‹ La guerre; causes immédiates et lointaines, l'intoxication d'un peuple, le traitéChapitre 8 sur 124 · INTRANSIGEANCE DE L'AUTRICHE · texte numérisé non relu

INTRANSIGEANCE DE L'AUTRICHE

procureurs véreux suffiraient à caractériser Fesprit du Ballplatz et à nous édifier sur le but criminel qu'il poursuit.

Sur un seul point, j'aperçois pour ma part une différence un peu sensible entre la demande de Vienne et la réponse de Belgrade; c'est sur la question de fait.

L'Autriche exige que la Serbie accepte immédiatement et sans discussion la réalité des actes qui lui sont dénoncés, et qu'elle frappe par conséquent, immédiatement, les coupables. La Serbie ne nie pas que des actes regrettables aient pu être commis, se déclare prête à les punir sans indulgence, mais désire, avant de sévir, qu'on lui apporte des faits précis.

C'est, affirme le Chancelier, qu'elle entend réserver l'avenir et qu'elle veut avoir les moyens, dès que les circonstances le permettront, de recommencer sa propagande. — Avec de semblables raisonnements, toute paix deviendrait impossible. Qui démontrera en effet que demain, ou dans un siècle, un peuple n'aura pas contre un de ses voisins des pensées hostiles? Ce qui est indiscutable, sur le moment, c'est que l' Autriche-Hongrie a pour une période assez longue conquis une sécurité absolue. Elle s'alarmait du prestige qu'avaient valu à la Serbie ses récentes victoires. Ce prestige est détruit par la reculade du Cabinet de Belgrade et par le désaveu qu'il signe. Il s'avoue publiquement impuissant à lutter contre la monarchie voisine, et par là même l'agitation panserbe est discréditée et anéantie.

Le triomphe du comte Berchtold est d'autant plus significatif que son geste a été plus brutal et que personne n'ignore que la Serbie n'a cédé que sur les avis de Pétersbourg ; le Chancelier, du même coup de genou, a fait toucher des épaules non seulement M. Pachitch, mais M. Sazonof.

Supposons même que, sur quelques points secondaires, il désire obtenir des explications plus précises, -^ c'est peut-être une imprudence, et il court grand risque, à vouloir exploiter jusqu'au bout sa victoire, d'en atténuer la portée. Mais enfin, la note de la Serbie n'est pas de nature à couper court à la conversation. Dans le cas, dit-elle en terminant, où le gouvernement impérial et royal ne serait pas satisfait de cette réponse, « le gouvernement serbe, considérant qu'il est de l'intérêt <^ommun de ne pas précipiter la solution de cette question, est prêt, comme toujours, à accepter une entente pacifique, en remettant cette question soit à la décision du tribunal international de La Haye, soit aux grandes Puissances qui ont pris part à l'élaboration de la déclaration du 31 mars 1909. »

Que répond l'Autriche à cette invite? — La note serbe n*est qu'un moy^n de gagner du temps!

Ainsi, PAutriche a présenté à la Serbie, sous la forme la plus insolite, une sommation injurieuse; elle a exigé d'elle les concessions les plus étranges. Sur tous les points essentiels, la Serbie a cédé. Elle se déclare prête de plus, si quelque diiOférend subsiste, à s'en remettre à la cour de La Haye ou à la décision des Puissances. Comment douter désormais de sa bonne volonté I Le tribunal de La Haye n'ofFre-t-il pas à l'Autriche des garanties suffisantes? N'est-ellé pas convaincue que les juristes qui le composent seront par définition plutôt mal disposés pour la Serbie que l'on accuse de complicités anarchistes et sur qui pèse encore le souvenir douloureux de la tragédie de 1903? Et les grandes Puissances? L'Autriche n'a aucune raison de se défier d'elles. L'Allemagne et l'Italie sont ses alliées ; en France, l'opinion est en grande majorité favorable à la monarchie des Habsbourgs; l'Angleterre n'a pas le moindre désir de provoquer un

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ccmflit général pour les beaux yeux de la Serbie. Ce sont les grandes Puissances qui» en 1909, ont contraint le ministère de Belgrade à abandonner ses protestations contre l'annexion. Ce sont elles qui lui ont imposé la fameuse convention du 31 mars 1909, que le Ballplatz ne cesse d'invoquer. Si la Serbie a vraim^it violé ses engagements, qui, mieux cpie ces grandes Puissances qui en ont foé les termes, la raillera sévèrement à Tordre?

L'ambassadeur d'Autriche a déclaré lui-même à Sir Edouard Grej qu'il ne s'agissait pas à proprement parler « d'un ultimatum, mais d'une démarche avec limite de temps » (85 juillet. Livre bleu, n^ 14), et la même indication a été donnée à M. Bienvenu-Martia par M. de Schoen, — ainsi que l'atteste une note Havas qui émane évidemment de l'ambassadeur d'Allemagne; — l'Autriche a pris ainsi devant l'Europe l'engagement de ne rien précipiter.

D'autre part, diverses informations mettait hors de doute la loyauté du gouvernement de Belgrade. M. Jovanovitch a déclaré à Vienne que M. Pachitch était résolu à donner toutes les usatisfactions légitimes (Livre jaune^ n* 18) et le représentant de la Serbie l'a répété officiellement à Berlin dès le 21 {Livre jaune^ n^ 15). M. Szébéko a laissé clairement entendre que la Russie ne combattrait pas les demandes de l'Autriche, pourvu que ses exigences ne fussent pas « humiliante pour le sentiment national serbe ». {Livre jaune^ n" 18.) M. Sazonof, dans une franche et amicale explication avec le comte Szapary^ l'ambassadeur d'Autriche, en lui faisant constater le caractère excessif de diverses clauses de la note autrichienne et en déclarant que « le procédé n'était pas défendable », prend vis-à-vis de lui un véritable engagement de faire aboutir ses réclamations essentielles : « Reprenez votre ultimatum,

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modifiez-en la forme, et je vous garantis le résultat. » (Livre jaunCy n* 54, 26 juillet.)

En même temps qu'elle reçoit de tous les côtés les témoignages les plus propres à la rassurer, TAutriche a été avertie des terribles responsabilités qu'elle encourt si elle persiste dans le système de provocation à outrance qu'elle a choisi. L'ambassadeur de France à Vienne, M. Dumaine, a été chargé de lui rappeler « quelle répercussion risquerait d'avoir une poussée brutale sur la Serbie ». {Livre jaune^ n* 17.) Sir Ed. Grey lui a reconmiandé la modération et la prudence. {Livre jaune, n® 19.)

Elle n'ignore pas les liens étroits d'amitié qui unissent Pétersbourg et Belgrade. Dès le 6 juillet, M. Sazonof lui a fait remarquer que la Russie, qui avait souffert plus qu'aucun autre pays des attentats préparés sur territoire étranger, n'avait jamais songé à employer contre un État voisin les moyens dont les journaux autrichiens menaçaient la Serbie; « ne vous engagez pas dans cette voie », a-t-il ajouté. {Livre jaune^n^ 10.)

Dès qu'il a connu la note du 23, en s'abstenant avec un soin extrême de toute parole qui aurait un caractère comminatoire, il a rappelé au Cabinet de Vienne qu'il lui serait absolument impossible de laisser modifier l'équilibre dans les Balkans, et que « Topinion publique ne tolérerait pas que l'Autriche fît violence à la Serbie ». {Livre jaune , n^ 31.) — « Désireux d'éviter tout ce qui pourrait précipiter la crise » {Livre jaune^ n® 38), il s'est adressé au Ballplatz pour demander une prolongation du délai assigné par l'ultimatum. — Sa note du 24 juillet rappelle au comte Berchtold que l'Autriche ellemême a offert aux Puissances de se rendre compte des résultats de l'enquête sur lesquels elle fonde ses accusations; elle doit donc leur laisser le temps

VAUTRICHE VEOT LA GUERRE »

matériel nécessaire pour examiner les faits. — « Dans le cas où elles se convaincraient de la justice de quelques-unes des demandes de TAutriche, elles pourront donner à la Serbie des conseils correspondants. Un refus de rAutriche à cette demande serait contraire à la morale internationale et enlèyerait toute signification à la démarche qu'elle a faite. Elle pourrait entraîner des conséquences incalculables et que personne ne saurait désirer. » {Livre orange^ n* 4.) La démarche russe est appuyée par la France, par TAngleterre et par lltalie.

L* Autriche qui est déjà nantie, qui ne court absolument aucun risque en ajournant une rupture, sait donc d'une certitude absolue qu'une hftte imprudente met en péril la paix de l'Europe. — Elle n'en persiste pas moins dans sa résolution. Quand le prince Koudachef, le chargé d'affaires russe à Vienne, fait part de ses instructions au baron Macciûo, secrétaire général au ministère des Affaires étrangères, il est reçu avec une froideur glaciale, et, quand il fait remarquer à son interlocuteur que donner à juger des griefs avec pièces justificatives sans laisser le temps d'étudier le dossier, c'est manquer à la courtoisie internationale, le baron Macchio lui répond a que parfois l'inr térét dispense d'être courtois ». {Livre jaune^ n® 45.)

M. Sazonof n'était-il pas autorisé, en présence de cet ensemble de faits, à penser que « la conduite de l'Autriche était tout àla fois provocante et immorale » 7 {Livre bleu, n* 6.) M. de Ôunsen, l'ambassadeur anglais à Vienne, n'avait-ii pas le droit de dire a que la soumission de ta Serbie n'était ni attendue ni vraiment désirée » {Livre bleu^ u? 20), c'està-dire que r<m ne cherchait qu'un prétexte de guerre?

L'attitude du gouvernement autrichien était « si incompréhensible » qu'elle scandalisait même aes

propres agents, et le comte Szeczen ne cachait pas à M. Berthelot son étonnement que M. Giesl ne se fût pas déclaré satisfait de la réponse de M. Pachitch^ {Livre orange^ n* 27.) Evidemment M. Sazonof n'exagérait rien quand, le 25 juillet il disait à Sir G. Buchanan « qu'il pouvait considérer la situation comme désespérée ». {Livre bleu, n** i7.)

Il est bien singulier enfin que, justement dans ces heures tragiques où quelquefois tout dépend de minutes, le télégraphe autrichien ait fonctionné de façon si irrégulière. La note du gouvernement serbe n'arrive à Pétersbourg que le 26; le télégramme de Belgrade sur le même sujet à l'ambassade russe de Paris reste vingt heures en route. Le télégramme par lequel notre ministre des Affaires étrangères charge M. Dumaine d'appuyer la proposition russe relative à la prolongation du délai, envoyé à onze heures du matin, n'est remis qu'à six heures, lorsque la rupture diplomatique est consommée. « Il n'y a aucun doute, dit M. Izvolsky, que la dépèche a été volontairement retenue sur le télégraphe autrichien. » [Livre orange, n* 36.) Il est impossible naturellement d'apporter une preuve matérielle, mais il n'en demeure pas moins que ces retards sont étranges.

En réalité, dès l'origine, le dessein de l'Autriche, qui n'est dans l'espèce que le prête-nom de l'Allemagne, apparaît avec une lumineuse évidence. Il s'agit pour elle de détruire l'œuvre des récentes guerres balkaniques. Si, par la création de l'Albanie, elle a réussi à écarter les Serbes de l'Adriatique, elle n'est pas parvenue à garder ouverte la route de Salonique ; pour peu qu'elle laisse se consolider le nouvel ordre de choses, elle devra renoncer à l'espoir

1. M. de Schoen se montrait de même surpris que la note •erbe ne parût pas suffisante à l'Autriche (Linre Jaune, p. 75.)

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