LE PÈRE ET LE FILS
les Pangermanistes, arrogants, agressifs et excessifs; l'histoire du règne s'explique par la lutte de ces deux tendances, jusqu'à l'heure où la résistance du souverain fléchit et où il cède au torrent déchaîné.
On est tenté de supposer que M. Helmer a conçu l'idée première de sa thèse à l'ambassade française de Berlin, — et il aurait pu moins bien choisir ses sources. — « Le roi des Belges, écrit M. J. Cambon, le 22 novembre 1913, pensait jusqu'ici comme tout le monde, que Guillaume II, dont l'influence personnelle s'était exercée dans bien des circonstances critiques au profit du maintien de la paix, était toujours dans la même disposition d'esprit. Cette fois il l'aurait trouvé complètement changé... Guillaume II en est arrivé à penser que la guerre avec la France est inévitable et qu'il faudra en venir là un jour ou l'autre. » {Livre jaune, n** 6.)
C'est sans doute sous l'influence de M. J. Cambon que s'est répandue, d'abord dans les milieux politiques, et de là dans la société, l'idée d'une sorte de lutte entre le souverain qui, assagi par l'expérience, travaille jusqu'au dernier jour à prévenir une rupture, et le Kronprinz, bouillant d'impatience, emporté par une impétueuse ardeur, soufflant la flamme par les naseaux. Dans un article de Y Écho de Parisy quelques jours après la déclaration de guerre, M. de Mun a traduit ces débats politiques dans une scène cornélienne : — « Mon fils, c'est l'Empire que vous jouez et la grandeur de l'Allemagne. — Mon père, c'est votre couronne qui est en jeu et peut-être votre vie. » 11 est regrettable que M. de Mun ne nous ait pas dit de qui il tenait ces propos, de l'Empereur ou du Kronprinz, et si les deux interlocuteurs parlaient en vers.
En dehors même de ces fantaisies épiques, la théorie de M. Helmer me paraît séduisante, — et
lit LA GUERRE
spéeiease, précisément parce qu'elle convient très tien à dresser un article. Les réalités historiques ne sont pas d'habitude si simples.
M. Gauvain, très averti, très fin^ qui suit d'un oeil pénétrant les variations quotidiennes de la vie politique, me parait beaucoup plus près de la r^té quand il nous parle des héâtations et des incohé-^ renées qui, depuis longtemps, étaient communes à TEmpereur et à son peuple dans leurs rappoirts aveè nous. « Au fond du coeur de TÂllemagne s'agitaient confusément des sentiments contradictoires, le r^prat de n'avoir pas maté une bonim Cois FErbftind, l'envû» de ressaisir l'occasion perdue, le besoin de trouver un allié contre l'Angleterre, le désir d'associer Fépargi» française à Fextension de l'industrie et du çomnwn» allemands, l'admiration de nos arts, le respect de notre science, le mépris de nos moeurs, la haine de notre régime. Guillauai« Il incarnait bien les tendances multiples qm animaient ses sujets. U a'a jamais dit si, dans ses rères, il se voyait plus souvent descendant les Champs-Elysées aux côtés du Président de la RépuMique dans une berline de gala ou passant sous l'Arc de Triomphe à la tête dm grand État-Major. » Pour faire bref : la France est une belle courtisane dont il serait agréable et glorieux de gagner les faveurs, mais malheur k elfe À «lie fait la renchérie.
Les historiens ne se mettront jamais d'accord smr le caractère de Guillaume II, parce qu'ils se piqueift d'écrire leurs livres d'après les textes, et qu'il est d'une facilité enfontine d'opposer à chacun de ses discours une parole qui le contredit. M. J. Arrea nous a fourni sur lui une anthologie commode et :où il n'a recueilli que des documents parfaitemMii authentiques. De ces harangues, également autorisées, r^n n'est ptos sis^e que de tirer des poP-
GUILLAUME II 2ia
traits absolument divers. Les photographies mêmes du Kaiser ne se ressemblent pas.
Quelques traits seulement persistent, immuables, la fatuité, Texubérance et la joie de la force animale, la mobilité du regard que n'anime aucune vie intérieure.
Ce Pic de la Mirandole encuirassé, toujours prêt à disputer de omni re scibili et quibusdam aliis^ me fait irrésistiblement penser à récrivain dont parle Musset, qui avait du génie, du talent et de la facilité. Ce parangon de la discipline militaire est incapable de se maîtriser et de se surveiller lui-même et il n'a aucune des qualités de son grand-père qu'il nous représente sans cesse comme son modèle. Il rappellerait bien davantage son grand-oncle, Frédéric-Guillaume IV, le romantique couronné, qui n'a jamais su, ni ce qu'il voulait, ni ce qu'il faisait, à la merci des impressions de l'heure, dont l'âme obscure et vacillante se soulageait en métaphores sonores et creuses. M. J. Cambon nous dit qu'il est « moins maître de ses impatiences qu'on ne le croit communément et qu'il l'a vu plus d'une fois laisser échapper le fond de sa pensée ». Il me semblerait plutôt qu'il étale sa pensée avec ostentation^ mais cette pensée est ondoyante et fugace. II ne ment pas, puisqu'il traduit, quelquefois avec éloquence et non sans poésie, les sentiments qui le possèdent, mais ces sentiments n'ont ni consistance, ni profondeur.
Les instantanés qu'a saisis au vol un observateur très perspicace, M. Gaulis, pendant le voyage de Guillaume II en Palestine, nous donnent de lui une impression très vivante, et, je crois, très juste. « Ceux qui, comme moi, écrit M. Gaulis, ont vu le pèlerin et son cortège dans tous leurs avatars successifs, protestants, catholiques, musulmans, restent un peu abasourdis sur le rivage. » Appliqué sans interrup-
lion à séduire et à fasciner les spectateurs, TEmpm'atir fatigue bientôt par cette représentation constante « où il apporte immanquablement la môme gravité composée et la môme attitude apprise. A Damas comme à Jérusalem, devant le tomîbeau de Saladin^ comme devant celui du Christ, il s'est pr^enté le torse en avsoit, la tôte en arrière, avec un écarquille^ ment presque puéril des pac^ères, destiné à donner quelque chose d'imposant à son regard. » Comédi^A toujours en scène et monotone, dans ses courses où, malgré sa volonté de paraître infatigable, on aperçoit la lassitude et Tépuisement, il se révèle à nova nerveux, tr^idant, dissimulant sous un pompeox étalage de clinquant et de phrases son incapacité d'émotion sincère, tourmenté par de vulgaires soucis d'uniforme et de parure, préoccupé d'inaugurer à la fois les temples destinés à humilier les églises gree*ques et les costumes rutilants et bizarres qu'il a dessinés lui-môme; il plane sur le Thabor, U*ansfi^ guré par le casque et la cuirasse de Lohengrin, tandis qu'autour de lui les agents de Cook qui ont oi^nisé la caravane, donn^oit à la croisade l'allure d'un débaUage de bazar.
Rêves de domination œcuménique, calculs du négociant qui cherche de nouveaux débouchés, imar gination pauvre du bourgeois qui reconstruit le moyen âge avec ses souvenirs de romans feuilletons^ goût de la couleur locale convenue, poses de théâtre et gestes hiératiques, sécheresse de cœur et désordre d'imagination, surmenage et réclame, tels sont les traits essentiels que nous saisissons chez l'Empereur dans ses déplacements, aux heures où sa personne intime nous est le moins dérobée par l'étiquette journalière ; planant sur le tout, deux idées fixes : accrc^tre la fortune de son Empire et rehausser son propre prestige.