LA DOCTRINE DE VÊT AT
s'exerce par procuration, est une des plus vives qu'il soit donné à Thomme de ressentir ; nous en avons la preuve dans Thistoire de Tordre des Jésuites. Aussi est-il facile de se représenter Tivresse de désespoir où s'abima la jaciancieuse armée prussienne après les succès foudroyants de Napoléon. Dans un pays où rÉtat avait absorbé toutes les énergies et concentré toutes les espérances, où il était la seule religion véritablement vivante, ce fut une atroce douleur, et il n'y avait certainement aucune exagération dans le cri d'angoisse d'un des hommes qui préparèrent plus lard le relèvement : plutôt mourir mille fois que de revoir cela.
Quand l'hiver et les Russes eurent détruit l'armée française, a écrit Henri Heine, les Prussiens se soulevèrent. En dépit de toutes les pieuses légendes, il est parfaitement certain qu'ils n'eussent jamais réussi à ébranler la domination de Napoléon sans ses folies et les désastres qu'elles déterminèrent. Du moins, ils avaient attendu et appelé l'heure de la délivrance, ils avaient préparé l'insurrection et ils achevèrent le triomphe commencé par Alexandre !•'.
La crise, où avait failli sombrer la Prusse, aboutit en dernière analyse à marquer plus profondément Tempreinte qu'elle devait à son histoire; plus que jamais, elle se persuada que la gloire militaire est supérieure à toutes les autres ; que le peuple élu est celui qui, par la force, sait imposer sa volonté; que la Prusse est la nation reine et que les races mineures n'ont qu'à s'incliner sous son sceptre.
Pendant tout le xix« siècle, ces idées, d'abord instinctives et confuses, prennent une forme plus précise; elles se coordonnent en système, se haussent en philosophie de l'univers, se résument en credo dont l'autorité pénètre peu à peu les cerveaux les plus obtus.
L'évolution des doctrines politi<}aes en Allemagne a donné lieu à une série d'études dont plusieurs sont pénétrantes et perspicaces, mais dont aucune n'a épuisé le sujet, qui est immense. Sans entreprendre ici un travail qui, pour être complet, exîge^ rait de très longs développements, il est indispen^ sable d'esquisser quelques traits essentiels de cette histoire.
Ceux des ancêtres qui me paraissent avoir en Taction la plus intense sur la formation d'une conception politique et sociale qui a submergé peu à peu Tâme des dirigeants de l'Allemagne et qui, par une infiltration continue, a façonné la pensée de la nation entière et est devenue comme la cheville ouvrière de son mouvement, sont en premier lieu Machiavel et Joseph de Maistre. Au premier, lei^ Allemands ont emprunté le culte de la virtû^ — dans le sens de la Renaissance italienne, -^ Tado^ ration de l'énergie, la vénération du succès, la glorification de la force, qui trouve sa justification eu elle-même, en dehors du but poursuivi et des moyens employés. A Joseph de Maistre, ils doivent l'amer^ tume de leur pessimisme, leur incurable mépris pour la nature humaine, que ses instincts étem^fi et ses passions indomptables condamnent à un avenir indéfini de combats et de violences, — aussi tei iiatt* taine présomption de l'esprit de caste, qui voit dimt la foule une poussière d'individus, incapables de réflexion et indignes de liberté, matière et non obje^ de l'histoire.
Les idées maîtresses, les idées forces, suivant l'expression de Fouillée, que Machiavel et Joseph de Maistre ont fournies au xtx* siècle, ont été reprises,, commentées, amplifiées par presque tous les écrivains qui ont agi sur l'esprit allemand dept(is FieMe jusqu'à Nietzsche, en passant par Clausewitz, Hegel»