L'AUTRICHE ET LA SERBIE
chait avec une ténacité sénile, au milieu des nuages qui assombrissaient son intelligence, à quelques vieilles convoitises ; il espérait racheter ses fautes, qui n'étaient pas toutes vénielles, en ouvrant à TÉglise romaine un vaste champ de propagande en Orient, et il voulait que Thistoire, oubliant les lourdes erreurs de sa politique, se souvînt seulement qu'il avait conquis de nouvelles provinces dans le Sud.
L'horizon lui paraissait sombre. En vain il avait dépensé des millions pour transformer la Bosnie l'Herzégovine, qu'il occupait depuis 1878; la domination autrichienne, soupçonneuse et timide, n'y avait conquis aucune sympathie. Le seul succès qu'elle eût obtenu, avait été de réconcilier contre elle dans une même aversion les Orthodoxes et les Musulmans, auparavant ennemis acharnés. Depuis 1903, à Belgrade, les Obrénovitch, qu'elle avait achetés et corrompus, avaient été rejetés par le soulèvement de la conscience nationale, et le nouveau souverain, Pierre Kara-Georgévitch était revenu aux traditions populaires et s'était rapproché de Pétersbourg. Irritée de ces velléités d'indépendance, la Chancellerie viennoise eut recours à ses procédés ordinaires, rompit les relations commerciales, ferma ses frontières aux exportations serbes. Le système avait toujours réussi jusque-là; cette fois, il échoua grâce à l'énergie des vieux radicaux et au remarquable talent poUtique de leurs chefs, Pachitch, Patchou, Milovanovitch et quelques autres. La Serbie trouva de nouveaux débouchés et, si ses agriculteurs subirent quelques pertes momentanées, le mauvais marchand fut encore l'Autriche, privée du bétail qu'elle achetait auparavant aux éleveurs de la Choumadia. Elle finit par se résigner et offrit à ses voisins une transaction raisonnable (mars 1908), mais elle ne leur pardonna pas leur victoire.
La Stti>i6 avait retrouvé dans le monde une situa* lion honorable, renoué ses relations avec TAngleterre, reconquis les sjrmpathies de la Russie; elle était en termes cordiaux avec Tltalie, dont la reine était la belle-sœur du roi Pierre. Son crédit se rele* Tait, elle s'était commandé au Creusot une artillme excellente et qui devait bientôt faire ses preuves. A laisser aller les choses, on risquait de voir grandir dans Fouest de la péninsule des Balkans un Ëtat jeune, habité par une race énergique et intelligente, qui barrerait à jamais la rouie de Salonique.
Le baron d'Aehrenthal, qui avait pris la direction des Affaires étrangères en 1906, était un Allemand de Bohème, par conséquent peu bienveillant pour les Slaves, bien qu'on Tait donné quelque temps pour russophile. Élève de Kalnoky, dont il partageait les préjugés réactionnaires et cléricaux, il ne comprenait rien à la France et à l'Angleterre et les méprisait pour leurs t^idances démocratiques. Friand de la lame, très fier de son pays qu'il ne connaissait guère, un peu vain de son talent, qui était très réel, bien qu'il fût inférieur à celui qu'il s'attribuait, il était fermement résolu à maintenir aussi étroite que possible l'alliance avec l'Allemagne, mais sans se contenter du rôle de brillant second, que lui avait distribué Guillaume au moment d'Algésiras. Dans toute alliance, disait Bismarck, il y a un homme et un cheval : jusque-là l'Autriche avait été le chevaU et d'Aehrenthal était las de cette modeste fonction. Il avait quelques-unes des qualités des grands diplomates, secret, laborieux, hardi, mais il manquait de mesure, parce qu'il manquait de finesse et d'école. La fermeté dégénérait chez lui en entêtement et son adresse ressemblait à s'y méprendre à la duplicité.
Il avait pressenti très vite et il redoutait le rapprochement de la Russie et de l'Angleterre, et il s^efforg^
D'AEHRBNTHAL 150
de détourner le Tsar de ses mauvaises fréquentations en lui offrant l'ouverture des Détroits. M. Izvolsky, libéral d'inclination et qui savait ce qu'avaient coûté à son pays les conseils de Guillaume II, fit la sourde oreille et signa avec l'Angleterre la convention du 31 août 1907.
D'Aerenthal n'accusa pas le coup et continua à s'occuper avec M. Izvolsky de l'imbroglio macédonien. Le Ministre russe, accablé par son collègue de compliments et de prévenances, revint à Pétersbourg convaincu de la loyauté du Chancelier autrichien et déclara au Tsar « qu'ils avaient ensemble barré chaque T et mis les points sur tous les I », du plan de réforme qui allait être présenté au sultan. Un mois après, la Russie recevait de Constantinople la copie authentique d'une dépêche ou d^Aehrenthal promettait à la Porte de combattre le projet qu'il avait arrêté lui-même quelques jours auparavant avec M. Izvolsky, moyennant la concession d'un chemin de fer de Sarajevo à Mitrovitsa (déc. 1907). Le 28 janvier 1908, le Chancelier autrichien annonçait triomphalement sa victoire aux Délégations. Il se vengeait à la fois de la Serbie qui avait refusé d'accepter son protectorat, et de la Russie qui avait méconnu sa coûteuse amitié, en manifestant sa volonté de reprendre la marche sur Salonique. La révolution jeune-turque (24 juil. 1908) lui fournit l'occasion qu'il guettait.
Comme en 1914, l'affaire fut préparée dans le plus grand mystère : Edouard VII, au mois d'août, avait rendu visite à François-Joseph, avec qui il était en confiance, et qui ne lui parla de rien ; le 15 septembre^ M. Izvolsky se rencontrait avec d'Aehrenthal chez le comte Berchtold à Buchlau, en Moravie, et emportait la promesse formelle que l'Autriche n'essaierait pas de modifier la situation dans les Balkans sans avertir la Russie assez longtemps à l'avance. Juste
quinze jours après, le 2 octobre, François-Joseph chargeait ses ambassadeurs de notifier aux diverses Puissances que Tannexion de la Bosnie serait promulguée le 6. La veille, Ferdinand de Bulgarie, après entente avec Vienne et sans prévenir Pétersbourg, proclamait son indépendance et prenait le titre de Tsar. Ainsi, non seulement TAutriche, par un geste grossièrement discourtois, manquait à des engagements tout récents; mais, peu satisfaite d'étaler son triomphe dans l'ouest de la péninsule, elle entraînait dans sa marche triomphale la Bulgarie, que la Russie avait créée au prix des plus lourds sacrifices. Les Allemands et les Magyars exaltèrent l'audace et l'adresse du comte d'Aehrenthal qui, d'un seul coup, faisait échec et mat son adversaire. Il s'était appliqué sans contredit à rendre plus blessant pour la Russie un acte qui en lui-même devait profondément la froisser. Pourquoi? — Par maladresse? Par dilettantisme de perfidie? Par vanité et pour accroître l'éclat d'un succès qu'il eût suffi d'un peu de loyauté pour assurer sans risques? — Ne conviendrait-il pas plutôt de voir dans ces procédés cavaliers un désir mal dissimulé d'amener des complications graves?
Il est incontestable qu'on pensait à la guerre dans certains milieux. « Le conflit avec la Serbie et le Monténégro est inévitable, écrivait la Danzer's Armée Zeitung, dont les attaches avec le haut État-Major de Vienne sont connues ; plus tard il éclatera, plus cher il nous coûtera. Il est nécessaire que la Serbie et le Monténégro disparaissent; non seulement nous ne pouvons éviter un conflit avec ces deux pays, mais nous devons l'appeler et le provoquer. Seul l'égoïsme absolu obtient en politique de grands résultats. Qui ose, gagne. Il est temps que notre diplomatie cesse de vivre au jour le jour et qu'elle poursuive l'hégé-
ANNEXION DE LA BOSNIE ICi
monie dans les Balkans. Quand nous Faurcns obtenue, alors commencera la marche vers TOrient, et nous assimilerons les peuples slaves. » Qui oserait nous arrêter? L'Angleterre? — Elle a peur de TAllemagne et ne dégarnirait pas la mer du Nord pour envoyer sa flotte dans la Méditerranée; nous pourrions, d'ailleurs, travailler les Indes et TÉgypte, et, d'accord avec les Turcs, soulever le monde musulman. — La Russie? — Elle aurait à faire à la Turquie, à la Perse, aux Musulmans du Caucase et du Turkestan, aux Polonais et aux Ruthènes. « Et surtout nous pourrions contribuer à la reprise de l'action révolutionnaire et du régime des bombes. » — L'aveu est édifiant pour des gens qui ont mis le monde à feu et à sang sous prétexte que la Serbie protégeait les révolutionnaires.
La Danzer's Armée Zeiiung traçait d'avance le programme que l'Allemagne a essayé de suivre en 1914 et, plus clairement même que les documents diplomatiques, avec une redoutable ingénuité, elle nous révèle la pensée maîtresse du Ballplatz. Ses procédés aussi : contre l'ennemi tous les moyens sont permis.
A côté des Serbes du royaume qui, à ce moment, compte 2300000 habitants, il y a en Autriche- Hongrie cinq millions de Slaves méridionaux, sans parler des 1700000 Bosniaques. Tous ces Yougoslaves parlent des dialectes très voisins; les mêmes légendes héroïques ont bercé leur enfance; ils ont souffert des mêmes maux, combattu les mêmes ennemis. Si puissantes cependant sont les forces conservatrices et si solides les liens créés par les intérêts et les habitudes, qu'il suffirait de la moindre modération pour que ces Serbes de la monarchie demeurent, ce qu'ils ont toujours été, les sujets fidèles d'une dynastie à laquelle depuis des siècles ils ont fourni ses meilleurs régiments. Un gouvernement absurde s'at-
tache, semble-t-il, par ses persécutions intolérables à extirper de leur âme un loyalisme héréditaire. Malgré tout, encore en 1908, l'immense majorité de la population est aussi éloignée que pos^ble de toute pensée de trahison ou de révolte. Les sympathies panserbes sont purement littéraires et platoniques et personne ne prend au sérieux les aspirations nébuleuses des quelques exaltés qui songent au rétablissement de TEmpire d'Etienne Douchan.
Personne, et Tadministration autrichienne moins que personne. Mais, pour justifier ses procédés, pour compromettre aussi aux yeux de l'Europe la Serbie qu'il s'agit de supprimer, la Chancellerie de Vienne machine des complots, soudoie des agents provocateurs et des faussaires. Il s'agit de démontrer quç la monarchie austro-hongroise est en état de légitime défense et que, si elle menace la Serbie et annexe la Bosnie, elle y est forcée par les manœuvres du Cabinet de Belgrade, qui travaille à fonder sur les ruines de TAutriche un vaste royaume destiné à s'étendre de Tembouchure du Vardar à Doubrovnik (Raguse) et de Lioubliana aux Karpathes. C'est la manœuvre que reprendra le comte Berchtold dans sa note du 23 juillet 1914.
Seulement, en 1914, le comte Berchtold, instruit par l'expérience, se gardera de produire ses preuves, s'en tiendra à des accusations générales, attendra, pour entamer les procès de Prinzip et de Cabrinovitch^ que la guerre absorbe Tattention et rende impossible l'étude des documents. En 1908 et 1909, le baron d'Aehrenthal, qui a trop compté sur le talent de ses mouchards et sur la distraction du public, suscite par ses infâmes machinations l'indignation universelle* L'opinion européenne s'émeut et se soulève de dégoût : la fable ourdie contre les Serbes est vraiment trop grossière, et l'impudence de la Chancellerie
LA SERBIE ET V AUTRICHE m
austro-hongroise trop scandaleuse. On aurait admis sans trop de peine Fannexion de la Bosnie et de rHerzégovine,puisque après tout il s'agissait de régulariser une situation déjà yieille de vingt ans et que la relation des forces dans les Balkans n'en serait pas sérieusement modifiée. Ce que Ton ne pardonne pas au Ministre autrichien, c'est son insolente mauvaise foi, le dédain qu'il afiTecte des contrats publics, son étalage d'outrecuidance et de perfidie, son indifférence pour la paix générale, la brutalité de son attitude vis-à-vis de Pétersbourg. Ce sont les procédés de Guillaume II à Tanger et Algésiras, rendus plus odieux encore par un raffinement de ruse orientale; le Magyar, quand il imite le Teuton, le dépasse en maladresse et en morgue. En 1914, derrière le comte Berchtold, on aperçoit le comte Tisza qui dicte les termes les plus blessants et les conditions les plu s dures. Dès qu'elle connaît les projets du baron d'Aehrenthal et qu'elle apprend l'annexion de la Bosnie, la Serbie s'émeut et proteste. Au point de vue du droit International, ses récriminations n'ont aucune valeur et eHes sont aussi peu recevables que si la France s'avisait en pleine paix de réclamer l'Alsace, beau-^ coup plus vaines même puisque ses prétendus titres sur les territoires contestés remontent à un passé presque fabuleux. Du moins, elles répondent aux Jnstincts des peuples modernes et aux exigences de la conscience contemporaine. La Serbie devient ainsi le champion de la thèse des nationalités, qui ne saurait laisser indifférentes, ni la France, ni l'Italie, ni la Russie, le champion historique du Slavisme. Comme en 1914, la querelle de 1909 dépasse la lettre des traités : il s'agit d'un conflit de races. L'Autriche, qui est l'avant-garde de l'Allemagne, réussira-t-elle à courber sous sa loi les Slaves qui lui barrent la route de TOrient?
La question, indirectement si Ton veut, mais d'une manière très étroite, touche la France et l'Angleterre^ dont la sécurité exige le maintien de ce qui reste d'équilibre en Europe. La défaite de la Serbie, c'est une brusque rupture de la balance des forces; c'est un nouveau pas de l'Allemagne vers l'empire du monde, et la France, à cette heure même, apprend par l'expérience la plus pénible ce qu'elle aurait à attendre d'une Allemagne affranchie de la contrainte relative que lui impose la Russie, par son seul voisinage.
Depuis son échec partiel à Algésiras, M. de Bûlow attend sa revanche. Suivant sa tactique coutumière, il mélange agréablement les sourires aux coups d'étrivière : d'une main il nous offre un morceau de sucre, le Maroc; de l'autre, il nous tend la chaîne : pous nous livrerons à l'Allemagne,' pieds et poings liés, et nous nous éloignerons de la perfide Albion. Comme ses avances sont accueillies avec une froide réserve, il travaille à nous en prouver la valeur, en nous montrant ce que notre refus peut nous coûter.
La conférence d' Algésiras n'a abouti qu'à des résolutions alambiquées et contradictoires. Le Sultan est indépendant, mais nous sommes plus ou moins responsables de sa conduite; le Maroc est internationalisé, mais on nous y reconnaît une situation spéciale. On a accordé à la France, dira plus tard à M. J. Cambon M. de Kiderlen-Waechter, une influence politique particulière, mais sans lui donner le moyen de la mettre en œuvre.
C'est-à-dire que l'on a accru la confusion, affaibli le pouvoir du Sultan, organisé Tanarchie. L'Allemagne à la fois nous reproche de ne pas assurer la paix publique, et nous accuse d'usurpation, si les désordres dont elle est en grande partie responsable, nous condamnent à intervenir. Elle soutient contre