‹ La guerre; causes immédiates et lointaines, l'intoxication d'un peuple, le traitéChapitre 56 sur 124 · LES ARMEMENTS DE L'ALLEMAGNE 1T · texte numérisé non relu

LES ARMEMENTS DE L'ALLEMAGNE 1T

bénin en apparence, mais qui avait en réalité pour but, et qui eut pour résultat, de rendre le contrôle du Parlement aussi illusoire sur les dépenses de la flotte que sur celles de Tarmée. M. de Tirpitz, qui, à ce qu^on assure, avait mérité la faveur de Guillaume en se portant garant qu'il saurait triompher des répugnances de la majorité^ avait justifié ce jour-là la confiance du maître, et il ne Ta plus perdue depuis.

Inébranlable, il a vu s*écrouler à côté de lui ministres et chanceliers, et il a contribué à la chute de plus d'un de ses collègues.

Il est parfaitement possible que la première origine de la création de la flotte ait été simplement le goût persomiel de TEmpereur pour la mer et les voyages. Il s'y ajouta bientôt les fantaisies romantiques et mystiques qui le hantent fréquemment. « Notre avenir est sur Feau x>, disait-il à Hambourg, le 9 juin 1900, dans un discours célèbre. Quelques jours plus tard il revenait à la charge : « L'Océan est indispensable à la grandeur de l'Allemagne. » Il ne s'agissait pas simplement de protéger le commerce^ mais de rappeler à l'Europe « que, sur les flots et les plus lointains rivages, aucune grande décision ne jifeut être prise sans l'Allemagne et sans l'Empire allemand. Je ne pense pas que ce soit afin de se laisser exclure des grandes affaires extérieures qu'il y a trente ans, notre peuple, conduit par ses princes, a Vaincu et a versé son sang. Si le peuple allemand se laissait traiter ainsi, ce serait, et pour toujours, la fin de sa puissance mondiale, et je ne veux pas qu'il puisse en arriver là. J'y emploierai les moyens nécessaires, au besoin même les moyens extrêmes; c'est mon devoir et mon plus beau privilège, et je suis sûr que, quand il le faudra, je trouverai devant moi tous les princes et tous les peuples de l'Empire. »

U est clair que ce n'est pas pour marcher sur

Paris, ni même sur Pétersbourg, que TEmpereur armait ses bateaux. Ce que visaient ses Philippiques^ ce ne pouvait donc être que l'Angleterre, et qu'elle en ait éprouvé quelque mauvaise humeur, Guillaume fut le seul à s'en étonner. Personne sans doute n'était surpris que TAUemagne, dont la marine marchande et le commerce prenaient un si merveilleux essor, crût indispensable de mettre en ligne une flotte respectable. Mais, comme toujours, elle alla trop vite, elle manqua de mesure, et, par l'ostentation de ses gestes, elle accrut encore l'inquiétude qu'auraient dans tous les cas provoquée ses desseins.

Le Reichstag, comme la plupart des assemblées, trouvait que ces croiseurs et ces cuirassés, dont per* sonne n'osait affirmer qu'ils seraient jamais de grande utilité, qui vieillissaient si vite et qui étaient à la merci d'une mine ou d'une torpille, avaient l'inconvénient de coûter terriblement cher. De Tirpitz, passé mattre dans l'art de manier la presse, forçait chaque fois la main au Parlement par une campagne de journaux et entraînait l'opinion par des réclames qui n'allaient pas sans inconvénient. Malgré tout, il ne triomphait des résistances de la majorité qu'en jurant que les crédits qu'il sollicitait ne seraient jamais dépassés, et, le vote à peine acquis, il élaborait de nouvelles demandes. En 1899, il affirmait qu'il s'en tiendrait aux termes de la loi de 1898, et, quelques mois plus tard, il présentait le grand projet de 1900 qui marque le début de la rivalité avec l'Angleterre. Il avait choisi pour cela le moment où l'Angleterre était aux prises dans l'Afrique du Sud avec de sérieux embarras. Avec une insistance lourde, il soulignait la portée des nouvelles constructions qui rendraient une guerre avec l'Allemagne dangereuse « même pour la plus grande puissance navale ».

La Ligue maritime^ officiellement encouragée par

LA FLOTTE ALLEMANDE I8i

radminisiration, et le Bureau de presse de TÂmirauté, avec moins de mesure encore, reprenaient et développaient les arguments de M. de Tirpitz et répandaient dans la masse la conviction que le but poursuivi était de briser la puissance de TAngleterre. Avec la méthode et la régularité qui sont une des forces de l'Allemagne, en 1906, 1908, 1912, 1914, les constructions navales étaient ainsi accrues et précipitées. En 1911, l'œuvre était encore loin d'être complète, et c'est iBn partie parce qu'ils ne croyaient pas leurs escadres encore capables de se mesurer avec la flotte anglaise qu'en 1911, après Agadir, les Allemands au dernier moment consentirent à un arrangement.

A plusieurs reprises, directement ou non, le Gouvernement anglais avait cherché un moyen de mettre un terme à cette rivalité qui imposait à la nation des dépenses que la Grande-Bretagne supportait sans doute moins péniblement que l'Allemagne, déjà surchargée par Tentretien de son armée, mais qui étaient désagréables à une partie du Parlement où les radicaux et le parti ouvrier formaient une fraction importante de la majorité. Toutes ses propositions avaient été repoussées. En vain le Cabinet de Londres affirmait-il qu'il ne nourrissait contre l'Allemagne aucune hostilité. On ne répondait à ses protestations que par des sourires d'incrédulité. La presse germanique, de toute nuance, entretenait les passions haineuses de la foule : La Krtuzzeitung^ réactionnaire, les Preussische [Jahrbûcher^ libérales, et la Zukunfiy nationaliste, divisés sur tous les points, s'unissaient dans une môme pensée d'agression contre l'Angleterre; et dans le Reichstag, le leader des progressistes, Frédéric Naumann, rivalisait de chauvinisme avec le chef du parti eonservateur, M. de Heydebrandt, ou avec le meneur des nationaux-libéraux, M. Bassermann. — Bruyamment, le Prince impérial applaudissait ces Tyrtées

LA «OIUM. li

itl LA GUEHRB

de la Sprée^ et il n'en fallait pas daTinlage ponr hû assurer une popcdanté aussi sonore que vide.

Pourquoi, disait les Allemands, n'aimons^nM»

pas de droit de construire autant de dreaidnoug^iès qu'il nous coniient,. et à quel titre TAngleterre prétend-elle coBseF?er étameUement la maîtrise éd la mer? — Pour une raison très simple. L'Angleterre^ qui n*a pas adopté le serrice mâitaire universel el qui est réduite à aobeter à Tétraiiger le blé néoessaire à sa nourriture, sersôt m^acée dans son ezisttoee si elle n'étafi pas sûre de 4iominer TOcéan. Pour ell^ la flotte est esseatiettement une arme de défense* Pour TAllemagne, die ne saurait être qu'un msyma d'attaque.

Tous les poHtiques allemands sa^ai^^ fmrlaî^ tement que la G^rande-Bretagne, quel que fût d'ail* leurs le parti au pou!?oir, se consentirait jaa«s à laisser 'se fonder en Europe et dans le monde un Empire qui exereerût une prépMidérance iaco^ testée. Or, c'est cette prépondérance que réclamait l'Allemagne; elle dominait à Constantinople, et, par la faveur d'AbdnKHaonid ou des Jeunes Turcs, eUe poussait sa pointe vers ' Salonique d'une part, vers TAsie Mineure, Bagdad et le Golfe Persiqne de Tautre; elle rédbmait une sorte de protectorat snr le monde musnhnaff et elle se réservait à l'occasieii de déchatoer le fanaflisme panislamique pour soulever l'Egypte et l'Inde; soMdeineDt établie dans le Chantoung, par les Ca»x)line8, les îles M*arshaU^ la Terre de l'Empepenr^^uillaume et l'arcbipel Bis«marck, eUe surveillait le Pacifique; elle entretmaît des intelligences avee quelques généraus: boers qm ne s'étaient pas consolés de leur défaite; elle pomh suivait la réunion duf Ca^aemmiï et de ses neuvdlaB acquisitions sur la San^ha et le Congo avee If AAiqoe orientale allemande, de manière à séparer les po9-

UAPOGËB DM L'ALLEMAGNE 181

ses^cms mglaiseft dus Nil supérieur et de l'Afrique ausiiale; ses pr^cqpecteura et ses inanciers contifmiftienÉ. leurs menées . au Maroo; ses ingénieurs, ses oomanis vayageuKS et ses ouvriers submergeaicat la Bdgiqpie ^ la Hottandb;! Anvers et Rolterdaiai étaitfii à demi Conquises; la. convention du Saint? Crotbard lui assurait le «ontrûie^de la grande percée desAlpes^ en même tempsr qu'eUe démontrait les fHTOgrèS; egdraoodiiiakes.da s» infln^ice en Suisse^ A Trieste, à Zagr^,. 4 Loch: ei ibma les cireoinsorip^ tÎMis firontièrea de: li^ Pologne, ses colons en rangs sorrés: preamat possessiouf du solv servis par use admûûstratioa imprévoyante eu. compUce. Elle avait donné des souvecaîns à la. Bulgarie et à la Rou*^ BBMfiie qui éiaôent êa& humbtessatriliifti. Aux États- Unis, les Présidents. la< mémgeaient pouF s'assurer Tappui des nâilieiia d^éledeins que leur origine rattachait à rAU^nagne*. Xuaqu'an sein des pays qm n'étaient pas encore^ résignés à son joug, elle gagnaifc.aeujdenienà dnt^raûi; en Russie, malgré le ré\ml neAienalt. son infnMuee intellectnelle et morale compensait largement les. sympathies frann çaîsea, et elle lomrmsaati encore de nombreuses recroeâî à la difdomatie., èa radfrnnistrgtiem supé^ rieure- et môme au( hauii eommandemoit militairr; la France et TAngleterre éiaieni peu à peu envahies par des milliers de oomnûSy det fiirâncieiB et de ceur* tittrS) qui prieraient la :voie aux réghnraits pra»^ sâeiœ. Jamais le rôle de ht raee grannanique n'avait étéaiissii^oneex, sarpuissenea, aussi pri^Nmdéranter depBi» le XV* siècle^ quand L'alfemand dcnaaînait à Praire et à. Graeovie etqve les Empereurs éten^ daîeat leur action souveraine; jnsqu'en Lithuanieel à Moscou.

Comme au xv^ sîède aussâyTAltonagiie fut arradbéè 4:SQft rftie magnifiifi» par le réveià sla^KSi fflle

avait surtout pesé sur le point de moindre résistance, vers le Danube inférieur, en grande partie grâce aux connivences qu'elle avait gagnées ou soudoyées. Un moment arriva où les Serbes, les Bulgares et les Grecs s'avisèrent de la stupidité de leurs querelles, et ils se coalisèrent contre Tennemi commun (sept. 1912). L'Autriche, alliée docile de TAllemagne, assista sceptique à cette levée de boucliers. Les Turcs seraient certainement victorieux, puisqu'ils avaient été instruits par des officiers allemands et que leurs canons sortaient de l'usine Krupp. L'événement déjoua ces calculs. En quelques semaines, les armées turques étaient balayées, les Bulgares étaient devant Constantinople, les Grecs entraient à Salonique.

Tous les joueurs répètent une règle excellente, que malheureusement ils ne pratiquent pas : ne courez jamais après votre argent. Ne cherchez pas à forcer la fortune et soumettez-vous au destin, en attendant ses retours de faveur. Napoléon III avait spéculé en 1866 sur la défaite de la Prusse ou, du moins, sur une lutte acharnée et longue; il ne prit pas son parti de Sadova et s'en repentit.

De même, l'Autriche. Après l'écrasement des Turcs elle étala sa mauvaise humeur, souleva contre les Serbes une série de querelles, toutes plus absurdes les unes que les autres; elle inventa une nationalité albanaise, dont personne n'avait jamais entendu parler, même les Albanais; elle fit un casus belli de la prise de Scutari par les Monténégrins. Pendant les six premiers mois de 1913, elle tint ainsi l'Europe en haleine. Ce fut comme une nouvelle édition d'Agadir : la même brutalité de moyens, la même mauvaise foi éclatante, la même obstination dans des ambitions sans fondement. A plusieurs reprises, la guerre universelle parut imminente.

L'Angleterre et la France s'employèrent de leur

VALLEMAGNE ET VORIENT 185

mieux à empêcher une rupture. Leur confiance mutuelle s'en accrut. Sans doute, le ministère britannique se réserva comme par le passé une complète liberté d'action et refusa de prendre des engagements précis à propos d'éventualités qui ne se produiraient peut-être jamais, mais les autorités militaires et navales des deux pays étudièrent en commun les mesures que les événements pouvaient exiger, et il fut entendu que, « si l'un ou l'autre gouvernement avait un motif grave d'appréhender soit une attaque non provoquée, soit quelque événement menaçant pour la paix générale, ce gouvernement examinerait immédiatement avec l'autre si les deux gouvernements devraient agir de concert en vue de prévenir l'agression ou de sauvegarder la paix, et dans ce cas ils discuteraient quelles mesures ils seraient disposés à prendre en commun ». Ni les traditions anglaises, ni la composition du Parlement, ni enfin son propre caractère n'auraient permis à Sir Ed. Grey d'aller plus loin. En fait, la convention du âS novembre 1912 {Livre bleu^ p. 73) n'en était pas moins une véritable alliance défensive entre les deux pays, sauf que l'Angleterre se réservait le droit d'examiner si la France était bien réellement menacée et si elle n'avait pas imprudemment contribué à provoquer une rupture. Cet engagement conditionnel suffisait d'ailleurs absolument au Cabinet de Paris qui ne demandait qu'à ne pas être troublé dans sa vie régulière et normale. Si l'Allemagne et l'Autriche n'avaient eu d'autres désirs que de maintenir la paix de l'Europe et de se prémunir contre les empiétements de la Russie, elles i auraient accueilli avec joie la victoire des Puissances balkaniques. Elles étaient débarrassées de la question macédonienne et de la question Cretoise qui avaient été depuis vingt ans une cause perpétuelle d'agitations et de désaccords ; elles avaient un intérêt évident

186 LA GimRRE

à ce qu'il se constituât à lenr porte dos royaumes ^, trop fiaibles pour leur inspirer la moindre inquiétude, seraient pendant loiq^temps des dients de leur industrie; enfin, en dépit des affînités de races et de religions^ ces jeunes États ueinknt trop jrioux de leur indép^idanoepour devenir les instruments des amibiftions que Ton prôtait grateiteuKnt au Tsar. Il ayait certes des terr^ires assez étendus déjà pour ne -pas eoATOîter de nouvelles acquisitions, et ses allogènes kû créaient trop de difficultés pour qu^il scmgedt un seul instant À annexer des peuples qui se transfbrmeraient en ennemiB, du jour où ils craindraient pour leur autonomie.

11 est parfaitement irrai que Belgrade n'oubliait pas que la Bosnie, la Dafanatie et la Croatie étaient habitées par des Serbes. Mais eDe ajournait ses espérances à une date imprécise et lointaine et, pour rendre vaines ses revendications, il suffisait de modifier la politique absurde de Budapest qui aigrissait les esprits et fomeaitait les colères.

L'Autriche l'eût peut-ôtre compris si k bureaucratie viennoise et l'oUgarchie judéo-magyare n'eussent été les hnmUes servantes de la mégalomanie tudesque. Déçues dans leurs combinaisons par les victoires des Seii>es et des Grecs, dles excitèrent l'exaltation mouMotanée provoquée chez les Yougo* Slaves de la monarchie par les derniers événements pour persuader à Françoîs^JoBeph que la couronne des Habsbourgs était en péril. Le parti militaire était exaspéré du rôle un peu ridicule qu'il avait joué. Il saisit le premier prétexte v^iu pour obtenir une revanche. La Serbie oserait-elle esquisser même une ombre de résistance au lendemain d'une lutte dont elfe sortait glorieuse, nais épuisée?

Les fanfarons de Vienne étaient poussés par l'Allemagne qui, par l'effosâranent de la Turquie, perdait

Page 1