M. DE BULOW
môme, chef de bande plutôt que leader d'un grand parti. Il avait choisi pour ministre des Affaires étrangères M. de Selyes, parfait galant homme, mais qui, absorbé depuis de longues années par ses fonctions de Préfet de la Seine, paraissait devoir apporter dans son poste nouveau plus de droiture que d'expérience et de savoir. M. de Selves allait partir le lendemaiii pour les Pays-Bas, où il accompagnait le Président de la République. Ce fut à ce moment que M. de Schoen vint lui annoncer, d'ordre de son gouvernement, l'envoi d'un vaisseau de guerre allemand à Agadir. On a dit du prince de Bûlow qu'il est « presque toujours le diplomate qui bâtit son système sur la faiblesse des autres x>. Il avait lég^é sa méthode à M. de Bethmann-Hollweg, à moins qu'ils ne fussent l'un et l'autre les instruments inertes d'une volonté souveraine.
M. de Bûlow, qui avait quelques défauts, un scepticisme un peu appuyé, le goût de jouer la difficulté, la victoire jactancieuse, avait été surtout victime de ses qualités. Il servait son maître en gentleman plutôt qu'en Junker. Moins prussien qu'allemand et allemand très pénétré de culture latine, bien que ses citations ne soient pas toujours correctes, mobile et divers, souple et fuyant, il ne prenait pas très au sérieux le Reichstag, où il savait toujours grouper les majorités nécessaires, mais il parlait bien et volontiers; ses discours, un peu prolixes, de bonne compagnie, aisés, épicés à l'occasion de traits spirituels, étaient écoutés avec faveur; on a toujours une certaine indulgence pour les auditeurs qui vous applaudissent. Parlementaire par goût, sinon par conviction, il avait dans la bourrasque de 1908, jeté assez lestement à la mer les prérogatives de l'Empereur. Guillaume l'avait félicité, en attendant le moment de se venger. M. de Bûlow mettait une certaine mesure dans les împru-
dences du souverain, et quelque sagesse dans ses lubies. Il ne donnait <c ses avis amicaux » que lorsqu'il était sûr qu'ils seraient entendus, et les caresses de sa voix séduisante enlevaient à ses commandements un peu de leur àpreté. Le livre qu'il a écrit sur la politique de l'Allemagne, montre quelles vastes ambitions il nourrissaîjt pour son pays; mais il avait longtemps vécu en Italie, et il y avait appris que le temps est un élément qu'il ne convient jamais d'éliminer de ses calculs. Il avait étudié l'Europe et il savait jusqu'où pousser ses libertés avec la dame, fort déniaisée, dont la robe d'innocence avait plus d'un accroc et qui ne s'effarouchait pas de grand'chose, mais dont les pudeurs avaient des réveils imprévus et qui était sujette à des crises de dignité qu'il était prudent de ménager. S'il eût été Ministre en 1944, peut-être eût-il arrêté l'Empereur au bord du précipice, ou au moins s'y fût-il employé.
M. de Bethmann-Hollweg, son successeur, avait moins d'envergure ; c'était un honnête bureaucrate, ponctuel, méthodique, qui ne se piquait ni d'esprit, ni d'élégance, et qui, choisi par le «• patron » pour servir ses desseins, s'y empressait avec une sincérité un peu lourde et un pédantisme correct. D'humeur pacifique et sédentaire, il ne se rendait pas toujours un compte exact du retentissement de ses actions et de ses paroles. 11 n'avait jamais auparavant fréquenté la société des ambassades et il y fut toujours quelque peu gêné et intimidé; il se rappelait alors brusquement quel Dieu il avait l'honneur de représenter et donnait à sa voix des accents claironnants. Son auxiliaire, M. de Kiderlen-Waechter, était un des élèves préférés de M. de Holstein qui avait longtemps été le chef et le porte-parole des gallophobes, et la qualité maîtresse que lui attribuaient ses caudataires était une franchise presque brutale.