ALLEMANDS ET SLAVES
mesquines jalousies? et la nécessité de la libre collaboration de l'humanité entière à Toeuvre commune de la civilisation n'est-elle pas Tftme même de son sublime effort?
Les Allemands de nos jours font profession d'admirer Goethe, mais ils ne le comprennent plus. Toute émancipation leur semble un outrage, et s'ils appellent les auditeurs autour de leurs chaires, ce n'est pas pour susciter des maîtres futurs, mais pour se préparer des thuriféraires et des famuli.
Comment ces exigences hargneuses ne susciteraient-elles pas des résistances? Qui sème le vent récolte la tempête. A qui prêche la haine, la haine répond. « Vous autres. Allemands, disait Palatsky à Froebel en 1848, quelque modérés que vous soyez, TOUS perdez tous la raison, dès qu'on aborde le point véritable du débat, n Avec la manie de l'annexion, ils regardent comme un outrage que les annexés ne se réjouissent pas de Thonneur qu'ils leur accordent en les soumettant à leur loi. Us ne se sont jamais résignés à admettre qu'il convient de respecter chez autrui les vertus qu'ils admirent chez leurs compatriotes et ils ont toujours vu une offense dans l'éveil de leurs voisins de l'est à une vie supérieure. « Le monde, disait un orateur slave, répète avec respect le nom de nos savants; toutes les branches de la littérature et des beaux arts se gonflent d'une sève généreuse; le progrès nous emporte avec une rapidité que nous
n'aurions pas osé même espérer et chacun de
nous peut considérer avec fierté sa patrie et sa
race » A ces nouveaux venus qui réclamaient leur
juste part d'héritage, les Allemands n'ont jamais opposé que le dédain et l'insulte. Ils se considèrent comme les dépositaires étemels et uniques de la culture et de la science et ils traduiraient volontiers
ItB LA GUERRE
devant un conseil de guerre quiconque se soustrait à leur monopole.
Civilisation, science» disait Rieger dès 1661. Nulle part dans le monde vous n'entendez dire la Science Française ou British Science, mais que de centaines, que de milliers de fois n'avons nous pas lu et entendu le mot de Deustche KutturI Deutsche WissenschaftI — La science, ajoutait«il en 1866, n'est pas h propriété d'un seul .peuple, elle n'est pas son privilège ou son monopole. La science^est la proiNriâLé de Thumanité. entière. £Ue s'est développée et a atteint sa grandeur actuellepar l'effort commun de tous les peuples. Née sur les bords de la MéditenranéCi en Egypte, chez les Phéniciens, en J^estine et en Grèce, elle a commencé de là sa course vers l'iOcddent; à travers l'Italie, elle a gagné la Gaule et, dans les temps modernes, s'est renouvelée surtout par le travail des peuples latins. De là^ pas à <pas, elle est r&irenue vers l'Orient et, à travers ia Gennanie, est pannenue jusqu'aux Slaves. Il est ;par&iiement logique que, par suite de cette tévolutioai, qui s'explique par des causes historiques, politiques, climatériques et géographiques, les peuples qui ont en.quelque sorte reçu la science de première main, se soient dévdoppés les premiers et aient fait de plus rapides progrès. Il est ainsi facilement explicable que la civilisation française soit plus ancienne que celle des Germams et que les Germains aient précédé les Slaves. Est-ce une raison pour que les peuples qui ont été les premiers éclairés par la lumièce<de la science, regar-^ dent d'un œil insoleoit ceux qui, moins favorkés par la fortune, veulent à leur tour s'asseoir au banquet 1 «c L'habitant de l'Asie où se lève le soleil, mépriset-il l'Européen que la lumi&re n'éclaire qu'à ime heure plus tardive? Nous avons du moins la consolation que chez nous le soleil sera encore au
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zéniÉh quand il commencera à se coucher chez nos ToisioB. T>
Depuis l'écrasement de la France en 1871 et avec le développement de leur richesse, la fatuité et Forgueil germaniques, insupportables déjà quand leur rôle politique était nul, s'étaient encore épanouis et ils pesaient d'un poids toujours plus lourd sur les Slaves : en Bohême» en Pologne, en Croatie, en Serbie,, dans la Russie m^ne dont ils suivaient les succès avec une jalousie inquiète ou dont ils entravaient les dessins par de sournoises intrigues, ils avaient accumulé peu à peu contre eux des rancunes inexpiables. Quoi qu'en ait dit Kaii Marx et en dépit du nuklérialisme historique dont la crise actuelle dénonce ^ clairement Tétroitesse, ce ne sont pas les intérêts qiii mènent le monde, manr les idées et les passions. L'homme ne vit pas seulemoit de pain. Ce que les peuples ne pardonnent pas plus que les individus, c'est la fierté insolente et la morgue hautaine. Ces nationalités nées d'hier s'impatientaient d'être traitées comme une race d'hilotes, comme une matière à germanisation. Si l'Allemagne se fût bornée à les inonder de ses marchandises à prix réduit, personne n'eût songé à s'en alarmer; ce qu'elles n'admettaient plus, c'était la lente infiltration du Teuton, l'ingérence de l'employé. et de Tinstituteur autrichien qui imposait sa Umgue et ses mœurs, et minait sourdement l'existence de la race.
Prenez g^de, écrivait Renan à Strauss en 1870. Vous invoquez contre nous le principe brutal des grandes unités ethniques. Êtes-vous sûr qu'il ne se retournera pas un jour contre vous? N'apercevezvpus pas sur ^^s frontières l'immense race slave qui pourra à son tour se réclamer des théories que vous nous opposez aujourd'hui?
Qu'est-ee qu'une race? demfflident les socioloârues,
et quel sens peut bien avoir ce mot dans une Europe brassée par tant dlnvasions violentes ou pacifiques? Mais les théories s'effondrent en présence des faits! — . Pourquoi, dès le premier jour, la crise austroserbe at-elle pris un caractère si menaçant, sinon parce que deux races hostiles apparaissaient face à face, substratum redoutable qui compliquait Fœuvre des Chancelleries. Toute action provoque unie réaction dont la violence est en proportion directe de Faction première. L'Allemagne, au nom de Thistoire, au nom surtout de je ne sais quelle supériorité naturelle et primordiale, réclamait Thégémonie : les Slaves, avec la même passiou entêtée, s'inscrivaient en faux contre ses titres. Ils ne contestaient à leurs voisins aucune de leurs conquêtes antérieures, mais ils ne voulaient plus céder de terrain. Gomme quelques semaines plus tard le général Joffre, ils disaient aux envahisseurs : la route est barrée, vous n'irez pas plus loin.
Fatalement, ils étaient amenés par là à se rapprocher de la France.
En juillet 1891, l'amiral Gervais arrivait à Cronstadt avec une escadre française, et, le 22 août, M. Ribot signait avec l'ambassadeur russe, M. de Mohrenheim, l'accord par lequel les deux pays « s'engageaient à se défendre mutuellement, en cas d'attaques, par tous les moyens qui seraient à leur disposition ». L'amitié était transformée en alliance par la convention militaire d'août 1892 et le traité de mars 1894. Le despotisme germanique, si lourd depuis 1871 et surtout depuis 1879, après l'alliance austro-alle« mande, rencontrait enfin une résistance.
On répète souvent que l'alliance franco-Prusse a mis fin à l'hégémonie prussienne : l'exagération est évi-*