UNION DE L'ALLEMAGNE
Ainsi, Tun après Tautre, sans fracas, s'écroulaient par un sourd travail de lente infiltration les frêles barrières qui auraient pu contenir le flot grossissant du chauvinisme belliqueux. Au milieu de leurs dissidences, les partis les plus opposés et les groupes les plus divers s'unissaient dans un même bosanna en l'honneur de la Germanie, omnisciente, omnipotente; éternellement victorieuse. Protestants et catholiques, disciples de Nietzsche ou sectaires de Haeckel, professeurs et boutiquiers, magnats de Tindustrie ou prolétaires, tous communiaient dans la même pensée et juraient le même serment : détruire Carthage, et avec elle la France et la Russie soudoyées par la perfide Albion, afin que sur ses ruines fumantes se dresse le monde nouveau, le monde de la morale supérieure qui est la morale des forts, le monde de la science pure qui est la science d*outre-Rhin, le inonde de l'exploitation rationnelle, qu'ont découverte les socialistes de la chaire, le monde de TAllemagne.
Par la force de Tinertie, le mouvement ainsi lancé devient de plus en plus rapide; la boule de neige grossit en avalanche. Commencé en sourdine, le cantique à la gloire de la Teutonie triomphante s'élargit dans un tutti foudroyant.
M. Chéradame, dans son livre sur L'Europe et la question d'Autriche, signalait dès 1901 les manœuvres de VAiideutscker Verband^ l'Union pangermaniste. Sortie d'une société qui avait été fondée en 1886 par le D' Peters pour rallier l'opinion à la politique coloniale, après quelques années difficiles, elle s'était définitivement constituée en 1895 ; à ce moment elle comptait à peine 8 000 membres. Depuis, ses progrès ont été extraordinairement rapides, grâce en
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partie à son président le D' Basse, et, en qudques années, le chiffre de ses adhérente avait triplé. Elle a pour devise la parole du Grand-tÉlecteur : Souvienstoi que tu es Allemand; — pour but, le développement de la conscience nationale; — pour objet, l'expansion de la richesse et de la puissance giUïmamqttes; — pour champ d'actioi^ le monde.
Elle puUie d^uis 1894 «m journal officiel, les Feuilles pon^crmaiiMto, édite .d«s brochures de propagande ou des cartes, organise des sections locales, préconise le développement des forces militaires. — L'Albmagne est entourée d'une coalition permanente d'ennemis implaoaUes; son Bornée la^anantira de tous les dangei:3, pourvu qu'elle n'hésite pas dans l'emploi des mc^ens radicaux. Les peuples mâles doivent établir leur domination sur les nations femelles. Sans doute tes ÂUemands ne seront pas les seuls habitants de l'Eutope nouvelle qu'ils auront fondée; mais seuls, ils «exerceront les droits politiques, serviront dans l'armée ou la marine et posséderont des domaines fonciers^ ils reprendront ainsi la conscience d'être un peuple de maîtres, comme ils l'avaient au Moyen Age; ils toléreront que les étrangers établis au milieu >d^eux exécutent les travmix manuels inférieurs 1 {La Grande Allemagne ei rSuropeeeniralemrs i950y p. 4a, Berlin, 4«95.)
La perspective de s'entourer d'esckves sur qui Ton se décharge des besognes iralgaîres «st alléchante. Le programme de l'Union pangermamste a étéadc^té par nue série de sociétés analogues, les unes déjà anciomes, comme la Soeiété de Gusiave Adolphe et la Ligue Éoangélique^ he& autres récentes, comme VOdin- Vereirty sans oompter ceHes dontle progmmme est plus restreint, mais iqui, siMis une forme voilée, poursuivent le mômeibut^Au début du siècle, l'Uraon comptait parmi ses protecteurs et ass directews fox
LA LIGUE PÂNCERMANISTE 2W
personnages les plus hauts placés, le cardinal Kopp, prince^ éTêque de Braslau, le comte de Stolberg<- Vemig^ode, ancien gouTemeur de la Prusse orientale, etc. Son influence dépassait les limites de TËmpire, et elle était aatez ferle pottr chasser du pouvoir le ministre autrichien fiadeni» coupable dkvoir reconnu aux Tchèques le droit d'user de leur kuague maternelle.
Aujourd'hui, elle compte deux cent-dix sections, et ses six directeurs peuvent sans une outrecuidance excessive se donner pour les meneurs .de la luoite politique.
M. Paul Vérgoei a iraeé la liste tdes principales ligues qui répercutent dson action etxpii soutiennent son GBUvre; elle est fort longue, bien qu'il n'ait pas osé les énumérer toioles^ide peur de^lass^ la patience de .ses lecteurs. Quelques-Jimes sont très puissantes : la Société Généirale pour la Langue allemande compte plus de 30000 membres; la Ligue Maritime allemande, près de 350^00; la Ligue de I>éfense allemande, 380^000^ sans parler des sociéÉés d'andens militaires qui couvrent d'un réseau serré toutes les provinces de l'Empire.
Toutes ces ligues, toutes ces sociétés mutÎMialistes ont à leur «ervice les journaux Jes plus influents, aussi bien la réactionnaire Gazette de la Croix que la Vossische Zeitung qui se prétend libérale. Le Berlmer Lokal Anzeiger^ à demi officiel, et la Gazette de Cologne^ plus qu'officieuse, n'^i offrent pas ùiQins asile aux articka les plus venimeux et les plus passioomés, et les MUnchner neueste Nachrichtea jettent à pleines nuôns la bonne parole au milieu des Allemands du Sud, que l'on supposerait moins avides d'un pareil enseignement. . Au-rdea»us, [dane&t les Annaleê dePruêse^ qui se préaeaafaent comme un ocgane seientifiqne^ et le plus remarquable journaliste peut-
être de l'Allemagne contemporaine, le plus acrimonieux en tout cas des héritiers du fiel de Bismarck, Max. Harden, qui, pour atteindre quelques amis personnels de TEmpereur, suspects de tendances pacifiques, n'a pas hésité à provoquer les scandales du procès Eulenbourg, dont les éclaboussures ont sali la pudibonde et familiale Allemagne, s'est fait, suivant l'expression de M. Andler, « une petite fortune en ameutant les chauvins de l'Empire par ses hurlements frénétiques ».
Dans quelle proportion ces enragés ont-ils déterminé la politique officielle pendant les dernières années? Il est impossible de le mesurer, et il y aurait quelque imprudence à prendre au sérieux les vantardises du général Keim, le président de la Ligue pangermaniste, qui s'est flatté souvent d'imposer sa volonté au ministère. Une chose du moins est incontestable, c'est que l'opinion publique surchauffée, loin d'être un frein susceptible d'arrêter le gouvernement, — le poussait avec une véhémence croissante du côté où il penchait. A la moindre preuve de modération, les chauvins avaient un accès d*épilepsie, et leurs récriminations, pour peu que l'Empereur refusât de les suivre jusqu'au bout, retentissaient si furibondes qu'elles paraissaient mettre en péril jusqu'à la solidité du trône.
Le marché était inondé de brochures et de livres qui reflétaient à la fois et augmentaient l'excitation graduelle des esprits. La légion sacrée des fanatiques se grossissait de la cohue flottante qui forme partout la majorité, les niais qui acceptent sans critique les absurdités les plus invraisemblables, les timides qui n'osent pas avouer leurs répugnances de peur qu'on ne suspecte la sincérité de leur loyalisme, les snobs qui suivent la mode, les arrivistes et les aigrefins qui exploitent le succès. La prédication nationaliste était