‹ La guerre; causes immédiates et lointaines, l'intoxication d'un peuple, le traitéChapitre 50 sur 124 · LA QUESTION DU MAROC · texte numérisé non relu

LA QUESTION DU MAROC

Abd-ul-Azis, qui s'est à peu près résigné à notre direction, son frère, Moulaï-Hafid, et nous force à le reconnaitre comme souverain. Les tribus sont en armes, les Européens exposés aux plus sérieux périls. Les ministères français qui se succèdent, s'accordent tous sur un point essentiel : ne pas brusquer les choses; ils redoutent par-dessus tout de donner prise sur eux par une action trop énergique. Si seulement le Maroc n'existait pas! Mais l'abandonner, nul ne saurait y songer; la place que nous laisserions vide serait immédiatement occupée; l'Algérie serait menacée, et nous aurions perdu à jamais l'estime et l'appui de l'Angleterre.

Contraints et penauds, à notre corps défendant, nous envoyons à Casablanca un petit corps de débarquement. Nous avons averti l'Allemagne qui n'a soulevé aucune objection. Malheureusement ses impressions varient vite et les prétextes ne lui man- (juent jamais pour ouvrir un conflit. Le 25 septembre 1908, à la veille de la promulgation de l'annexion de la Bosnie à l'Autriche, quelques légionnaires essaient de déserter; le chancelier du consultât allemand accourt à leur aide, sous prétexte que trois d'entre eux sont d^origine allemande. Malgré ses protestations, les ofBciers français les lui arrachent par la force et les conduisent en prison. L'affaire est insignifiante, tous les torts sont du côté de l'Allemagne, ainsi que le démontrent les procèsverbaux et que M. de Schoen le reconnaîtra. M. de Bûlow cependant met le poing sur la hanche, parle de rappeler son ambassadeur, n'accepte l'arbitrage qu'après des négociations pénibles qui, à certaines heures, prennent une tournure dangereuse.

Pourquoi M. de Bûlow avait-il volontairement grossi et entretenu un incident auquel il n'avait d'abord attaché aucune portée? On a prétendu qu'il

ISB LA GUERRE

ayait voulu détourner Fattention des affaires inié* rieures, et c'est en partie vrai.

Une tempête de méccmtentement secouait à ce moment T Allemagne; M. de Bûlow gouvernait avec une coalition libérale-conservatrice que tenait assez difficilement réunie la haine commune du socialisme ^ qui était impropre à toute politique active ; la situation financière était embarrassée, et un journaliste redoutable, Harden, dénonçait dans une campagne retentissante des scandales dont la honte retombait sur des hommes qui touchaient de près à Pentourage immédiat de TEmpereur. La question de la réforme du régime électoral prussien mettait les partis aux (Mises, la lutte entre les libéraux et les conservateurs prenait un caractère presque révolutionnaire.

Au milieu de cette atmosphère lourde d'orages, le Dailg Tehgraph publie, le 28 octobre, une sorte de résumé des discours tenus par Guillaume II à divers Anglais pendant son récent séjour à Londres. Il leur avait affirmé ses sympathies pour leur pays; malheureusement, avait-il ajouté, rares étaient les AUemands qui partageaient ses sentiments. [Il travaillait de son mieux à améliorer les relations des deux peuples, sans grand succès; dans les masses profondes de la nation, Topinion restait hostile.

Les personnes, encore assez nombreuses, qui persistent à croire que Guillaume II, dans la crise de Juillet dernier, a essajré de jouer un rôle de modérateur et qu'il a été finalement débordé par le parti militaire, éprouvent quelque difficulté à expliquer ces malencontreuses confidences de 1908. Elles mettent en effet en pleine lumière le caractère impulsif de l'Empereur, son absence complète de ttiesure et de tact, la facilité avec laquelle il se laisse entraîner par les impressions de l'heure. La sommation adressée à la FUissie sort tout naturellement de

CASABLANCA m

la môme inspiration cpie le voyage à Tanger, Tinterview du Daily Telegraph ou le coup cT Agadir.

L'émotion provoquée par Farticle du journal anglais fut aussi brusque et violente que Pavait prévu le souverain, mais ce fut un mouvement de stupeur et non d'admiration. Dans cette Allemagne si docile à ses maîtres et si humblement prosternée devant l'autorité, une poussée de colère réunit dans une même révolte les partis les plus divers. Une furibonde campagne de presse commença, nous dit M. Moysset, qui nous a raconté ces incidents avec une érudition pénétrante. Elle dura une longue semaine qu'on a appelée la semaine noii« de la monarchie. Au Reichstag, les orateurs de droite et de gauche rivalisèrent de verve et d'amertume, dénoncèrent l'incohérence et les périls d'une politique qui ne justifiait que trop la méfiance de l'étranger : « Si les Allemands oflrent des douceurs d' ane main, et tiennent dans l'autre un revolver chargé, prêts à une mauvaise surprise, le soupçon ne peut pas ne pas s'élever contre notre loyauté et notre bonne fol*. »

M. de Bûlow plaida les circonstances atténuantes, protesta des bonnes intentions du monarque et jura qu'il ne recommencerait pas.

Il est donc parfaitement vraisemblable que le Chancelier et son Maître aient cru bon de chercher une diversion au dehors; ils savaient que le meilleur moyen de rallier les rebelles était de sonner au drapeau, et qu'en réveillant les haines ataviques, ils ramèneraient vite à Tétable, assagis et domptés, les moutons un moment enragés.

Ces considérations n'expliquent pourtant pas complètement l'attitude de la diplomatie allemande dans

f • Moysset, VBiprii puMie m Allemagne, p. 233.

Taffaire des déserteurs de Casablanca. En réalité, elle continuait l'exécution d'un programme longuement médité. Il s'agissait, au moment où Ton risquait de se heurter à la résistance de Pétersbourg, de signaler une fois de plus à la France le risque qu'elle courait en liant ses destinées à celles de la Russie. L^avantage n'était-il pas évident pour elle de renoncer à cette lointaine et trompeuse assurance, pour se concilier les sympathies de l'Allemagne qui ne lui marchanderait pas ses complaisances?

Une pensée analogue avait inspiré les révélations de Guillaume II en Angleterre, et le but en était manifeste : jeter la suspicion entre les membres de la Triple-Entente, — tropynanifeste même, si bien que personne ne fut dupe de ce piège grossier. Les Allemands étudient beaucoup Machiavel, mais ils y apportent plus de zèle que de génie naturel; leurs embuscades sont trop apparentes et, leurs combinaisons trahissent une déplorable absence de finesse et de pénétration.

Les menaces de M. de Bûlow n'épouvantèrent personne et il déploya ses grâces sans exciter ses interlocuteurs. L'attitude de la Triple-Entente en présence du coup de tète de d'Aehrenthal fut la même qu'en 1944 : — La demande de l'Autriche mérite peut-être d'être prise en considération, mais les traités ne sauraient être modifiés qu'après une entente com^ mune. Les intérêts de l'Europe sont en jeu : consultons l'Europe. — Une conférence, répliquait d'Aehrenthal, jamais, à moins que vous ne me garantissiez à l'avance qu'elle ne discutera pas mes titres.

Pendant plusieurs mois, la polémique traîna; en mars, elle avait pris un ton si acerbe que Ton redoutait une rupture ouverte entre Vienne et Pétersbourg. Comme en 4914, le Cabinet de Berlin surprit l'Europe par un de ces coups de théâtre dont il est

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