‹ La guerre d'AmériqueChapitre 10 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Jackson et ses partisans.— Combats de Beaver-Dam (26 juin 1862). — Retraite des Nordistes. — Bataille de Gaine's-Hill (27 juin).

La nuit vint vite. La plus grande fatigue s'emparait de moi, et je vis que les autres prisonniers éprouvaient la même lassitude. Nos officiers ne cessaient de nous questionner sur l'état des forces nordistes à la station. Nous ne pouvions pas être, sous ce rapport, d'une grande utilité : car nos ennemis s'étaient bien gardés de nous laisser deviner leurs plans. Les quelques renseignements que nous nous efforcions de combiner n'apprenaient rien de nouveau. Ces naïfs Nordistes ne s'étaient pas aperçus que les Américaines, si curieuses, accourues au camp étaient presque toutes des espions.

On dressa pour nous quelques tentes d'officiers, et nous pûmes passer en paix cette première nuit de notre liberté.

Je pensais que le lendemain ma demande de retour à Richmond ne rencontrerait aucune difficulté : car plusieurs des prisonniers délivrés ayant manifesté le désir d'être armés pour combattre, on leur avait refusé cette satisfaction. Mais, le lendemain (avait-on changé d'avis? ), on nous réunit sur les derrières du corps de Whiting sans nous dire ce qu'on attendait de nous. Les communications entre notre camp sous Richmond et les trente mille hommes de Whiting n'étaient donc pas assurées?

Nous ne quittions pas ce terrain. Comme jadis, ma première pensée fut de reconnaître les courriers qui faisaient le service entre ce corps détaché et le général en chef. Malgré toute l'activité que je mis à poursuivre ce but, je ne réussis pas à les rencontrer. Personne ne répondait clairement à mes questions.

Whiting était le digne chef d'un corps de partisans, le digne lieutenant de Jackson. Ses légions n'avaient rien de cet ordre qui distinguait, à la veille d'un combat, les armées régulières du Sud. Ils étaient trente mille campés tant bien que mal, toujours prêts à marcher, mais ne s'inquiétant pas de s'abriter derrière des palissades, ni de savoir où on les conduisait. Le seul lien qui les unissait

était la confiance qu'ils vouaient à leur chef. De prisonnier du Nord j'étais, en quelque sorte, devenu prisonnier du Sud. La barrière qui me séparait de Marie paraissait, pour l'instant, tout aussi infranchissable... Et sans la certitude que j'avais de la prochaine reprise du combat, le découragement se serait de nouveau emparé de mon esprit. Whiting tenait une position stratégique de grande importance pour la bataille qui devait se livrer.

Le 25 juin arriva enfin l'ordre de commencer l'action. On nous donna des armes, plus pour nous défendre que pour attaquer : car nous étions a\ec l'arrière-garde. Jackson venait d'arriver pour prendre lui-même le commandement des trente mille hommes.

Il devait marcher directement à l'ennemi et couper le chemin de fer.

Nous avançâmes à petits pas. Yoici qu'un corps de troupes sudistes vint renforcer le corps de Jackson. Je me trouvais donc encore une fois au centre de la bataille ! Je n'étais plus ni courageux ni timide; je me sentais prêt à obéir, mais rien de plus. On aurait dit que toutes mes soufî'rances avaient desséché mon cœur, et qu'il ne pouvait plus battre dans ma poitrine.

Il parait qu'au moment ou Jakson nous conduisait vers l'ennemi, par Hannover-Courthouse, le gros de notre armée descendait vers Mac-Clellan, en suivant les bords du Chickahominy-river. Cette manœuvre prenait l'ennemi de deux côtés : c'était comme un compas qui se serait fermé peu à peu. Le corps qui était venu nous renforcer obéissait au général HiU. Lee vint à son tour prendre le commandement de ces deux grandes divisions.

Dans cette situation, Mac-Clellan ne pouvait pas revenir sur ses pas : il devait attaquer Richmond ou faire retraite. Tandis que nous avancions, nous entendions au loin une vive fusillade. L'ennemi, qui se voyait pris entre deux armées, renonçait à l'attaque : il ne songeait qu'à se défendre, à accepter le combat. Pendant toute la journée du 25 il se rua par portions sur plusieurs avant-gardes. Le 26, nous fîmes un détour pour nous porter sur le Chickahommyriver, et nous rencontrâmes un corps nordiste solidement retranché dans une position nommée Bemer-Dam, défendue par un ravin profond couvert d'ouvrages en terre. Ce fut un véritable assaut. Je regrettais presque de ne pouvoir y prendre part... Comme ils se défendaient! La fumée du canon se répandait lour-

dément; des cris épouvantables retentissaient. Trois fois je vis les nôtres courir, la baïonnette en avant, et trois fois je les vis reculer : on les repoussait! De nombreux renforts nous arrivaient. C'est aux alentours de cette forteresse que paraissait se jouer la grande partie. La nuit vint trop tôt : nous n'avions pas pu conquérir la position, et le carnage avait dû être horrible.

Le matin, avant le lever du soleil, nous étions prêts à reprendre l'assaut. En face de nous, le terrain était couvert de canons. L'ennemi se montrait résolu à résister encore. Gela nous remplissait de colère! Le général Beauregard vint lui-même prendre la direction des troupes. Il passa deux fois devant moi, et je ne l'aurais certes pas reconnu si l'on ne me l'avait montré du doigt : tous ses cheveux avaient blanchi; cela me fît une grande impression. Il courut se placer en face de la légion qui avait été postée pour la première^attaque, et il dit aux soldats des paroles qui excitèrent un enthousiasme sans pareil.

Cependant, avant de donner le signal de l'assaut, Beauregard réunit les officiers supérieurs et dicta une nouvelle manœuvre. La moitié de nos troupes se déploya presque sur une ligne, le long du Chickahominy-river^ dont les eaux

nous étaient cachées par un épais cordon d'ennemis. En une heure nous prîmes position, et Beauregard vint nous encourager : « Soyez patients, mes enfants, dit-il, l'araignée est patiente: il lui faut un long temps pour filer sa toile, mais elle ne manque jamais son but. Imitons l'araignée. Notre toile est presque finie. Vous aurez à faire de bonne besogne. Ce que j'ai à vous conseiller, c'est du sang-froid : pas trop d'impétuosité. Réservez-vous pour le jour du grand combat qui, je pense, sera proche. Chargez lentement vos fusils et tirez bas. Suivez ce conseil, et l'histoire aura une nouvelle victoire à enregistrer. »

La'canonnade des assaillants couvrit nos voix qui criaient : « Hurrah ! hurrah ! Yive Beauregard! »

Malheureusement, nous tombions dans un piège ce jour-là. L'ennemi n'avait donné l'ordre de défendre jusqu'à la mort la position de Beaver-Dam que pour attirer et arrêter notre armée sur ce point, et s'assurer par là un changement de situation préférable. Ce qui avait permis de vivre si longtemps loin de la mer à Mac-Clellan, c'était ce fameux chemin de fer qui lui apportait des munitions et des vivres; mais le Sud l'attaquant avec des forces doubles des

siennes, il était évident que ce chemin de fer allait être détruit. Alors le général nordiste s'était décidé à aller se placer entre Richmond et la rivière James, que ses canonnières remontaient maintenant avec facilité jusqu'à un point assez rapproché de notre capitale. On peut détruire des rails, pensait-il, mais on ne change pas le cours d'une rivière.

Donc, tandis que nous nous acharnions à vouloir emporter la position de Beaver-Dam et à riposter à la fusillade des légions déployées en face de nous, Mac-Clellan préparait ses convois de départ.

Le 27, le secret fut connu, mais trop tard. Les Nordistes commençaient déjà à marcher en bon ordre vers les ponts construits sur le Chickahominy, en face d'un point nommé Gaine's-Hill, pour passer la rivière. Les divisions de Mac-Gall, de Porter, de Morell et de Sykes, ces fameux généraux du Nord, n'étaient plus qu'à peu de distance des ponts, lorsque tous nos officiers reçurent l'ordre de s'opposer à cette retraite.

Enfin la bataille était franchement accusée ! Chacun savait ce que voulait notre général, et c'est beaucoup pour une armée américaine que savoir ce qu'elle veut, bien positivement. Il fal-

lait écraser l'ennemi, qui faisait retraite. Cette fois les prisonniers perdirent leur droit au repos. Je sentais si bien que cette bataille allait tout décider, que je n'éprouvai aucune émotion lorsqu'on me remit un fusil et des revolvers. Et par une grâce du ciel je crus entendre la voix de Marie qui me disait : « Courage ! courage ! c'est un devoir sacré qu'il faut accomplir : Richmond est menacé; c'est Richmond qu'il faut défendre. " Je ne puis pas dire en détail ce que fut cette bataille de Gaine's-Hill, où les deux armées se trouvèrent en face l'une de l'autre. Le champ de combat était immense. Le terrain, très-accidenté, ressemblait à la table d'un jeu de dames : les cases noires, des bois touffus ; les cases blanches, des plaines sans un arbuste. Le corps de Jackson arriva le premier et commença le feu. En quelques minutes, canons, obusiers, mortiers, etc., tout tonna contre nos troupes, qui, arrivées au pas de course, se jetaient sur l'ennemi... A quatre heures on se battait encore, et le roulement de la canonnade ne diminuait pas... Que dis-je, quatre heures? à six heures l'engagement était encore général. Je perdis mon képi, qu'une balle, je crois, emporta; je perdis mon fusil, qu'une main robuste enleva de la mienne; je perdis

l'un de mes revolvers, je ne sais comment, et enfin un coup de baïonnette éventra ma giberne... et pas une blessure encore ! Marie me protégeait : cet ange du bon Dieu avait tant prié ! L'ardeur de mes compagnons était telle qu'elle m'envahissait, au point de me faire jouer un rôle qui aurait été ridicule s'il ne s'était pas agi de risquer sa vie cent fois... Ridicule vraiment : car j'exécutais les commandements de Jackson, j'avançais, je reculais, brandissant mon revolver vide de poudre, n'ayant pas une seule arme de défense et ne songeant pas même à prendre le fusil d'un mort. Nous tenions rudement notre position! Voici qu'au moment où le soleil qui rasait l'horizon nous couvrit de lueurs rougeâtres, un bataillon de lanciers ennemis courut à tout galop sur nous, pointe en avant. La rapidité de leur course faisait flotter leurs petits drapeaux, et les fers de leurs lances qui reflétaient les derniers rayons, paraissaient ornés de diamants rouges... Une légion sudiste se plaça entre nous et les lanciers, qui ne purent renverser l'obstacle... On se battait toujours. La ligne d'attaque n'avait pas moins d'un mille et demi d'étendue. Jackson, Lee, Hill et Longstreet, en ce moment, se tenaient, pour ainsi dire, comme

par la main. La nuit arrivait. On redoublait d'efforts... Enfin! la fusillade cesse, des cris retentissent; à la baïonnette on charge l'ennemi... Le Nord avait perdu la bataille de Gaine's-Hill.

On voyait, sur les hauteurs, des bandes de soldats qui couraient à toutes jambes, comme des fous. Mais, la débandade n'était pas générale : les Nordistes, qui se trouvaient retranchés dans les carrés boisés, se défendaient encore. Vers. ces entêtés il fallait marcher. Ma légion ne fit qu'une course de cinq minutes pour atteindre un mamelon couronné de chênes. En un quart d'heure nous prîmes trois canons, et leurs servants, bien entendu.. Le général Reynolds était notre prisonnier ! Une telle capture nous interdisait tout nouveau mouvement. Nous ne pûmes pas aller grossir les rangs de ceux qui poursuivaient les Nordistes affolés.

Une brume épaisse arrivait de l'horizon. Elle se répandit autour de nous. Bientôt on ne vit plus à vingt pas... Et la canonnade cependant continuait à se faire entendre par instants . . . Par un effort surhumain, deux brigades nordistes, commandées par Meagher et French, arrêtèrent nos troupes, qui venaient de faire perdre à Mac-Glellan un mille de terrain.

A mon avis, cette victoire m'ouvrait les portes de Richmond. L'armée du Nord, vaincue, démoralisée, devait renoncer à son entreprise.

On alluma de grands feux pour combattre ce brouillard qui nous mouillait comme une pluie. Je fus de faction pendant la première heure autour du général Reynolds et de son étatmajor. Je ne sentais pas ma fatigue, tant j'étais fier de cette revanche que je prenais sur les Nordistes !

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