‹ La guerre; causes immédiates et lointaines, l'intoxication d'un peuple, le traitéChapitre 44 sur 124 · dhanceiier d'Allemagne de 1890 à · texte numérisé non relu

dhanceiier d'Allemagne de 1890 à

2. Gîers succède à Gortcfaakof en 1882 et comerre la direetioâ des > AUnses âtraD(sèret ^Bfa*^ sa moit, tl895.

la France sembla même devoir servir à entraîner pen à peu la France dans le sillon de rAllemagne. En 1895, une escadre française assistait à côté d'une escadre russe à l'ouverture du canal de Kiel, et M. Hanotaux, qui dirigea les Affaires étrangères, presque sans interruption, de mai 94 à janvier 98, élève de Jules Ferry et partisan d'une politique d'expansion coloniale, était conduit par là à se rapprocher de Berlin.

Pétersbourg, docilement, suivait les conseils de Guillaume II, et, détournant son attention de la péninsule des Balkans, se laissait engager dès 1895 dans les affaires d'Extrême-Orient, où la Russie allait pendant dix ans user ses forces et compromettre son prestige.

D'autre part, la politique de M. Hanotaux aboutissait à un violent conflit avec l'Angleterre, et ce n^était pas trop de l'inflexible prudence de M. Delcassépour éviter que l'expédition de Fachoda ne dégénérât en un duel fratricide entre les deux grandes Puissances libérales de l'Occident (1898). La France était vers la même époque distraite des affaires extérieures par le procès Dreyfus (1897-1900), qui, après avoir ébranlé le pays jusque dans ses couches les plus profondes, déterminait une formidable explosion d'anti-militarisme, jetait la division dans l'armée et désorgani* sait la défense nationale. L'Angleterre de son côté, absorbée par la conquête du Nil Supérieur et la guerre avec les Boers (1899-1903) maladroitement déchaînée par les lubies furieuses de Joseph Chamberlain, perdait de vue les questions européennes.

Si, depuis Gronstadt, l'Allemagne avait jugé raisonnable de s'abstenir de certaines fantaisies trop bruyantes, et si la France jouissait d'une sécurité relative, l'hégémonie de Berlin n'était pas contestée. Forte de la faiblesse de ses voisins, de l'inconstance

LA POUTIQUB MONDIALE 130

de leurs vues et de rinsiabiliié de leurs désirs, habile à tirer parti de leurs complaisances et de leurs divisionSy prompte à tendre des pièges à leurs convoitises ingénues, appuyée sur des amis qui n'étaient que des vassaux, elle ouvrait fièrement ses voiles au vent favorable et elle n'enregistrait que des succès. Sa richesse grandissait rapidement, son industrie supplantait facilement ses concurrents sur les marchés du monde» D'un bout de l'univers à l'autre, montait vers elle une fumée d'encens, et un concert s'élevait qui célébrait sur tous les tons la Deutsche Tugend, la Deutsche Wissenschaft, la Deutsche Wirtschaft, la Deutsche Kultur.

Les cerveaux les plus solides ne résistent guère à cette ivresse des grandeurs et à ce vertige des sommets. Il y a au moins un grain de folie chez tous les autocrates victorieux. La malédiction de TÉcriture demeure : l'orgueil marche devant l'écrasement.

La situation de Guillaume II était merveilleuse. A l'intérieur, aucune opposition redoutable ; des Parlements qui dodelinaient de la tête et qu'on dissolvait dès qu'ils se permettaient un murmure de désapprobation; des électeurs qui répondaient : AmenI à toutes les demandes; un socialisme domestiqué, qui trouvait une satisfaction platonique à accumuler des suffrages qui ne représentaient aucune force réelle; un catholicisme édulcoré qui faisait de sa foi une monnaie d'échange. Partout une fermentation joyeuse d'activité et de vie : des villes qui poussaient comme des champignons ; des ports qui dépassaient rapidement les centres commerciaux dont la prospérité était la plus ancienne et la mieux assise. Au dehors, une Europe asservie ou distraite et impuissante : la France et l'Angleterre presque armées l'une contre l'autre; la Russie, immobilisée par l'Extrême-Orient; rAutriche, aux mains des Allemands et dés Magyars»

m LA GUEBRB

qui^ pour résister aux revendications des Slaves, s'em* pressaient au doigt et à Tœil aux moindres signes de Berlin; Tltalie, embarrassée dans une alliance contraire à ses instincts et à ses inbérêts; les Puissances secondaires lentement entravées par Tinvasion des capitaux et des immigrés allemands. L'Empereur lui-même était jeune, impétueux, il avait la parole prompte, le geste théâtral, Timagination présomptueuse. L'égoïsme orgueilleux du souverain s'ajouta aux instincts de proie de ses officiers et aux volontés de puissance de ses peuples, et rAllemagne partit à la conquête de FuniverS. Ce fut le début de la Weltpolitik, de la politique mondiale, — vers 1892.

. Bismarck était un homme d'JÉtat sans scrupule et sans pitié, et il avait fabriqué TEmpire par le fer et par le sang. U lui avait ainsi marqué sa destinée &i le souillant du péché originel. De ses origines modestes il avait conservé du moins un extrême bon sens. Ce chasseur de bécasses n'avançait jamais un pied sans avoir tâté le sol. C'est ainsi qu'il avait réussi à conserver ce qu'il avait acquis par une série de coups diaudace. Le proverbe déclare qu'il est plus difficile de conserver une grosse fortune que de l'acquàrir. Guillaume II s'eh apercevra. II a beau se plmre à évoquer la gloire de son grand-{>^e : dans son for intérieur, il le regarde un peu comme un Philistin; il ne dédaigne pas les p^ts gains, mais il se plattaux spéculations grandioses.

Dès qu'il se fut débarrassé desoii vieux pédagogue, après s'être donné quelque temps pour examiner l'horizon, il partit à la conquête du Saint Graal. La coupe sainte, cette fois, c'était la domination morale» économique et politique du monde entier. Le professeur Ostwald, que, jusqu'à présent, j'avais eonnu moins exubérant, pense que la guerre aetuelle aura pour résultat d'assuirer la paix future^ 4)arcetque les

LA POUTIQUB MONDIALB 141

divers peuples se rangeront docilement sous la férule de TAllemagne : c'est elle qui dictera les programmes, répartira les tâches, indiquera les méthodes; il sera juste qu'elle encaisse le plus net des bénéfices. Guillaume II se consacra à préparer au monde cet avenir séduisant. « Nous n'entendons pas, dit M. de Bûlow au Reichstag le il décembre 1893, qu'une puissance étrangère, quelle qu'elle soit, vienne nous dire un jour : le monde n'est plus à prendre. » Pour parer à cette déconvenue, le plus sûr est de saisir partout des gages, et, comme l'Allemagne arrive tard au banquet où déjà les meilleures places sont occupées, elle se fraye un passage à coups de poings et de coudes.

Elle se rua à la curée avec une brutalité si désinvolte que, dans un monde qui ne se pique pas de pruderie, on en ressentit quelque gène. La boulimie de Guillaume scandalisa, et ses procédés causèrent un malaise général; en vérité, il manquait par trop de délicatesse.

Le Rei$ekai$er^ comme ses sujets nomment euxmêmes ce commis-voyageur couronné, n'est pas difficile sur ses relations. Pour obtenir la clientèle de la Turquie, il met sa dextre de chevalier dans la main sanglante du Sultan Rouge : — que lui importent 300.000 Arméniens massacrés, si Krupp place ses canons à bon prix et si la Deutsche Bank étend ses opérations et accroît ses bénéfices. Le fils chéri de Jéhovah ne croit pas trahir son Maître en se déclarant le protecteur d'Allah I Ad augmla per anguslal L'argent n'a pas d'odeur, ni la gloire. Dans les rayons de l'apothéose finale, personne n'apercevra plus les pauvres ficelles qui ont servi à dresser Tossature. Dieu ne se serait pas donné tant de mal, a dit un jour l'Empereur lui-même, pour protéger la dynastie des Hohenzollern, s'il ne les réservait à une incomparable

destinée. Tout moyen est pur et saint qui sert les desseins étemels delà Proyidence.

Après tout, objectera-i-on, TÂllemagne est-elle plus coupable qpie les autres peuples, et, sauf peut-être un accent deiNra^ade^la chanson qu'elle entonne n^estelle pas reprise^en cbœur par tous ses Toisins? — » Mais Tacoent n*est pas id.suis importance. A côté du fait, il y a la manière. Ce. qui choque dans Guillaume II, c'est sa turbulence, sa précipitation, son avidité CBCuménique; c'est le don. Juan de runbiUon, mais un don Juan sans idéal, qui ne cherche que la con*quôte brutale. On^sehjeurte.àJimj^ur toutes les routes. A chaque carrefour se dresse ce nouveau Goetz de Berlichingen, qui, le poignard sous la gorge, vous réclame ia. bourse ou la vie. Nous sommes revenus à TAllemagne du xv*fiîècle avec son droit du|>oing.

Que la morale internationale soit enccMre bieit imparfaite, il serait puéril de le contester^ et que les nations se permettant souvent des lib^iMs que les tribunaux frappent impitoyablement chez les individus, nous ne le savons que trop. Du moins^ les diplomates travaillent à dissimuler ces abus -do la force» et la conscience publique se {dalt à voir, dans leur hypocrisie un hommage rendu à la vertu. Puis» dans notre siècle, malgré tout, quelques progrès ont été accomplis; on ne viole plus ses i^romesses tsans un certain remords, on compatit aux souffrances ides opprimés et on travaille à adoucir leur misèpe.. La politique de Guillaume ILnousjramèneÂrépoque des cavernes. Une seule ri^le» Tintérôt; un seul moyen» la violence; .un seul but, le succès. Jamais on ae surprend chez lui une minute d'émotion humaine,. un instant d'hésitation en présence d'une p^nedîe déshonorante. C'est sa volonté qui empêche la délivrance de la Crète et qui livre la Macédoine aux banals t\ircs. C'estelle qui provoque la révolte des

LA POUTTQUE MONDIALE 143

Boxers et qui exige^ en* même temps contre eux une répression san^uinaâre; C'est lui qui jette les Boers dans une guerre insensée et leur refuse ensuite une parole de conscdation. C'est lui et lui seul qui est cause de la guerre russo-japonaise. Le- colonel Stoffel écrivait ayant la rupture de 1870 que les Prussiens sont une race <c sans passion généreuse ». Ils ont trouvé leur digne représentant dans Guillaume IL

Pendant une dizaine d'années, il traverse ce que les Allemands nommeraient sa Sturm-und Drang^ Période: nous dirions moins noblement qu'il jette sa gourme. Il cherche sa voie, répétaient ses défenseurs, un peu affolés tout de même par les brusques sautes dé ce paladin hannetonnant, de ce « dilettante de l'activité », qui ramasse les liards et est en même temps toujours prêt à risquer sa couronne dans un formidable paroli. La vie, écrivait Nietzsche, es^ essentiellement agression, appropriation, imposition de^ sa volonté, incorporation ou au moins exploitation. Le chérubin casqué, que travaille la sève, avance vers toutes les proies sa bouche lippue et ses mains frôleuses, incapable de fixer son désir^

Que rOrénoque est beHe X — et il ofifre au Venezuela 50 millions (1896), dans l'espoir d'ouvrir au Comptoir dIEscompte de Berlin cette admirable vallée, que le Venezuela néglige de mettre en valeur. En décembre 1902, il entraîne à sa suite sur ces côtes la flotte anglaise. En même temps il encourage les compagnies de Hambourg à multiplier leurs services de navigation sur les côtes du Brésil et il favorise l'émigration vers le Rio Grande do Sul qui doit devenir un des points d'appui de la domination germanique dans les régions sud-américaines. Seulement, la fiancée est bien gardée, les États-Unis surveillent jalousement ces menées d'un galant étranger, et 'le Brésil, quelques inquiétudes que lui inspire la

grande République Américaine, se rapproche d'elle pour barrer la route à rAllemagne. L'Empereur n'abandonne pas ses visées et elles expliqueront en partie ses tentatives sur Mogador et le coup d'Agadir : solidement ancrée sur la côte du Maroc, la flotte allemande serait plus près de l'Amérique du Sud que les États-Unis et aurait sous sa coupe Rio, Santos et Buenos-Aires. En attendant, la guerre hispano-américaine se termine trop vite (1898), ei ni Mac-Kinley ni Roosevelt ne sont d'humeur à oublier la doctrine de Monroe.

Guillaume ajourne ses projets et se contente de pousser en avant ses industriels, ses banquiers, ses marins qui enlacent les républiques latines dans le réseau serré de leurs filiales, de leurs usines et de leurs lignes de chemins de fer.

L'Empereur cherche une consolation en Asie. II entratne, malgré elles, la France et la Russie dans une démarche imprudente contre le Japon, sous prétexte de faire respecter l'intégrité de la Chine (1895), et il démontre la pureté de ses vues en mettant la main sur Kiao-Tchéou (1897).

En môme temps, il encourage les Boers sur qui il compte pour préparer en Afrique la revanche des Germains contre les Anglo-Saxons (1896), et il étend ses possessions dans le Pacifique.

Pour arriver à ses fins, tous les moyens lui sont bons et toutes les roueries lui semblent vénielles» Il échange avec Washington des messages affectueux et il pousse sournoisement l'Angleterre contre les États-Unis. Au moment du raid Jameson (1896), dans un télégramme retentissant, il félicite le Président Kruger qui défend vigoureusement ^indépendance de son pays, et il fournit aux généraux anglais, — du moins s'en est-il publiquement vanté, — le plan sans lequel ils n'auraient, paraît-il, jamais soumis le

Transwaal, pendant qu'à diverses rej)rises il sonde la Russie et la France pour savoir si elles ne consentiraient pas à intervenir contre TAngleterre. Au moindre prétexte, il nous décoche ses sourires les plus galants et ses déclarations les plus pressantes, alors que, sous main, il travaille à détacher de nous nos alliés. 11 nous laisse entendre qu'il soutiendra nos revendications en Egypte, et c'est le vote de son délégué qui, dans la commission de la dette Égyptienne, féurnit à l'Angleterre les ressources financières de l'expédition de Kitchener contre le Mahdi. Il courtise délicatement sa grand'mère Victoria, pendant qu'il médite les moyens de briser la puissance de l'Angleterre. Sous l'œil complaisant de ses douaniers, les terroristes russes introduisent par ballots les pamphlets nihilistes qui préparent la chute de son ami Nicolas II, à qui il a promis son appui le plus chaleureux contre les révoltés. Ses agents soutiennent sourdement les menées irrédentistes, pour compromettra l'Italie son alliée. Pas un engagement qui ne soit violé d'avance, pas une parole qui ne soit un mensonge, pas une caresse qui ne soit une perfidie.

Et le bilan? — En 1904, de grands succès apparents ont été obtenus. Grftce à ce courtier toujours par voies et par chemins, l'essor industriel de l'Empire, en dépit de crises fréquentes, est prodigieux. Le pays, qui nourrissait à peine 40 millions d'habitants en 1870, suffit sans difficulté aux besoins de 60 millions d'hommes en 1905. Hambourg atteint Liverpool, dépasse Anvers et Rotterdam^ laissant loin derrière lui Marseille et Gênes. Le chiffre du commerce extérieur bondit de moins de 9 milliards de francs en 1890 à près de 14 milliards en 1903. Les banques de l'Allemagne et ses compagnies de navigation étendent leur réseau sur le monde entier; ses colons et ses commis voyageurs inondent les régions les plus

diyerses. Elle a solidement pris pied en Afrique; Facquisition des Carolines et des Mariannes, qu'elle a achetées à TËspagne en 189^^ a fortifié sa positkm dans le Pacifique, où Biilow a arraché aux États- Unis la révision du condominium des îles Samoa; établie au Chan-Toung, elle guette Foccasion de mettre la main sur une partie de la Chine. Elle a réduit la Turquie à une sorte de vasselage; dans son voyage triomphal à Constantinople, en 1898, Guil* laume est apparu comme le protecteur tout-puissant de rislamisme, et le Sultan vient de signer définitivement, en 1903, le firman qui accorde à une compagnie allemande la concession des chemins de fer de Konia-Bagdad-Bassorah qui livrera aux Germains les merveilleuses plaines de la Mésopotamie.

Le gain est honnête, sinœi les moyens. Mais, en face, il convient d'inscrire les pertes : la méfiance universelle, la sourde rancune de tous les Cabinets exploités et joués, ht colère des peuples menacés dans leur sécurité, atteints dans leur dignité, ahuris par cette perpétuelle inquiétude. Une sourde rumeur commence à s'élever contre la pieuvre qui étend de tous les côtés ses tentacules. Le moment est venu de s'arrêter, si on ne veut pas soulever une insurrection universelle.

Beaucoup des succès d^ailleurs dont on se congratule ne sont que des victoires de façade. Qui trop embrasse, mal étreint. Il faudrait se ramasser, concentrer son effort. Ce ne serait possible que ^ TEmpereur n'était pas hanté par sa volonté de domination universelle. Il n'avait plus sa tête à lui, a dit Hohenlohe de Bismarck vieilli, hautain et versatile, jetant l'insulte à ses voisins du haut de la tribune du Parlement On éprouve la même impression, singulière*ment plus forte, quand il s'agit de ses épigones^ Une vague anxiété amisii ia foule ; les pesiâmistes, à

haute voix, signalent Técneil; « ils expliqueront plus tard les méfiances de Fétranger par les errements de ia diplomatie impériale et accuseront FEmpereur d'être la cause de r^icerclem^it prétendu de FAllemagne ^. »

L'Empereur luinmôme sent le péril. Il n'en aperçoit pas la cause, qui est dans sa mégalomanie, et il Taugmmite par ses discours belliqueux. « Pensons à la grande époque où fut créée TUnité allemande, aux eombats de Wœrth, de Wissembourg et de Sedan » (1904). Ses Ministres font chorus. Je n'accomplirais pas ihon devoir, dit Bûlow, si je voulais fermer les yeux aux courants souterrains qui poussent en Europe à des complications guerrières. — Dès ce moment ainsi» dix ans avant la crise actuelle, l'Empereur et SMi Chancdier, mal engagés, mais résolus à ne rien labattre de leurs prétentions, amumcent qu'ils ne reculeront pasdevant la guerrepour exécuter leurs desseins. Jusque-là, les discussions et la faiblesse des Cabineta étrangers les ont servis. Le moment approche où leurs ambitions multiples et ondoyantes vont se heurter à une résistance. L'Europe, au moment de courber la tête sous un joug écra^nt, se reprend, et elle oppose à l'hégémonie allemande le principe de l'équililNre. De ce jour, l'Allemagne se prépare au combat. Elle se déclare menacée, parce qu'on conteste sa domination. Plutôt que de se résigner à être la première parmi les égales, elle risquera la fortune si péniblement gagnée et encore si mal assise pour n'avoir plus autour d'elle que des vassaux ou des sujets.

iA erise, qui devait nécessairement aboutir à une 1. Moyttet, VE$prU public «a AUemagne, p. 255»

guerre générale, — puisque T Allemagne entendait ne renoncer dans aucun cas à sa politique d'accaparé^ ment, — s'ouvre en 4904. Elle est dominée par deux faits essentiels, le réveil de TAngleterre sous Timpul* sion d'Edouard Vil, et la prise de possession défini^ tive du pouvoir en France par le parti radical.

Edouard VII, qui succède à sa mère en 1901, a soixante ans. Il a beaucoup vécu, beaucoup observé, il connatt les hommes, il aime la vie, il a le goût des choses de France, parce que nulle part les mœurs ne sont moins violentes et que la raison même n'y est ni impérieuse, nitatilloQne, ni tracassière. Ce qui frappe en lui, ce sont les qualités demodération et de finesse. Sa jeunesse a été contrainte, et les méthodes d'éducation que lui a imposées le prince Albert lui ont inspiré surtout le respect de la personne humaine. Il a horreur des mots sonores, des élans tumultueux, des poses théâtrales. Très soucieux de sa parole, vrai gentleman, il sait clairement ce qu'il veut, il dit exactement ce qu'il pense, et il a une horreur native des faux-fuyant et des manœuvres équivoques. Il déteste la guerre et il ne met pas flamberge au vent ; il n'entend pas pourtant qu'on essaie de lui faire peur. Il n'a pas une sympathie très vive pour son neveu de Berlin, dont le sépare une différence essentielle de nature et à qui il n'a pas pardonné sa conduite pendant l'agonie de l'Empereur Frédéric III *. Sans méconnaître les solides et sérieuses qualités des Allemands, il s'offusque de leurs menées inquiétantes, de leur outrecuidance et du mauvais goût bruyant avec lequel ils brandissent leurs lattes. Peut-

1. Frédéric III, fils de Gaillaume I*' et père de Gaillaame II, avait épousé en 1854 la princesse Victoria, sœur d*Édoaard VII. Bismarck la détestait. Pendant la maladie de TEmperear Frédéric III, Guillaume prit part pour le Chancelier, et sa conduite yis-à-yit de sa mère fut des moins correctes.

Page 1