LES ÉGLISES EN ALLEMAGNE
celte particularité curieuse que le protestantisme n'y a à peu près aucune influence. Les Écoles protestantes du xix« siècle s'y divisent en deux catégories, les libéraux, qui étudient les textes évangéliques pour prouver qu'ils sont apocryphes ou insignifiants, et les orthodoxes, qui sont obscurantistes, antisémiteis et agrariens et qui, de toutes les paroles du Christ, goûtent surtout sa promesse qu'au fidèle qui cherche le royaume de Dieu, tout le reste sera donné en surcroît.
Résultat : sécheresse et pauvreté du sentiment religieux, indifférence des masses. Nulle part au monde la vie de Tâme n'est aussi misérable qu'à Berlin et dans les grandes villes de TAllemagne protestante, et on ne saurait s'en étonner en voyant la médiocrité des pasteurs, leur extrême indigence morale, la platitude de leur humilité devant le moindre commissaire de police, l'égoïsme avec lequel ils mettent les lois divines au service des grands de la terre.
« Des pasteurs politiciens sont des monstres, télégraphiait TEmpereur le 28 février 1896 ; que messieurs les pasteurs s'occupent des âmes des fidèles, pratiquent l'amour du prochain, sans s'occuper de politique, car cela ne les regarde absolument pas. » — Malheureusement, Messieurs les pasteurs font de la politique, ou ne font rien. Aussi^ leur crédit sur le peuple est nul, et il convient de s'en féliciter, parce qu'ils mettraient leur influence au service des doctrines de haine : le chapelain de l'Empereur, Stœcker^ a été un des inventeurs de l'antisémitisme; le pasteur Naumann a fondé le parti des socialistes nationaux, pour répandre parmi ses ouailles la conviction qu'une guerre universelle était nécessaire.
En présence de cette abdication morale de TÉvangélisme, les catholiques avaient la partie belle. De
1873 à 1879, ils avaient tenu tête à Bismarck, et le Chancelier de fer avait battu en retraite devant eux; ils étaient sortis du Kulturkampf auréolés par la victoire, ennoblis par la persécution, épurés par le combat qu'ils avaient soutenu au nom de la liberté de conscience et de l'intégrité de leur foi. Us avaient une doctrine, des martyrs, un idéal.
Ils ont moins bien supporté le triomphe que l'adversité. Windthorst^ leur chef, « ta petite Excellence »» qui avait bravé le tombeur des rois et l'avait mené à Canossa, était moins un croyant qu'un très habile manœuvrier parlementaire. Sous sa conduite, les catholiques se sont de plus en plus transformés en un groupe de politiciens, qui, appuyés sur l'immuable fidélité de leurs électeurs, dictent leurs conditions et vendent leurs votes aux ministres. Au milieu de l'insta- (tilité des autres partis, les cent députés dont ils disposent au Reichstag leur permettent d'exercer une influence prépondérante, et aucune proposition du gouvernement ne rallie la majorité que s'ils l'approuvent. En 1907, M. de Bûlow, pour se soustraire à leur tutelle indiscrète, s'avisa de constituer contre eux un bloc radical^réactionnaire; un an plus tard, cette coalition mort-née se l>risait et, bientôt après, son inventeur abandonnait le pouvoir. L'Allemagne, écrit Frédéric Naumann, au point de vue politique, n'est plus qu'une sorte d'Espagne. Il exagère à peine. Guillaume II, disent les journaux satiriques, est bien le chef du Saint-Empire rpmainl — roiàain, parce qu'il reçoit ses ordres du Vatican; saint, parce qu'il est dirigé par les prêtres.
Au milieu de ses maquignonnages lucratifs, l'Église catholique, militante et triomphante, n'a plus le loisir de songer aux leçons du Fils de rhonune. Le Tentateur l'a conduite sur la montagne et lui a montré les biens de la terre; elle n'a pas résisté aux séductions