‹ La guerre; causes immédiates et lointaines, l'intoxication d'un peuple, le traitéChapitre 41 sur 124 · LA QUESTION D'ALSACE · texte numérisé non relu

LA QUESTION D'ALSACE

Allemands ont tout fait pour en accroître Tamertume. Comme ils ne connaissent d^autre moyen que la force brutale, ils ont, dès le premier jour, voulu briser chez les Alsaciens des résistances dont ils auraient dû respecter la noblesse. Leurs menaces, leurs suspicions farouches et leurs rigueurs stupides ont creusé plus profondément le fossé qui séparait d*eux les annexés. Au lieu de s'en remettre au lent travail des années pour créer des intérêts nouveaux, ils ont poursuivi les manifestations les plus bénignes, frappé sans mesure et sans pitié les plus innocentes railleries, soumis le pays entier à un régime d'arbitraire et de vexations. On ne les aimait pas, ils se sont appliqués à transformer en haine Tindifférence distante et fière avec laquelle on les avait accueillis. Ils ont obtenu ce résultat paradoxal, — et que personne n'aurait jugé possible, — qu'au bout d'un demi-siècle d'occupation, leur domination est plus détestée que le premier jour, que les jeunes générations ont pour la France une affection plus chaude que leurs aînés de 1870, que les immigrés eux-mêmes sont gagnés par cette contagion de résistance antigermanique.

Gomment aurions-nous pu pardonner et oublier, quand, d'année en année, nous arrivaient toujours plus douloureuses et poignantes les lamentations de ce peuple insulté, bafoué, minorisé. On nous reproche volontiers notre inconstance et la légèreté de nos sentiments, et ces reproches ne sont que trop justes. Mais ici, pour que nous détournions nos pensées des Vosges, il eût fallu au moins que les Allemands ne se chargeassent pas de nous rappeler sans cesse nos regrets et nos devoirs. Vous avez repris votre esclave et vous prétendez que nous l'abandonnions à son sort. Soit, mais ayez au moins la prudence, à défaut de pudeur, de ne pas le frapper trop fort; sinon ses plaintes réveilleront de leur indifférence les plus dis-

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traits et les plus lâcbes. Oui, nous sommes légers et nous aurions peut-être pris notre parti du passé, si des incidents déplorables comme ceux de Saveme n^avaient secoué notre torpeur.

Que de fois nous vous avons t^idu la main, nous disent les Allemands, et vous Tavez toujours repo«s« sée. La question serait de savoir si ces offres tumultueuses et importunes d'amitié étaient toujours Inen sincères et si elles n'étaient pas le plus souvent inspirées par une arrièr^pensée redoutable. Surtout, il est permis de se demander si ces invites bruyantes ne masquaient pas une regreilable absence de tact et de réfiexion. Envoyer l'impéraU'ice Frédéric pour sceller ' la réconciliation des deux peu{des, et nous menacer d'une invasion parce que nous n'avions pas apprécié assez haut la valeur de cette impériale visite, ce n'était peut-être pas le meilleur moyen de nous con<» vertir.

Mais ne chicanons pas sur les détails. Il est vrai que nous n'avions aucun désir d'intimité avec l'Allemagne. Après tout, nous avons bien le droit de choisir nos. amis et, si nous nous plaisons dans le commerce de barbares comme les Russes, de boutiquiers comme les Anglais, ou môme de criminels et de conspirateurs tels que les Serbes, tandis que noisis n'éprouvons aucun agrément à fréquenter chez les représentants de la haute cultiure germanique, ces Messieurs n'ont qu'à nous laisser à> la bassesse de nos goûts.

Est-ce à dire pourtant que, si nous ne répondions pas aux sourires fardés de l'Allemagne, nous aourrissions contre elle de xnoits desseins? Il n'est pas absolument nécessaire d'aimer les gens pour vivre wi termes corrects avec eux. Nous suivions d'tm cœur attristé les destinées de l'Alsace; nous nepen- * sions pas à la reconquérir* Que notre conduite ne

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fût pas Érès- logique, nous ne ie contesterons pas, mais elle était des plus naturelles. Que d'espoirs chimériques ne caressons-nous pas, dont nous savons qu'ils ne se réaliseront jamais I Et puis la vie est si imprévue et ses combinaisons si diverses I Qui oserait se vanter de prévoir toutes les possibilités de l'avenir ? Pourquoi TÂllemagne ne s'aviserait-elle pas un jour que l'annexion de l'Alsace était pour eHe une opération désastreuse et qu'elle traînait un poids mort qui la condamnait elle-même au déplorable système de la paix armée? Jamais évidemment le parti militaire ne lâcherait sa proie, mais il n'était pas l'Allemagne entière, et peut-être, à un moment donné, les libéraux ou les socialistes secoueraient-ils le joug d'une caste dont l'arrogance ne leur était guère moins dure qu'à nous-mêmes. Alors cette « marche »^ qui -avait été si longtemps une cause de conflits, deviendrait le terrain de la réconciliation définitive. Et sans doute, nous savions bien la vanité de ces chimères, mais nous y cherchions un motif de coi»9olation. Nous pensions aux provinces séparées, comme on retient dans son cœur désolé Timage de ses morts. La vision de nouveaux carnages n'ensanglantait pas nos pleurs. Peut-être nos courages défaillaient-ils devant les lourds sacrifices que nous coûterait une nouvelle guerre, dont nous gavions trop bien qu'elle serait sans merci.

Cet état d'âme, complexe sana doute, mais qu'il sii£Bsait pourtant d'une perspicacité moyenne et de quelque humanité pour interpréter, les Allemands n'ont jamais voulu l'admettre.

En 1900, dans une de leurs dernières tentatives de séduction^ quand ils essayèrent de pousser la France à intervenir dans la guerre du Transvaal, ils exigèrent comme gage, attendu qu'il s'agissait « d'une <Buvre de longue haleine, que l'Memagne, la France et la

Rusôie prissent au préalable rengagement mutuel de se garantir, pour un temps à déterminer, Fintégrité de leur territoire européen ». -^ Invention trop ingénieuse I Elle fut repoussée par M. Delcassé, et il est certain qu'il eût été impossible de trouver un Cabinet pour accepter un pareil traité ou une majorité pour le ratifier.

L'Empereur Guillaume avait tort d'en conclure que nous songions â déchirer le traité de Francfort. Pour se rendre un compte exact de Tétat moyen des esprits, il suffit de lire la déclaration qui fut apportée à la tribune par M. Lefébure, au nom des représentants de la Meurthe-et-Moselle^ des Vosges et de la Meuse, à la fin de la discussion sur Taccord marocain, le 20 décembre 1911. « Après de longues hésitations de conscience, disait M. Lefébure, nous n'avons pu nous résoudre à un vote que certains commentaires permettraient d'interpréter comme un oubli du passé... Certes nous entendons demeurer les adversaires résolus de toute politique d'agression, mais nous ne voulons pas par contre souscrire à un rapprochement qui, en l'état actud des choses, aurait dans notre Lorraine mutilée un douloureux retentissement. » La majorité écouta respectueusement ces doléances, et vota l'accord. — Vœux superflus et regrets impuissants I

En somme, ce que réclamait la France, c'était le droit de continuer à porter des fleurs à la statue de Strasbourg. Mais nous ne jugeons les autres que d'après nous-mêmes; l'Allemagne interprétait notre tristesse inconsolée conmie une menace permanente et, parce que nous persistions à croire à notre idéal, elle nous accusait de travailler à sa ruine. Entre les Slaves qu'elle méprisait et qu'elle opprimait et les Français qu'elle avait cruellement meurtris et qu'elle supposait n'attendre qu'une occasion favorable pour

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venger leur offense, elle se déclarait sérieusement menacée. Vous avez la hantise des coalitions, disait déjà à Bismarck le comte Chouyalof ; il avait légué ses épouvantes à ses successeurs. L'Allemagne, quelque confiance que lui inspirassent ses forces, avait ses nuits troublées par des cauchemars ; elle dormait mal sur ses lauriers. Peut-être parce qu'elle n'avait pas la conscience très nette.

Les lampions s'éteignirent, la Afarseillaise que Pétrograd s'étonnait d'avoir entendue ne laissa dans Pair que de vagues rumeurs; l'amiral Gervais revint à Toulon en 1891 et l'amiral Avellane en Russie (1893). Le calme rentra dans les esprits; comme toutes les choses humaines, l'alliance franco-russe, qui avait causé en Europe un fracas d'émotion, ne justifia ni les craintes des uns, ni les chimères des autres.

Certes la situation n'était plus la même que par le passé. Les jeunes gens ne se figurent pas, les générations futures ne comprendront jamais ce qu'a été Texistence des patriotes français de 1871 à 1891. Pendant ces vingt années, nous avons vraiment vécu sous le couteau. D'abord l'occupation étrangère, les querelles hargneuses d'un vainqueur implacable, l'exploitation sans mesure et sans pitié de notre faiblesse. Thiers n'était certes pas suspect de vouloir recommencer l'aventure que nous avions payée si cher, et Mac-Mahon savait le temps nécessaire à notre réorganisation militaire. Mais c'était un redoutable partenaire que le solitaire de Warzm, aigri, malade, soupçonneux, toujours près dé s'en prendre à la France des ennuis que lui causaient les intrigues de cour ou les résistances des Catholiques. Il faudra que nos enfants étudient longuement cette période

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de tracasseries et à*alertes, les rancœiirs de cette « paix de Damodès », pour savourer vraimeni la joie de la liberté reconquise.

Périodiquement, des alarmes plus grares. En 1875, sous prétexte que notre armée se réorganisait trop yite^ en 1887, parce que notre ministre de la Guerre déplaisait au Cbanodier; en 1891, parce qoe nos artistes refusaient d'exposer leurs œuvres à Beriin. Ainsi que Ta montré par des documents officiels M. Gaston Routier, ce fut une des crises les plus redoutables, et, sans la prudence du Président Carnot et du ministre des Affaires étrangères, M. Ribot^ une catastrophe était probaUe ^ Il fallut à notre Ministre une singulière maîtrise de soi pour écouter sans éclat de colère, sinon^ sans indignation, les réprimandes du baron Marschall qui, la voix rècbe elle geste cassant, exigeait one réparation pour les prétendues insultes dont aurait été Tobjet. la mère de TEmpereur. -r« Sans doute, ajoutait-il, on ne -saurait exiger d'un gouvernement républicain ce qu'il est permis d'attendre d'un: gouvernement fort.

Après 1891, de semblables algarades n'é^ent plus possibles. La France n'était plus exposée à être, sous les prétextes les plus futiles ou sans prétexte, troui)lée di^jQS son travail, offensée dans sa dignité, froissée dans ses sentiments 1^ plus respectables.

C'était beaucoup,. — mais c'était touL

Le peuple russe et le peuple français, dans un élan de sympsdthie, avai^tt contracté un mariage d'amour. Mais l'amour, qui est utile à tout, ne suffit à rien. Les deux alliés se connaissaient, peu et se compnenaient mal. Les ministres fcamçais, très fiers à juste titre de leur conquête, l'entouraient d'une déCôrence uo peu

i. G. Routier* U Voyage de V Impératrice à Paris en i89t. Parié,

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