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CHAPITRE PREMIER

Manœuvres de retraite des Nordistes (28 juin 1862) .— Du conflit américain ; grief du Sud; défense du Nord.

Le général Reynolds et les officiers de son état-major, devenus prisonniers des Sudistes, devaient être, dès la première heure, éloignés du champ de bataille. L'ordre nous arriva de les conduire vers l'extrême droite, afin qu'une riposte heureuse de l'ennemi ne vint pas nous faire perdre le fruit de notre succès.

La division de Jackson , qui avait accompli ce beau fait d'armes, ne pouvait confier à d'autres soldats que les siens la surveillance à exercer autour du général désarmé. Choisi pour faire partie de l'escorte, je dois dire, en toute sincérité, que je fus très-satisfait de ma nou-

velle situation La guerre ru'était devenue odieuse. J'étais, pour ainsi dire, devenu paresseux... Mon pauvre esprit trop secoué pensait lentement. Je me surprenais songeant à Marie comme l'on songe à un souvenir. L'absence de ma fiancée m'avait d'abord fait souffrir, elle m'avait ensuite découragé, puis désespéré... Après la bataille de Gaine's-Hill, je n'avais même plus la force de discerner le fond du sentiment qui m'agitait. Quand je pense à ces heures-là, je m'indigne, non pour moi, mais pour ceux que les hasards de la vie séparent de tout leur amour et de toutes leurs affections.... Je m'indigne contre cette puissance que peut acquérir un homme, qu'il soit Lincoln ou Jefferson Davis, et qui lui permet de parquer des centaines de mille hommes pour les envoyer ensuite à la mort.. Et encore s'il ne s'agissait, pour les soldats, que de sacrifier leur vie au triomphe d'une cause qui peut les enthousiasmer ! . . . mais les blessés qui reviennent dans leur pays après avoir subi des mutilations horribles! mais les prisonniers qu'on promène de forteresse en forteresse et qui boivent toutes les humiliations! mais les combattants qui songent à ceux qu'ils ont laissés dans le faubourg de quelque

ville et dont ils étaient les seuls soutiens! mais, surtout, ceux qui ont souffert d'une séparation cruelle et qui, trop faibles pour braver leur douleur, en arrivent à ne pouvoir penser, tant la source de leur intelligence est tarie, sentant qu'ils vivent comme vivent les bétes, et portant leur fusil à la bataille comme les mules y traînent les canons!... Le danger qu'on court ne vous émotionne plus ; le rôle de bourreau qu'on tient ne vous épouvante plus, la fanfare de la retraite ne vous remplit plus l'âme de tristesse, et la fanfare de la victoire ne vous arrache plus un cri de joie... On devient brave par obéissance, et héroïque selon les termes de l'ordre du jour. La nuit venue, on se couche où l'on est, indifféremment, sans penser au lendemain, sans questionner le passé, et, chose horrible!... on dort!... Oui, on dort sur un terrain rouge de sang. On dort avec confiance. Ne sait-on pas que le clairon veille et qu'un cri d'alerte vous préviendra du danger? Et s'il en est qui, pour se battre, ont laissé une Marie adorée dans la Caroline du Sud.... oh ! ceux-là, ils souffrent épouvantablement pendant les premiers jours d'absence; puis, peu à peu, ils s'habituent à leur souffrance,

et ils en arrivent à ne plus savoir agir : ils ont perdu le sentiment du bonheur qu'ils avaient rêvé, et, jouets du destin, il leur semble naturel de s'abandonner au hasard... J'en étais là.

De telle sorte qu'après avoir été , comme les autres, actif à la corvée et ardent à la bataille, j'en étais arrivé à éprouver une trèsgrande satisfaction, lorsqu'un caprice de mon chef vint me placer dans l'escorte chargée de surveiller le général Heynolds et son état-major. Gela m'éloignait de l'action et m'assurait la vie !

On avait d'abord commencé à s'organiser, à numéroter les soldats d'escorte, à se partager les cartouches, et, tranquillement, on laissait aux prisonniers tout le temps de se préparer à la route un peu longue qu'on devait suivre pour arriver au point d'arrêt indiqué. Mais voici qu'un officier passa à tout galop devant le bois qui nous abritait. Le clairon jeta quelques notes au vent. Un train d'artillerie vint se placer à notre droite, et l'on entendit dans le lointain ce murmure formidable qui est comme le sinistre prélude des combats. Alors, bien vite, l'escorte se mit en position, les prisonniers furent interpellés ,

on se mit en marche , et à peine avions-nous dépassé les derniers arbres du bois , après avoir fait quelque détour pour éviter des monceaux de cadavres, que la canonnade annonça la reprise des opérations.

Cependant les canons ne tonnaient pas sans interruption, comme la veille : on entendait un vacarme effroyable d'un côté, puis d'un autre, et de longues minutes de silence succédaient à tout ce bruit. L'ennemi avait repris en bon ordre cette espèce de retraite qui devait le conduire sur les bords du Jamesriver. Il devait faire passer sur une seule route un convoi qui ne se composait pas de moins de cinq mille voitures, de deux mille cinq cents bœufs, de canons, etc. . . Les nôtres essayaient de jeter le désordre dans cette opération ; mais nous étions trop las du combat de la veille. Toute la journée du 28 fut seulement coupée, pour ainsi dire, par quelques vives canonnades.

Aussi arrivâmes-nous sans encombre presque sous les murs de Richmond, cette chère capitale, dont je voyais, à travers un bouquet de hauts arbres aux pieds desquels nous avions établi notre campement, les maisons blanches aux cheminées basses, d'où s'échappaient

bleuâtres de petits nuages de fumée. En un quart d'heure nous élevâmes une baraque en bois. Nous étions donc bien installés sur ce point et spécialement chargés de conserveries prisonniers nordistes dont nous avions la garde ; cela jusqu'à la fin de cette immense manœuvre qui avait mis aux prises les deux armées sous les murs de Richmond.

Le silence qui nous entourait me faisait du bien. Un vent frais m'apportait le calme, chassait ma fièvre... Et puis, plus que le silence, plus que la fraîcheur du vent, la vue de Richmond, la vue de ces grandes murailles, de ces maisons habitées, me remplissait de joie. J'écrivis à Jules Toinot une lettre de dix pages, que deux phrases auraient pu remplacer; mais il me semblait que depuis un siècle je n'avais parlé à personne, et je voulais être un véritable bavard pendant une heure au moins. J'avais tant d'explications à demander ! J'écrivais, j'écrivais... seulement, cette lettre commencée par ces mots : « Mon cher capitaine, » se terminait par ceux-ci : « Oui, ma chère Marie, je reviendrai auprès de vous, parce qu'il faut que je vous voie, parce qu'il faut que je vous dise tout ce qui s'est passé à Hannover-Gourthouse, où votre nom m'est venu... parce que

sans vous je ne puis pas vivre et que je ne suis plus même un bon soldat, maintenant... Oui, oui, il faut que je vous voie, et il faut que je vous voie parce que je souffre. »

Ainsi , cette lettre de dix pages contenait dix lignes pour le frère et neuf pages trois quarts pour la sœur! Jules, après tout, ne devait être que notre intermédiaire, et ce n'est pas à lui que je voulais écrire. Mon griffonnage partit le soir même pour Richmond.

Le 29 au matin il fallut désigner, parmi nous, deux hommes pour aller chercher des vivres. J'acceptai des factions doubles pour éviter les corvées : car je ne voulais pas quitter le campement où, à chaque minute, pouvait m'arriver une lettre de Marie. Je comptais sur mes doigts le temps qu'il fallait ;à un papier pour aller de Richmond à Florence, de Florence à la plantation, et me revenir, et j'attendais la réponse impatiemment vingt heures avant qu'elle pût m'être remise.

Le combat devait être repris ce jour-là. Les deux armées se trouvaient séparées par le Ghickahominy-river : les Nordistes sur la rive droite, les Sudistes sur la rive gauche. Et pas un pont pour traverser... à moins de faire un très-grand détour.

Pendant qu'on attendait une décision de nos généraux, Mac-Glellan continuait sa retraite. Vers le soir, le vent nous apporta les échos d'une vive canonnade. Nous ignorions tout ce qui se passait. Moi, je ne pensais qu'à la réponse qui devait m'arriver. Je me dis, toutefois, que je ne pouvais espérer de la recevoir avant le 30 au matin, et je repris peu à peu un calme d'esprit qui m'était certes bien nécessaire .

Par une coïncidence heureuse, toute l'escorte de garde était composée de fils de planteurs, de sorte que l'organisation du service des factions et des corvées ne souleva aucune difficulté : chacun se montrait toujours prêt à prendre la place d'un compagnon.

Pendant les premières heures , on avait traité les prisonniers avec quelque sévérité; mais ils se montraient tous si peu haineux que des relations, je dirais volontiers agréables, ne tardèrent pas à se nouer entre eux et nous. D'après les ordres transmis, ils ne pouvaient pas sortir de la maison de bois; mais rien ne nous empêchait de leur faire quelques visites .

Je n'étais pas fâché, pour ma part, d'entamer une conversation avec l'un de ces hommes

que j'avais considérés jusqu'ici comme des ennemis qu'il fallait vaincre, humilier môme, pour leur apprendre à respecter la liberté des Etats du Sud.

Il y avait dans l'état-major du général Reynolds, entre autres jeunes, très-jeunes lieutenants ou capitaines, un officier de mon âge, qui restait quelquefois de longues minutes à regarder fixement le sol, sans prononcer une seule parole, et qui semblait sortir d'un long sommeil lorsqu'un de ses amis le questionnait. Et souvent on le questionnait, ce rêveur! On ne pouvait pas aborder un sujet de conversation quelconque, sans que des avalanches de noms de généraux et de villes ne vinssent embrouiller la narration; alors, quelqu'un se permettait de rectifier une assertion; un autre donnait raison au narrateur; un troisième soutenait le premier champion... tous prenaient leur part de la discussion, et le tumulte croissait de seconde en seconde, jusqu'à ce qu'une voix en vînt à prononcer cette phrase magique qui imposait le silence : « Quel est votre avis, Ilarris? >> Harris entendait son nom, relevait la tête et regardait celui qui l'avait appelé. On lui soumettait, alors, le sujet du différend, qu'il écoutait avec gravité, et, sans daigner sourire,

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il donnait une solution que tout le monde acceptait.

C'est surtout lorsqu'il s'agissait de ces grosses questions de droit, de devoir, de pouvoir, de loi, etc., etc., qu'il paraissait être le seul capable de mettre l'accord dans la bande. Je me sentais attiré vers ce jeune homme, d'abord parce qu'il me paraissait très-instruit en toutes choses, et ensuite parce qu'il me semblait en proie à quelque grande douleur. Une fois je l'entendis qui expliquait le danger des armées permanentes, que la guerre paraissait devoir imposer, dans l'avenir, à la République américaine, et pendant une heure on ne cessa de l'écouter avec une extrême attention.

Mais à peine ses lèvres se fermaient-elles sur le dernier mot prononcé, qu'il reprenait son attitude grosse de tristesse.

Le général Reynolds, lui-même, paraissait considérer comme très-sérieux et très-profond tout ce que disait cet officier. Harris était son nom, son seul nom. Venu tout enfant à New- York, il avait étudié longtemps le mécanisme des lois, et s'était fait une réputation en publiant de fortes études dans les journaux du Nord. Avocat, il avait eu la bonne fortune de plaider de belles causes, et il avait abandonné

sa carrière brillante pour prendre du service dans les armées du Nord. Je sus tout cela par le général Reynolds, qui était fier d'avoir Harris dans son état-major.

Cependant, à mesure que je questionnais celui-ci, ou celui-là, sur ses compagnons de captivité , je me persuadais — et c'était la -vérité — que tous ces officiers du Nord , aujourd'hui nos prisonniers, étaient des modèles de bravoure et de loyauté, et alors je me surprenais me faisant à moi-même des questions de ce genre : « Comment admettre que d'honnêtes gens quittent une situation paisible, lucrative, superbe, pour prendre les armes et affronter la mort, si la cause qu'ils défendent n'est pas une cause digne d'eux? Qu'un soldat forcé de subir l'enrôlement ; qu'un mercenaire adoptant, comme on dit, le métier des armes; qu'un ambitieux rêvanl un titre de général, partent, le fusil sur l'épaule, pour aller jouer leur vie sur un seul coup de dé, je l'admets, et, dans ce cas, que ce soit pour le Nord ou contre le Nord que leur importe ? pourvu qu'ils se battent, ils sont satisfaits. Mais ici je vois de braves jeunes hommes que \'\rn n'a forcés à marcher, et qui ont abandonné le repos et la richesse pour subir les fatigues et les privations, dans

le seul but de soutenir ce qu'ils appellent tous le droit des gens, et Vavenir de la République américaine; et c'est au nom de Id^ justice , disent-ils, qu'ils se sont armés ! Voyons ! s'ils se battent réellement pour le triomphe du droit et de la justice, nous sommes donc armés par l'injustice, nous? Non, c'est impossible... Alors, ce sont eux qui.. Ils se trompent peut-être? Une nation entière se tromper, est-ce admissible? Je suis parti de Florence persuadé que j'allais accomplir un devoir! Ils sont partis de New-York, eux, avec la même persuasion!

Lequel de nous., lequel de Harris ou de moi est dans la mauvaise route ? »

Mon esprit s'arrêta sur cette dernière question, et je n'eus de repos que lorsque, par mille détours, je parvins à attirer l'attention du jeune officier, et réussis à m'asseoir auprès de lui. Il me regarda étrangement; mais, j'en suis certain, il lut avec son âme quelle sympathie il m'inspirait. J'étais, à ce moment, le seul Sudiste dans la maison nette. Au coin opposé, les prisonniers étaient réunis autour de deux des leurs qui jouaient aux cartes. Harris et moi, nous étions isolés.

Nous échangeâmes d'abord quelques paroles insignifiantes... mais j'avais un but tellement

arrêté dans mon esprit que, malgré moi, j'allais plus vite que je n'aurais voulu. Harris m'avaitil deviné? Je ne l'ai jamais su. Quoi qu'il en soit, je puis dire qu'il me facilitait singulièrement la besogne : il m'attirait presque vers ce but où je ne voulais arriver qu'avec beaucoup de ménagement; il m'encourageait par son attitude pleine de bienveillance , et enfin il sourit, — et c'était la première fois que je le voyais sourire!... Il sourit, lorsque, après avoir bien regardé autour de nous pour voir si personne ne nous écoutait, je lui dis en toute franchise que j'avais des doutes sur le droit qu'avait eu le Sud de s'armer... « puisque, continuai-je bien vite — car la figure de Jules m'apparut comme pour me rappeler mon devoir — puisque je voyais devant moi des ennemis dont je ne voulais pas suspecter la loyauté.

-- N'ayez aucun doute, riposta Harris, le Sud a tous les torts ! »

Je ne pouvais plus reculer : Tofficier yankee venait de me frapper en pleine poitrine. Marie ne pouvait pas m'avoir armé pour le triomphe d'un mensonge ! Rien au monde ne m'aurait fait douter d'elle, de sa loyauté, de la loyauté de son père et de son frère... et moi-même, je l'avais reconnu nécessaire, ce combat.

Harris vit bien qu'il m'avait blessé, et, aussi solide dans sa conviction que je l'étais dans la mienne par le souvenir de Marie, il dut juger qu'il était engagé dans sa défense. Il répéta : a Le Sud a tous les torts I

— Permettez moi, lui dis-je, d'aller droit au but, et de vous dire, sans phrases, pourquoi je me suis battu.

— Je vous écoute, me répondit-il froidement.

— En toute conscience, lui dis-je, je veux être éclairé : jurez -moi que vous ne me cacherez rien.

— ^^Je n'ai jamais caché mes sentiments, interrompit-il avec fierté.

— Eh bien, je vous dirai que je connais la situation politique des États-Unis : je sais qu'à Washington il y avait un congrès où se réunissaient les représentants du Nord et du Sud; je sais que, par un résultat inévitable, les représentants du Nord sont et seront toujours en majorité dans ce Congrès; je sais, et je crois que les intérêts du Sud sont opposés aux intérêts du Nord, et que, le Nord ayant désormais le pouvoir dans sa main, le Sud se voit condamné à demeurer sous la tutelle de vos hommes d'État. Eh bien, je pense que cette situation n'est pas

acceptable, et je vous cite deux faits qui ont signalé, au dire de planteurs qui ont toute ma confiance, ont signalé, dis-je, un abus de pouvoir. D'abord, le Nord a établi des tarifs de douane qui font payer au Sud des impôts que ne paye pas le Nord; ensuite, le Nord s'est peuplé de banquiers qui exploitent le Sud à la faveur de ces tarifs qui ont ruiné les planteurs... Est-ce vrai? C'est là tout ce que je veux savoir.

— Il existe, dit Harris, une réunion de divers États fédéralisés en République sous le nom caractéristique d'États-Unis... ' En s'unissant ainsi, tous les petits États, trop faibles pour se constituer en gouvernements ayant quelque influence capable de résister aux convoitises de l'Europe, ont créé une unité politique, financière et militaire, qui a fait de la République du grand Washington l'égale des monarchies européennes... Est-ce là un bienfait?

— Un grand bienfait, évidemment!

— Les divers États ont reconnu que cette unité nécessitait un pouvoir central, qui s'est établi dans la ville de Washington, ayant à sa tête un président de la République... Que pensez-vous de l'organisation, vous qui la connaissez?

— L'organisation était excellente, mais aujourd'hui....

— Attendez ! L'organisation était excellente? Je le crois bien! elle a constitué le peuple américain! Mais aujourd'hui, pour prendre vos paroles, dans cette grande et forte République américaine , il s'est produit un accident... Je nomme accident ce fait', que je veux bien admettre , à savoir que les lois sur lesquelles repose la République ont permis l'affaiblissement d'une partie des États-Unis... Que fait cette partie des États-Unis ? Elle se sépare! Elle rompt le pacte qui la liait, elle brise l'unité qui faisait la force de cette République. Est-ce honnête ? Le Nord des États-Unis, maître de Washington, dépositaire du pouvoir fédéral, est un tout dont une partie s'est séparée. Son devoir politique strict consiste à maintenir les principes sur lesquels repose le pouvoir dont il est le dépositaire et le défenseur! Nous ne nions pas que le Sud ait actuellement un intérêt quelconque à se séparer du Nord ; mais quel est cet intérêt? là est la question. Cet intérêt n'est autre que celui de l'esclavage.

— Voilà, interrompis-je, le mot qui m'effraye, et vraiment si vous me prouviez que l'esclavage est la raison du conflit...

— N'avez-vous pas dit que lu Sud redoutait les conséquences de sa faiblesse numérique dans le congrès de Washington?... Par l'esclavage, qui a développé une population noire au détriment de Témigration blanche, les États du Sud se sont vus déchoir de leur position prépondérante au congrès; par l'esclavage, une infériorité morale pèse sur ces mêmes États.

— Cela est vrai, dis-je, car je me souvenais des esclaves du docteur Murrey et du chasseur de nègres.

— Le grand principe de l'abolition de Tesclavage, partout exalté, menace de descendre vers la région des plantations. Les planteurs y prévoient leur ruine ; dès lors ils se révoltent, prennent les armes et se séparent pour résister au courant civilisateur.

— Et les tarifs?

— Les tarifs ne sont qu'un prétexte.

— Ne me dites pas cela, car je l'ai subi moimôme, le despotisme des tarifs.

— Soit! nous reconnaîtrons, si vous le voulez, que la loi des tarifs a créé pour les États du Sud une situation onéreuse... Mais cette loi ayant été votée par le congrès, nous n'admettons pas que les lois puissent être violées..., et si, au nom de la constitution américaine, le

Sud réclame le retour, le retour pur et simple au pacte primitif, nous disons que les amendements à cette constitution contre lesquels on s'élève aujourd'hui, ont été votés par un congrès constitutionnellement organisé, et qu'on ne saurait par la violence soustraire à leur effet les révoltés, les députés du Sud ayant euxmêmes pris part aux discussions qui se sont résumées par la loi des tarifs.

— Je préfère ce raisonnement.

— Le Nord, fidèle à son système, ne descend pas dans l'arène pour combattre de petits arguments. Il choisit un champ plus vaste et se porte champion du droit et du progrès. Il ne s'inquiète pas des lois votées, par cette seule raison qu'elles ont été votées, et n'admet, pour les voir attaquer, que les armes légales dont on s'est servi pour assurer leur triomphe. Les États-Unis existent de par la constitution et s'administrent de par les lois ; librement chaque État a concouru, dans la mesure de son droit, à l'édification de ces lois, bonnes ou mauvaises; ce seul fait de concours est une obligation de se soumettre. Que si, par le jeu naturel des événements, des décisions prises sont devenues onéreuses pour quelques-uns, qui peut-on en accuser? La constitution? En

ce cas le remède existe : la constitution n'estelle pas perfectible? Libres sont donc les mécontents, ou les lésés, de proposer et faire accepter des lois selon leur goût, en tant qu'ils emploieront les formes et les moyens légaux... Mais qu'un ou plusieurs États, oubliant qu'un pacte a été signé, s'élèvent contre une loi votée parce que cette loi leur est devenue spécialement défavorable ; que ces mêmes États, au mépris de tout droit, s'arment pour imposer leurs prétentions... c'est là le fait coupable, et les champions de cette déloyauté ne méritent que les noms de rebelles et de révoltés ! N'estce point la situation des Sudistes, dont les députés ont pris part à tous les votes et qui se révoltent contre l'application de l'une des lois votées? Et ici, continua Harris, sans me donner le temps de placer un seul mot... et ici, il ne s'agit pas seulement, pour le Sud, de s'opposer à l'exécution d'une loi votée qui lui est devenue défavorable : il s'élève et s'arme contre une mesure qui pouvait être, dans l'avenir,. le sujet des délibérations du congrès : l'abolition de l'esclavage !

— Je me battrais donc pour le maintien...

— Champion du progrès, interrompit Harris, le Nord acceptera le titre d'aboli tionniste. Si,

jusqu'ici, désireux de maintenir l'union américaine, il s'est contenté de gémir sur le sort des esclaves du Sud ; s'il a tenu compte des exigences des plantations ; s'il a consenti à laisser au temps le soin d'effacer cette tache qui souille le sol américain ; si, enfin, la valeur de 16 milliards 250 millions que représentent les 3,953,742 esclaves de l'Union, a tenu en échec sa bonne volonté, le Nord ne craint pas aujourd'hui de dire haut son sentiment : oui, le Nord se déclare être, en même temps que le défenseur de la constitution américaine violée par la prise d'armes du Sud, le propagateur de r abolitionnisme !

— Si vous disiez vrai, m'écriai-je, je serais dans vos rangs.

— Je dis vrai! riposta Harris.

— Je ne voudrais pas vous croire.

— Gela est!

— J'ai eu le tort de vous questionner : oui, car vos paroles m'épouvantent, et jene sais quoi répondre à vos accusations. »

lime semblait que des jets de flamme passaient devant mes yeux. « Si cet homme a dit vrai, maître Toinot, Jules, Marie, tous, nous sommesles victimes d'un mensonge! Quoi! ce serait pour conserver ses esclaves, et seule-

ment pour cela, que le Sud se serait séparé ? Les Beauregard, les Lee, les Johnston, ne seraient pas d'honnêtes gens! Fou que je suis! je me suis placé sottement sous les lèvres d'un avocat nordiste, et j'ai reçu sur la nuque les flots de son éloquence intéressée... Quel raisonnement bien tissé ! Il admet toutes mes plaintes et les amène adroitement à la seule question de l'esclavage. S'agit-il même de la minorité des représentants du Sud au congrès ? il me prouve que le manque de blancs dans les États du Sud est la raison de cMq minorité et le résultat d« l'abondance des noirs, des esclaves. Dans tout ceci il n'y a qu'une parole vraie : oui, c'est vrai, le système de l'esclavage a corrompu la conscience des planteurs... Mais, alors, si cela est vrai!.. »

Il fallait qu'un grand événement se produisît pour me tirer de ce puits où venait de me précipiter Harris. Dieu eut pitié de moi, et je fus sauvé. Un enfant m'appelle, se jette dans mes jambes... c'était Jacquet. Sans dire un mot, je le pris dans mes bras et l'embrassai sur les deux joues, au grand scandale de mes frères d'armes.

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