LA PRUSSE
prussien, soit par la nature essentiellement batailleuse des populations établies sur les bords de la Baltique, soit par la vitalité plus agressive des races mixtes qui, sorties du mélange de peuples voisins et ennemis, seraient toujours remarquablen^ent douées pour la lutte. Il n'est peut-être pas indispensable d'invoquer les mystères de la biologie à propos d'un fait que l'histoire explique si aisément. La Prusse est une colonie saxonne établie sur territoire slave. A toutes les époques, les colons se recrutent parmi les hommes les plus solides et les plus audacieux, et les périls continuels auxquels ils sont condamnés développent encore leurs qualités natives. Vers les marches orientales de la Germanie, dans les landes peu favorisées par la nature, où l'Elbe, l'Oder et leurs affluents errent au milieu de marécages et de sables, sous un climat rude et triste, sur un sol maigre et pauvre, la race s'est trempée à la fois par les combats séculaires qu'elle a soutenus contre les Slaves et par la bataille quotidienne qu'elle a livrée à la nature. Elle s'est renforcée des éléments supérieurs des tribus vaincues en même temps qu'elle s'enrichissait par l'apport constant des divers clans allemaniques qui envoyaient à la frontière leurs fils les plus robustes et les plus ambitieux. Énergique et hautaine, endurante et opiniâtre, elle a le mépris des païens qu'elle a dépossédés. « Nous sommes le sel de la terre », dira Guillaume II; c'est déjà la pensée des croisés qui, du XI* au xrv* siècle, font à la fois leur fortune et leur salut en exterminant les Vendes et les Obotrites. Une colonie dans un pays conquis sur une population qui longtemps ne se console pas de son expropriation, c'est une armée en campagne. Les rudes combattants de la Marche de Brandebourg ne seront pas toujours des courtisans très dociles, et les Éleo teurs de Brandebourg ne dompteront leur superbe
qu'après des laites acharnées. Seulement les revîntes de ces soudards sont la manifestaiicMi d'une exubérance de force, non Texpression d'un besoin moral de liberté. Au premier signal d'alarme, les rebelles, oublieux de leurs griefs, se rangent autour de la bannière du chef, et leur déyouement est proportionné au butin qu'il leur offre et au péril qu'il leut^ assigne. A condition de ne pas froisser par trop directement les intérêts de leurs compagnons d'armes, les HohenzoUem trouvent en eux une pépinière inépuisable d'officiers et d'administrateurs. Depuis Treitschke, l'usage s'est répandu d'admirer sans réserve les services éminenis rendus à la patrie par ces bureaucrates et ces lieutenants qui forment comme l'ossature du royaume, et il est vrai qu'ils sont ponctuels, attentifs et probes. Leurs subordonnés pourtant, qu'ils traitent de haut, ne les aiment guère, et leurs vertus mêmes sont revêches et médiocrement fécondes. Plus capables de ténacité que d'invention, leur méthode manque de souplesse et, à diverses reprises, toute leur fidélité n'aurait pas sauvé la Prusse, si elle n'avait été secourue dans ses détresses par les volontaires accourus de tous les points de l'horizon.
Grandis dans la même atmosphère que leurs serviteurs, sortis du même milieu, les souverains ont des qualités analogues, l'habitude de la disci-' pline, le goût du tra,vail, de l'épargne et du gfiin, l'orgueil de leur race et de leur mission^ L'imagination ne les tourmente guère^ si ce n'est celle du butin proche, et ils n'entreprendront jamais, comme nos souverains, des guerres de munificence; ils collectionnent les thalers plutôt que les tableaux et ils n'estiment les arts que dans la mesure où ils servent leurs desseins. Le type dans lequel s'iiM^me la famille, c'est Guillaume !•% consciencieux» appli-*
LES HOHBNZOLLERN ^
que» têtu, qui, au milieu des plus splendides bénéfices, — et des plus imprévus, — n'oublie pas les petites économies où il trouve peut-être plus de pUisir, qui se regarde comme le fondé de pouvoirs de la Providence, chargé par elle de dépouiller rAuiriche catholique el la France athée, et qui, Enq>ereur malgré lui, ne se sentira jamais véritablement à Taise que dans sa capote râpée de colonel prussien.
On a remarqué souvent qu'il n'y a pas au monde d'histoire plus ennuyeuse que l'histoire de Prusse. Même traitée par des hallucinés tels que Droysen ou Treitschke, elle lasse bien vite l'attention et« à lire ces monotones chroniques, il n'est pas jusqu'au spécialiste que n'envahisse une invincible somnolence. C'est que c'est une histoire purement militaire et administrative, que n'éclaire aucune pensée généreuse, que n'illumine aucun rayon de pure lumière. Nos souverains n'ont certes pas toujours été bien inspirés et nous avons souvent payé cher leurs imaginations paradoxales; mais que de fantaisie, chez eux, de grâce et d'héroïsme! Combien, à côté, les Annales prussiennes,. — et ce sont bien en effet des Annales plutôt qu'une Histoire, — sont fastidieuses et plates! On y goûte le même plaisir qu'à feuilleter les livres de comptes d'un financier plus ou moins scrupuleux qui, à la fin de Tannée, rend hommage à la vertu en plaçant quelques milliers de francs en valeurs de tout repos. Je ne nie pas que cette lecture n'offre quelque charme pour les héritiers. Mais les autres I Qu'est-ce que le monde doit à la Prusse? En quoi le capital social de l'humanité serait-il diminué si elle n'avait pas existé? Guillaume II a déclaré un jour que, suivant lui, le plus grand Allemand de son temps, était Zeppelin. Le plus populaire de tous les noms en Prusse, c'est incontesta-
blemeni ce vieux pandour de Blûcher. Ces choix sont caractéristiques. Dis-moi qui tu adores, je te dirai qui tu es.
Je n'entends nullement dénigrer les vertus maîtresses de la vieille Prusse, la discipline, Tintelligence avisée, l'économie, le dévouement à TÉtat, la persévérance; ce sont elles qui fondent les bonnes maisons. Mais, si elles sont utiles partout, — et même indispensables, — elles ne suffisent nulle part. Notre condition humaine est d'ailleurs si misérable que nos vertus, si nous ne les surveillons pas, dégénèrent bien vite en défauts. L'économie se transforme en avarice et en cupidité; la méthode, en étroitesse d'esprit et en absence de critique; la persévérance n'est plus que de l'entêtement, la discipline que de la servilité, et le dévouement à l'État sombre dans un fanatisme politique aussi dangereux et moins noble que le fanatisme religieux.
 Berlin, ce fanatisme politique qui était la résultante d'une longue évolution, fut exalté par la catastrophe d'Iéna et la domination napoléonienne. L'écroulement de la Prusse en 1806 provoqua chez les dévots des Hohenzollem une réaction d'autant plus furibonde qu'ils étaient encore tout échauffés des succès de Frédéric IL Pour faire face à l'Europe coalisée contre lui et soutenir l'échafaudage chancelant de la grandeur factice de la monarchie, il avait tendu jusqu'à l'excès les liens du gouvernement et porté à son paroxysme la passion dynastique. Sous son règne, la Prusse était une Sparte et il croyait ses sujets assez récompensés si, en échange des sacrifices incessants qu'il réclamait d'eux, il leur offrait la joie abstraite de servir sous un maître victorieux et de travailler avec lui à fonder un grand pays.
Cette joie de la domination, même quand elle