Quant à la proposition de Sir E. Grey au sujet d'une formule de conciliation qu'on lui a laissé le soin de suggérer, le Chancelier ne répond pas, sous prétexte qu'il attend Tavis de Vienne. (Livre jaune, n? 107.) — Ainsi se manpxe une fois de plus « Faction négative » de la diplomatie allemande.

Attitude d'autant pins suspecte que Sir Ed. Grey, qui a percé à jour les mobiles les plus secrets de là politique beriinoise, a chargé Sir E. Goschen d'ouvertures d'une importance capitale : — L'Allemagne s'imagine que l'Angleterre forme contre elle de noirs complots et c'est elle qu*elle veut battre en France et en Russie. Nous n'avons pas les sinistres projets qu'elle nous attribue; Sir E. Goschen représentera « très sérieusement » au Chancelier que « la seule façon de maintenir les bomies relations entre TAn^ gleterre et l'Allemagne est que celle-ci continue à coopérer au maintien de la paix de l'Europe ». Si elles réussissent, les rapports mutuels des deux pays seront améliorés ipso fado « et l'Angleterre travaillera dans ce sens avec autant de bon vouloir qu^ de sincérité». Qi?e l'on sorte heureusement de la crise , actuelle, et le ministre « prendra l'initiative d'un arrangement acceptable pour l'Allemagne et par lequel elle pourra être assurée qu'aucune politique agressive ou hostile ne sera poursuivie contre elle ou ses alliés par la Russie, la France ou l'Angleterre elle-même, ensemble ou isolément. Cette idée a eu jusqu'ici un caractère trop utopique pour faire l'objet

ALLEMAGfm ET ANGLETERRE W

de négcneialîoiis précises; mais, si la crise actuelle, beaifteoup plus aiguë que toutes celles par lesquelles rEurope a passé depms piiudeurs générations, se dénoue sans accident, le soulagement et la réaction qui suivroat rendront possible un rapprochement plus défini entre les Puissances. » (Livre bleu^ n« lOi.)

La l^ijre de Sir Ed* Grey à Sir B. Gosehen est admirable de pénétration et de généreuse loyauté et elle demeurera un des [dixs màcnorables documents de rhistoire contempenaifl»; elle était digne de la noble nation qu'ont honorée les Canning, les Peel et les Gladstone. Que Vojl rapproche de cette pièce les XeiàBB les plus fameux de la diplomatie germa* ni^e^ et Ton yerra Tablme qui sépare un grasd peuple qaij justemeid soaoieux: de ses intérêts natio* naixx, n'oublie pas cependant ses devoirs généraux envers Thumanité^ d'une assœiation de pirates^ d'une bande de Ra&htr unis pour le gain et le bulîn.

M. Asquitfa, après avoir la à la tribune les instrue*tions doBBées à Sir E. Gosefaen^ avait certes le droit de dire avec fierté : « Se trouvem-t^l quelqu'un qui, après, avoir pris ccmnAÎssance de cette lettre,^ Tavonr comprise et en avoir coastaié le sérieux et l'évidente sincérité^ pourrait encore nous accuser de n'avoir pas fait tout ce qui ékaîÉ humainement possible pour conserver la pan? (M-noot a conirainû à cette guerre^ »

La gouvememcnti tnf^m, en guise de réponse à fion appel d'une sa ferme et si haute raison, est averti de Berlin que M. de Jagow prétend quev « pour gagner du temps » (1) il essaie d'agir direct temeni. à Vi^ine^ c'est^-à-dire^ coosme le remarque II. J. Cambon a qu^il: élimiae la France, l'Italie- et l'Angletene,. les troi» puissances paeîficatrioes, pour confier à M. de Tchîndiy, dont les sentiments paoïgerauMisteS' et TOflsnphobeB sont connue, le soin

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d*amener l'Autriche à une attitude conciliante ». {Livre jaune^ n* 109.) Sir Ed. Grey, fort inquiet de ces nouvelles, n*est nullement rassuré par les mystérieuses paroles du Chancelier qui dit à Sir E. Goschen (30 juillet) qu'il « déclanche le mécanisme ». {Livre bleu, n« 107.)

S'il n'y a rien à attendre de Berlin, peut-être serat-on plus heureux à Vienne. Sans que nous puissions toujours savoir quelle est sa sincérité, le comte Berchtold ne semble pas intraitable. Sir E. Grey demande alors à M. Sazonof de modifier la formule qu'il a suggérée au comte de Pourtalès, et, sur les instances de la France et de l'Angleterre, le ministre russe présente une nouvelle rédaction : « Si l'Autriche consent à arrêter la marche de ses armées sur le territoire serbe et si, reconnaissant que le conflit austro-serbe a assumé le caractère d'une question d'intérêt européen, elle admet que les grandes Puissances examinent la satisfaction que la Serbie pourrait accorder au gouvernement d'Autriche-Hongrie sans laisser porter atteinte à ses droits souverains et à son indépendance, la Russie s'engage à conserver son attitude expectante. » (31 juillet, Livre orange^ n* 67.)

Il était difficile de se montrer plus accommodant : le Cabinet de Pétersbourg accepte que l'Aulriche, pendant le cours des négociations, continue à occuper les territoires serbes qu'elle aura pu sai^r; il reconnaît d'avance que la Serbie doit une satisfaction à l'Autriche, — ce qui est singulièrement contestable; — il remet la décision du litige aux grandes Puissances, il renonce enfin à exiger de Vienne Tespèce de désaveu qu'impliquait la formule antérieure. Il saute aux yeux que le Ministre, dans l'intérêt de la paix, se résigne à des sacrifices très douloureiix, que l'entente conclue sur ces bases sera

HÉSITATIONS DE VAUTRICHE Tt

un échec grave pour la Russie, et que son influence dans la péninsule des Balkans sera sérieusement atteinte.

Les offres de M. Sazonof concordent absolument avec celles de Sir Ed. Grey à Berlin : les quatre Puissances garantissent à rAutriche une entière satisfaction pourvu qu'elle ne porte pas atteinte à la souveraineté de la Serbie et, en attendant le règlement définitif, les opérations et préparatifs militaires seront suspendus de part et d'autre.

Pour prévenir les objections possibles sur la sincérité des promesses russes, Sir Ed. Grey prend vis-àvis de FÂllemagne les engagements les plus formels : — « Si l'Allemagne suggère une proposition raisonnable qui montre clairement que TAllemagne et TAutriche s'efforcent de sauvegarder la paix européenne et que la Russie et la France soient assez mal inspirées pour la repousser, je la soutiendrai à Pétersbourg et à Paris, — et je vais jusqu'à dire que, si la Russie et la France ne Tacceptent pas, le Gouvernement de Sa Majesté se désintéressera de la question. Sans cela, j'ai dit à l'ambassadeur d'Allemagne que, si la France se trouvait entraînée, nous serions engagés. » (Livre bleu^ n® ili.)

Il paraît absurde de supposer que l'Allemagne, qui est maîtresse du jeu, qui a la partie gagnée, ne se contentera pas de ce qu'elle a obtenu. En effet l'Autriche paraît définitivement entrer dans la voie des concessions, et les nouvelles de Vienne sont accueillies par Sir Ed. Grey avec une visible satisfaction. Pour la première fois depuis le début de la crise, on respire plus aisément. M. de San Giuliano, à qui ses obligations de membre de la Triplice dictent une extrême réserve, mais qui depuis le premier jour s'est appliqué à apaiser les différends et qui prête à Sir Ed. Grey l'inappréciable concours de sa

n LA GUERRE

droiture et de sa finesse, a aper^ un moyen d'ecH tente à propos du fameux article 5 de la note autrichienne qui est la principale pierre d'achoppemenU Le comte Berchtoîd Ae se refuse pas à l'examiner, puisque, le 31, il autorise son ambassadeur à Pétersbourg à reprendre les conversations avec M. Sazonof el « à donner des explications au sujet de l'ultimatum à la Serbie ». {Livre bleu, n"» iiO.)

Il est vrai que, à la même date, le gouvernement autrichien a ordonné la mobilisation générale, mais il a déclaré qu'elle n*arrôteirait|>as les poui|»arlers et qu'elle ne devait pas « être nécessairement considérée comme un acte hostile de part et d'autre », ce qui prouve qu'il s'attend à la mobilisation russe et qu'il ne s'en prévaudra pas pour rompre. Et en effet, le i*' août encore, après la mobilisation russe, l'Autriche semble prête à accepter une médiation de l'Angleterre entre Vienae et Belgrade et proteste dans tous les cas contre las intentions qu'on lui prête de porter atteinte aux droits souverains de la Serbie. {Livre bleu, n** 13$ et 137 ^)

Gomjnent expliquer qu'au moment où la détuite est générale, l'Âllemi^e, par une nouvelle et iaso^ lente sommation à la Russie, anéantisse les eaptnrs qui renaissent! Gomment prendre au sérieux les

i. Le texte de la dépêche de Sir Ed. G^ey à Sir G. Bocbanan eat fonnel : « J'apprends de source très sûre que le gonvernemaat aQtricbîea a informé te gouvernement allemand que, bien que la Atnali0n ait été madifiée par la mobilisatiMi russe» il serait disposé, pour montrer son appréciation des efforts de TAngleterre pour la paix, à accueillir favorablement ma proposition d'une médiation entre TÂutriche et la Serbie. » (Livre bleu, n* 135.) — rarroBB ocpeniant que j'ai quelqoM doutes; la concession de TAutriche et Tacceptation par elle -d'une médiation de l'Angleterre entre Vienne et Belgrade me paraissent si invraisemblables que je me demande si Sir B. Grej a bien compris ou s'il n'y a pas une erreur d'impressien et s'il ne fsudrait pas lire, non pas antre la Serbie et l'Autriche, mais entre la Russie et l' Autridie.

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