‹ La guerre; causes immédiates et lointaines, l'intoxication d'un peuple, le traitéChapitre 77 sur 124 · LE MYSTICISME ALLEMAND · texte numérisé non relu

LE MYSTICISME ALLEMAND

qui s'enflamme en passion ; chez eux, c'est la passion qui se cristallise en idée. Leurs convictions ne naissent pas de Tadhésion réfléchie de leur raison à une vérité démontrée ; elles leur sont imposées par un besoin impérieux du cœur; aussi prennent-elles immédiatement la forme d'axiomes dont ils n'admettent pas la discussion. Ils n'éprouvent ni le besoin de les définir clairement, ni la nécessité d'en établir la vérité, parce qu'elles sont comme les catégories de leur esprit. Ils procèdent par affirmations, sans s'apercevoir que ces affirmations ne sauraient avoir de sens que pour eux-mêmes et qu'elles produisent chez les autres un sentiment de ridicule. Ils ne démontrent pas, ils voient. Ils vivent dans un éréthisme cérébral qui les élève au-dessus des contingences et les met en contact direct avec l'esprit du monde et la vérité universelle. Ils contemplent Dieu face à face, sans que leur regard se trouble, parce que ce Dieu n'est que le reflet de leur imagination exaltée.

Luther, qui résume vraiment en lui les traits distinctifs de la race, écarte d'un geste souverain les intermédiaires qui voudraient s'interposer entre le fidèle et son rédempteur. Goethe, qui raille volontiers l'enthousiasme éperdu de ses compatriotes, soutient pendant sa vie entière le combat de Jacob contre l'Ange et poursuit sans lassitude la résolution de la formidable équation de la destinée humaine.

Le génie germanique trouve son expression adéquate et admirable dans la métaphysique et la musique, qui ne sont l'une et l'autre qu'un efîorl pour saisir l'impénétrable et pour traduire l'infini. Les grandes époques de l'Allemagne sont les siècles de romantisme, au moyen âge ou à l'époque moderne. Nos grands écrivains sont des moralistes et des orateurs; les siens sont des lyriques. Nous aimons dans

25d LA GUERRE

nos maîtres la pénétration psychologique, le sens de la réalité, k mesure et la finesse, conditions indispensables de la vérité humaine; ils af^récient chez les leurs la profondeur et la complexité, l'incohé* rence sublime, la fantaisie inquiétante.

Ils reprochent à notre littérature d'être une littéra* ture de salon, il serait plus juste de dire que c'est une littérature sociale. Gomme nous nous piquons d'aimer le bon sens et la raison, nous évitons les excte et nous sentons que Lïmprudence de Texpressiou altère facilement les propositions les mieux fondées ; nous avons le sentiment très vif que l'esprit humam est borné, que notre or le plus pur contient toujours quelque alliagef que nos adversaires n'ont pas entièrement tort, et nous ne nous croyons pas auto^ risés à leur imposer notre foi. Rousseau a eu ses fanatiques parmi nous^ mttis ils n'ont jamais été qu'une chapelle, et Voltaire est avec Rabelais le vrai patron de notre église.

Les convictions sentimentales ne sont d'habitude ni modestes, ni timides.; elles étalent fièrement des programmes intransigeants et elles se plaisent par leur outrance à scandaliser les hérétiques et même les indifférents. Tout mystique est par définition un martyr ou un inquiâiieur. Ce n'est pas un savant consciencieux et paisible qui expose avec réserve une thèse dont il limite la portée; c'est un prophète qui»^ du haut du Sinaï, ordonne au peuple de courba ^ tête sous la vérité révélée.

Sous ces inspirations sibyllines, la thèse juridique de Pichte et de Hegel est devenue un nationalisme apocalyptique. L'État désormais est une entité démor niaque dans laquelle palpite et bouillonne l'esprit d'un groupe ethnique. Une nation n'est pas, suivant la définition des i^volutionnaires français^ la libre association de citoyens rassemblés par le désir de

TBEITSCHKE 25f

poursuivre en commun leurs destinées, mais le grou-pement divin des descendants d'une race que distinguent son génie propre, ses instincts obscurs et permanents, ses besoins immuables, sa volonté de durer. De ces races, quelques-unes, désignées par leurs qualités supérieures, sont appelées k conduire en avant Thumanité et à exprimer TEsprit divin qui prend de plus en plus conscience de lui-même. Entre toutes, la mieux douée, celle à qui a été réservée la plus haute mission, c'est la race g^manique, seule capable de progrès indéfinis; à elle appartient TUni- Irers, parce que l'Univers ne saurait trouver de meilr leur guide. Deuischland Qber Ailes*

Quels sont les devoirs de l'État? demande le professeur Ostwald : assurer la sécurité des citoyens, ti'availler à leur dévelof^ment intellectuel, améliorer leur condition matérielle : armée, sciences, richesses. -^ Or, quelle est la plus solide armée du monde? — L'armée prussienne. -^ Où sont les Universités les plus actives et les plus vivantes? — En Allemagne. — Où l'industrie et le commerce se sont-ils développés le plus magnifiquement? — En Allemagne. — Le inonde ne saurait donc trouver de meilleurs maîtres et, s'il refuse de le reconnaître, il n'y a qu'à le ployer par la force sous une tutelle nécessaire.

L'Évangile germanique a reçu sa forme définitive dans les imnées qui ont suivi la défaite de la France, et il a eu son prophète le plus complet dans Treitschke. — J'écrivais en 1906 : « Quand on l'entendait à Berlin» on était d'abord surpris de son débit saccadé par de profondes respirations, et on avait grand'peine à se retrouver dans ses phrases coupées à la diable; mais on éprouvait une sorte d'épouvante à voir le respect dévotieux avec lequel l'écoutait un auditoire frémissant. Qu'on était loin du tem^ sacré de la science I On se fût dit transporté dans un mystérieux sanc»

tuaire où des adeptes hypnotisés recevaient les oracles d'une farouche et implacable divinité.

« Il leur disait que TÂllemagne est la seule nation pure et noble, qu'elle porte dans ses mains le flambeau de la civilisation, qu'elle a pour mission de préparer à Thumanité une ère nouvelle dont la race germanique sera la lumière et la sève. » C'est de la Germanie qu'est sorti tout ce que l'humanité a produit de grand et de noble, la Chevalerie et les Communes, les Croisades et l'Art Gothique, la Réforme et la Science moderne. C'est de son sang que sont nés Conrad et Barberousse, Othon le Grand et Frédéric II, Hildebrand et Innocent III, Dante et Shakespeare, Copernic et Kant, Christophe Colomb et Gutenberg. Quand elle se tait, l'univers désemparé cherche à tâtons sa voie ; quand sa puissance faiblit, l'anarchie règne et les peuples se lamentent dans la misère et le chaos.

Malheur à ceux qui, dans leur aveugle stupidité, se risquent à lui barrer la route! Malheur à elle, si elle se laissait arrêter par de vulgaires scrupules 1 Le devoir suprême de l'État est de conquérir la puissance; de tous les vices publics, le plus coupable et le plus honteux, c'est la faiblesse; la plus basse trahison est celle de la race qui ne donne pas sa pleine mesure, quelque prix qu'il en coûte à elle-même ou aux autres. Il est absurde de prétendre lier l'État par de fallacieuses conventions morales ou des traités ; ne lui demandez pas, quand il est en lutte avec des adversaires, de commencer par consulter l'Évangile; son seul Évangile, c'est la nécessité de la victoire; les traités ne sont signés que sous la réserve qu'ils ne gêneront pas son action et ils sont caducs du jour où ils ne répondent plus à ses besoins. Les règles de la morale et de la pitié ne sont que les bastions derrière lesquels les faibles et les lâches abritent leur

NIETZSCHE 25é

misère. L'insolence est divine et la victoire est sainte; la guerre emporte Thonime au-dessus de luimême, le guérit de son égoïsme mesquin, le sauve de la cachexie qui résulte de Findolence et des pauvres soucis de la vie quotidienne; seule elle nous donne la sensation de noire vie réelle, qui est la vie éternelle de la race; elle déblaie le sol des décombres du passé et elle efface les nations dégénérées et médiocres qui ne saut*aient réclamer le même droit à la vie que les peuples vigoureux et puissants; elle est « la félicité suprême de Thumanité », puisque par elle celleci s'achemine à un état supérieur. On a reproché à Bismarck d'avoir dit : la force prime le droit, et il a eu la puérilité de s'en défendre; en réalité, il n'avait exprimé qu'une tautologie : la force crée le droit, ou plus exactement la force est le droit. L'être le mieux doué, le plus énergique, qui a le désir le plus intense de vivre, a par cela même le droit de vivre aux dépens des êtres inférieurs. La biologie le démontre, rhistoire le prouve, la morale le commande, l'Évangile l'ordonne : Je suis venu apporter non pas la paix, mais l'épée.

Nietzsche développera la même thèse en y ajoutant seulement cette fraîcheur de poésie et cet éclat de style que l'ardeur de sa foi n'avait pas sufQ à donner à Treitschke :

« On vous a dit jadis : Heureux les débonnaires, car ils hériteront de la terre; — mais moi, je vous dis : Heureux les vaillants, car ils feront de la terre leur trône.

« On vous a dit : Heureux les pauvres d'esprit; — mais moi je vous dis : Heureux ceux dont l'âme est haute et l'esprit libre, car ils entreront au Walhalla.

«c On vous a dit : Heureux les pacifiques; — mais moi je vous dis : Heureux les belliqueux, car on les

LA OUXllKI. ^ .uV^rM^n](>

tffr LA GUEBBB

^>peUera, non les fils de JéhoYah, mais les fils d*Odin, qui est plus grand que Jéfaovriil »

Comme Nietzsche, Treitschke, dans ses pesants volumes, chantait à T Allemagne le cantique de la YÎe dionysiaque^ de la Yie surabondante, imitée et triomphante, qui fleurit sur les ruines et s'engra^se dju sang des vaincus.

Rien ne m'a jamais paru plus singidier que Taveugle crédulité avec laquelle nombre de badauds respectables, en France ou à T^ranger, prenaient au sérieux Téeole historique allemande. Très jeune encore, j'ai été guéri de mes iUusioiis à cet égard par mes études sur la Bohême; il m'a été alors doimé de saisir sur le vif les procédés étranges de cette érudition qui se couvre de méthodes prétendues scienltfiques et fait parade d'impartialité pour fausser les documents les plus claira, altérer les textes ou tirer les conclusions les plus extravagantes des données qu'elle est forcée d'admettre. Nulle part n'apparaissent mieux les conséquences de ce sentîmfintalisme passionné qui caractérise les Allemands. Le fanatisme n'est en somme que la volonté frénétkiue d'imposer aux autres une eon'riction que l'on est incapable de dém<»itrer : credUe quia ahêurdwn.

De là, la tendance à ergoter, le goût de la subtilité, la facilité à prendre au sérieux des ai^uments dont l'inanité réelle saute aux yeux des moins perspicaces, en un mot l'habitude inconsciente et comme le besoin du mensonge* Nulle part, l'^prit critique n'est moins développé qu'en Allemagne, parce qu'il a pour condition la défiance de nous-mêmes, la surveillance constante de notre volonté sur nos instincts, la perpétuelle maîtrise de soi. Les Allemands les plus affinés sont absolument hors d'état de saisir le sens de la célèbre parole : rien n'est plus dangereux que de ^ supposer qu'une diose existe parce que nous devrons

Page 1