LE MYSTICISME ALLEMAND
volupté suprême dans le renancement de sa personnalité.
Il serait puéril de contester qu'une semblable déir fication de TÉtat, si elle conduit facilement à des conséquences odieuses, engendre aussi de redoutables vertus. La vie à Sparte était probablement sans joie, et les voisins de la vieille république de Lycurgue ne remercièrent sans doute jamais les Dieux qui l'avaient installée sur leurs frontières. Je ne vois
pas bien pour ma part ce qu'elle a laissé au monde
si ce n'est quelques légendes héroïques et quelques morts glorieuses. Ce n'est pas indifférent, et le sacrifice de Léonidas rachète sans doute bien des perfidies et des cruautés. N'oublions pas cependant que son dévouement n'a pas sauvé la Grèce, mais Salamine, qui fut rœuvre de l'Athénien Thémistocle.
Je n'admets pas le moins du monde que tout comprendre, ce soit tout pardonner. Mais j'admets bien moiub encore que la juste haine que doivent nous inspirer les stupides fureurs et les crimes odieux de nos adversaires doivent nous rendre aveugles à leurs mérites et à leur héroïsme. Le culte de l'Etat a développé en Prusse une classe violente, âpre au gain, impitoyable, indifférente au scrupule, étrangère à toute idée de justice ou d'humanité, vaillante aussi, obstinée dans le labeur et la souffrance, grande* dans l'effort et le sacrifice. Il est indispensable de la contenir, il sera peut-être nécessaire de la supprimer, je veux dire de la placer dans des conditions telles qu'elle ne soit plus en état de nuire; mais avant de succomber, il ne faut pas s'étonner qu'elle effraie le monde par les secousses d'une terrible agonie.
C'est que les Allemands sont des fanatiques, que leur culte de l'État a pris les allures d'une religion, et que l'adhésion intellectuelle qu'ils avaient prêtée aux syllogismes de Hegel s'«st peu à peu transformée
en une frénésie de passion. L'histoire, en préparant en eux des serviteurs disciplinés et méthodiques^ n'a pas suf^rimé |ui des côt^ fcHidamentaux, et probablement le trait distînctif de leur nature primordiale, le mysticisme. Il est moins apparent sans doute chez les PrussienSt que la nécessité a tenus courbés sur la glèbe, et Ton n'en trouve guère de traces chez les fondateurs de la puissance des HobenzoUem; Guillaume I*' pourtant était le frère de Pré* déric-Guillaume IV, l'esprit le plus fumeux et le plus forcené qu'il soit possible d'imaginer, et Guillaume II tient plus de son grand-oncle que de son grand-père.
Un des thèmes que reprennent le plus volontiers aujourd'hui les journalistes dans l'embarras, c'est que M">* de Staël n'a rien compris à l'Allemagne et qu'elle nous en a tracé un tableau absolument fantaisiste. Peu s'en faut qu'on ne la rende responsable des erreurs de la difdomatie de Napoléon III et des défaites de Bazaine. Il va sans dire que ces rigoureux accusateurs n'ont jamais lu le volume de M"^* de Staël, et ils ont en raison, parce qu'ils sont visiblemeht incapables d'en saisir la portée. Le livre > de l'Allemagne » a été composé très vite et il fourmille d'erreurs de détail, ou, ce qui est pire, de vérités approximatives; il n'en demeure pas moins un livre d'une merveilleuse intelligem^e et aucune lecture n'est plus suggestive et plus féconde, à condition bien entendu que nous nous souvenions combien les mômes tendances fondamentales se transforment sous la pression des conditicms extérieures.
Retenons-en avant tout que les Allemands sont essentiellement un peuple sentimental, je veux dire que le sentiment les domine et les mène. De là, leur opposition radicale, fondamentalci irrémédiable, avec les Latins qui sont avant tout un peuple intelleçtueL Chez nous, le molnle de l'action est toujours l'idée