ALLEMANDS, LATINS ET SLAVES
r Allemagne elle-même : « leben ùnd leben lassen », vivre et laisser vivre. On était las jusqu'à la nausée des algarades et des rodomontades, des douches, glacées ou brûlantes, que distribuaient les maîtres baigneurs de Berlin, des incartades du souverain, des hâbleries de ses officiers et des insolences de ses journaux. On en avait assez de vivre sous le coup d'une attaque brusquée. Les éjaculations bouillonnantes de Guillaume et ses sautes effarantes avaient créé une coalition de protection mutuelle^ d'autant plus solide qu'elle n'avait qu'un programme de conservation : la France, l'Angleterre et la Russie ne réclamaient même pas le redressement de leurs griefs anciens, mais elles avaient l'impardonnable témérité de s'insurger contre la politique à la fois incohérente et tracassière de leur voisine. Il est évidemment très malheureux pour les Latins ou les Slaves de n'avoir pas l'honneur et la chance d'être nés Germains, et il est fâcheux pour les Anglais qu'un sang plus pur ne coule pas dans leurs veines. Mais puisque après tout la Providence l'avait ordonné ainsi, ils se résignaient à leur sort et ils refusaient de se laisser régénérer ou civiliser par les Allemands. Ils ne demandaient qu'une chose, la liberté de vivre chez eux, tranquillement, à leur guise, de gérer leurs propres affaires à leur manière, de veiller à leurs intérêts comme ils l'entendaient; mais cette liberté, ils étaient résolus à ne plus permettre qu'on y portât atteinte. Malheureusement l'Allemagne est comme l'Église, à qui la liberté de quiconque ne se courbe pas sous ses lois apparaît comme une révolte.
Il est parfaitement naturel que la querelle ait éclaté à propos de la Serbie.
Pour se débarrasser à jamais des revendications de l'Autriche en Allemagne, M. de Bismarck l'avait poussée vers l'Orient et lui avait assigné la mission d'y
lU LA GUSRBE
frayer la voie à la culture germanique : elle était ëon pionnier et son mercenaire'. Il y voyait un double ayantage. Comme il jugeait extrêmement périHeuse une lutte directe contre la Russie, presque inexpugnable sur son territoire, il préférait Tatteindre par un de ces vastes mouvements tournants qui sont la manœuvre classique des Étai8*majors allemands. Il lui était loisible ainsi à Toccasion de désavouer son alliée et de se repHer sans scandale si la Russie protestait trop vivement, et il était libre de profiter des heures de défaillance ou d'oubli du Cabinet de Pétersbourg pour pousser la file ininterrompue de ses négociants et de ses colons vers Constantinople et TAsie Mineure;
En dépit de ses luttes séeuîaires contre la France, ce senties Slaves que TABemand regarde comme le véritable ennemi héréditaire. Il s'obstine avec une morgue puérile à traiter de barbare une des races les plus généreuses et les mieux douées de l'humanité. Il est vrai que les Slaves, jetés à Textrémilé de TËurope et obligés d»: la défendre contre les invasions asiatiques, ont eu une longue et pénible enfance; mais quelle étrange ingratitude de leur reprocher les longues soufiErances par lesquelles ils ont payé les services qu'ils ont rendus à l'Allemagne elle-^même^ en la protégeant contre les bordes des Gengis-Khan et des TinMMir*Lenk, des Bajazet et des Soliman! Quand ils ont eu enfin, après dea siècles de servitude; reconquis leur liberté, ils ont déployé une énergie merveilleuse pour regagner le temps perdu et doublé les étapes pour reprendre parmi les peuples de même souche le rjmg abandonné..
Si les procédés de leurs gouvernements n'ont pas été toujours très Iwureux, il convient de tenir compte des difficultés exceptionnelles au milieu desquelles ils se débattaient. Le despotisme d'un Nicolas I**