LA DOCTRINE DE L'ÉTAT
Mdiike et Treitsehke. Le rapprochement seul des nc^BOB de ces écrivains qui ont été tour à tour les « maîtres de Fheure «^ les éducateurs de la jeunesse, provoquera sans doute quelque surprise ; il est certain que leur génie et leurs doctrines ne s'accordent guère et qu'on ne les groupe pas sans une apparence d'arbitraire. Les plus grands d'entre eux d'ailleurs ont plusieurs fois varié dans leurs affirmations et ils ne sont pas arrivés du premier coup à un système définitif et coordonné. Les disciples de Hegel, très différents entre eux, tout en se prétendant avec une égalp bonne foi les fi^dèles interprètes de sa pensée essentielle, ont abouti ainsi à des conclusions radicalement opiM)sées, et il y a, semble-t-il, une invraisemr blance criante à signaler un des prophètes du militarisme prussien dans Nietzsche dont les œuvres fourniraient aisément la matière du réquisitoire le plus ftpre et le plus cinglant contre l'Allemagne bismarckienne.
Mais, en histoire, ce qui importe, c'est moins la pensée intime d'un écrivain que l'interprétation qu'en donnent les lecteurs et la traduction souvent infidèle de son enseignement par ses adeptes. Au point de vue qai nous occupe, la ^)ctrine des philosophes allemands, si obscure souvent, toujours si ondoyante et si complexe, nous intéresse uniquement par la façon dont elle fut sentie et vécue. Un poème, — et un ouvrage de métaphysique est-il jamais autre chose qu'un poème? — n'est guère moins la création du lecteur que de l'auteur. Un paysage, répète-t-on souvent, est un état d'ftme; de même un livre n'agit sur nous que dans la mesure où il nous traduit et nous, explique nos croyances obscures et nos désirs încoaseients. Ce que nous y cherchons, c'est nousmômesv et les étudiants ou les officiers qui, par milberSy 86 sûBt penchés 9ur les pagesi ardentes ou les
nébuleuses abstractions de Clausewitz ou de Hegel, de Nietzsche ou de Moltke, leur demandaient avant t^ut de marquer d'un trait plus lumineux la réponse qu'ils apercevaient eux-mêmes à Fénigme de la vie, sans arriver à en déterminer la formule précise. « Le problème de toute philosophie, écrit Hegel, est de donner Fintelligence de ce qui est »;... elle ne prétend ni prévoir ni enseigner l'avenir; elle arriverait toujours trop tard ; « elle ne fait que refléter le monde par la pensée, et elle ne peut donc venir qu'après que le monde est déjà formé et tout achevé ». « Le grand homme prononce le mot », et tous après lui le répètent. Mais ils ne le répètent que parce qu'ils le poursuivent depuis longtemps et qu'il était sur toutes les lèvres, qui ne parvenaient pas à le prononcer distinctement.
Les Allemands de nos jours ont ainsi choisi dans l'enseignement de Fichte, de Cfausewitz, de Hegel, de Moltke, de Treitschke et de Nietzsche, ce qui répondait à leurs besoins et à leur caractère,- tels qu'ils avaient été modelés par l'histoire et la nature, et qui leur était en quelque sorte familier d'avance.
La formation de la monarchie prussienne, écrivait dès 1867 Gheii)uliez, un des hommes qui ont le mieux connu TAUemagne, « est un phénomène unique dans l'histoire; il n'est pas en apparence de création politique plus factice, où la volonté et le dessein de l'homme aient eu plus de part». L'État brandebourgeois n'est pas la production spontanée de la nation; cette nation n'existe qu'en fonction de l'État. Les historiens d'outre-Rhin répètent volontiers que les Français n'ont ni le goût, ni le sens de la liberté, et que le Parlementarisme est sorti des forêts de la Germanie. La thèse est plus que contestable. Dans tous les cas, il y a longtemps que les descendants