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CHAPITRE XL

L'observatoire de Hannover-Court-house. — Organisation nouvelle des Sudistes, — Les espions. — Un hardi coup de main du général Lee (20 juin 1862).

Sur le chemin de fer qui reliait l'armée nordiste aux eaux du York-river, par le Pamunkey, passaient tous les jours plus de dix convois chargés de vivres et de munitions. Les wagons

retournaient vides. Mais voici que les convois devinrent plus nombreux . Des compagnies entières de soldats semblaient évacuer le champ de bataille. Les fièvres enlevaient beaucoup de nos ennemis, et puis, le quartier-général établi à Hannover-Court-house , qui jusqu'ici paraissait, par le calme qui y régnait, si éloigné du champ de combat, prenait peu à peu une animation extraordinaire . Des canons avaient été apportés, et de l'infanterie était venue dresser ses tentes autour de nous. Les prisonniers cherchaient à deviner la cause de tous ces mouvements. Enfin, signe certain d'une émotion sérieuse, les joyeux hôtes des états-majors nordistes s'étaient éloignés. Il ne restait plus, dans les baraques des officiers supérieurs, que quelques Américaines, et encore prétendait-on qu'elles faisaient toutes leurs préparatifs de départ .

Evidemment le temps que l'on passait, des deux côtés, à combiner une attaque ou préparer une défense, était plus meurtrier que l'aurait été une bataille définitive : car nous voyions passer sur le chemin de fer, tous les jours, des convois de malades qu'on transportait à Breek-house.

Le 20 au matin, un nouveau détachement de Nordistes, conduisant deux canons, vint

prendre position à Hannover-Court-liouse. Il me serait impossible de relater toutes les suppositions que faisaient les psisonniers. Il était cependant bien simple de reconnaître qu'à la veille d'un engagement décisif, le Nord avait un grand intérêt à protéger solidement la station de Hannover-Gourt-house,qui était l'entrepôt de sa poudre et de son pain. Cette explication, qui fut la dernière à venir, satisfit tout le monde.

Chacun commençait à s'impatienter. Subir les exigences du vainqueur a toujours été le rôle des prisonniers ; mais pour des Américains cela devient un supplice intolérable que le rien-faire, et vraiment nous ne faisions rien autre chose qu'entasser du foin dans les pressoirs.

Vers midi, un officier vint choisir quelquesuns des nôtres pour un travail spécial. Ce travail consistait à transporter, des hangars au chemin de fer, les malles des dernières curieuses qui étaient encore à la station. Cet ordre ne nous parut pas humiliant : car nous vîmes les Nordistes nous donner l'exemple. Pour ma part, je dus prendre sur mes épaules une caisse énorme, très-légère, qui contenait, je crois, deux ou trois robes bien étalées. Mais quelle

fut ma surprise !. .. Je fus suivi jusqu'au chemin de fer par cette même Am.éricaine qui avait cru reconnaître en moi un Irlandais.... Il paraît que je portais sa fortune, car elle ne me quittait pas. De ses mains petites et blanches elle m'aida à déposer la caisse dans le wagon, et lorsque j'eus terminé ma tâche et que je me disposai à rejoindre mes compagnons, PAméricaine, dont je n'ai pas su le nom, m'appela par deux fois avec un geste d'impatience... Elle était aux trois quarts perdue dans une barricade de malles, de caisses, de paquets.

Puisqu'elle partait je pouvais bien lui obéir encore... Je fus vers elle, et tandis que je soulevais une caisse qui semblait la tenir, ainsi qu'un piège, dans cet amoncellement de bagages, elle me remit un papier plié, et me dit : « Lisez au plus vite, lisez... adieu. »

Je m'éloignai en toute hâte.

Ce papier brûlait mes doigts. Je le tenais serré comme s'il avait eu des ailes, et il me semblait que tous les yeux des Yankees étaient dirigés sur moi. Je me défiais même de mes amis. On doit être ainsi quand on a volé un diamant. J'aurais voulu être seul au monde pendant trois minutes... J'avais d'abord passé ma main par l'ouverture de ma tu-

nique, et je tenais le papier sur ma poitrine en attendant que le courage me vînt de savoir ce que l'Américaine voulait... Quel accent mystérieux elle avait eu ! Depuis longtemps elle cherchait à me faire tenir ce message ! Ma resseniLlance avec l'Irlandais, ce n'était là qu'une feinte!.. « Je suis libre de lire une lettre ! Pourquoi cette crainte ridicule? Oui, mais si l'on me surprend; si cette lettre compromet quelqu'un; si l'on me questionne?... Si l'on me questionne, je serai bien plus embarrassé de mon ignorance ...» Un coup de sifflet retentit, et cela me fît faire un violent soubresaut. La locomotive emportait l'Américaine et ses bagages. Je suivis longtemps le convoi des yeux, et, ne le voyant plus, j'écoutais encore le bruit des roues sur les rails. Ce ne fut qu'après une longue heure d'attente, d'hésitation, que je me décidai à éclaircir cette intrigue... Qui le croirait? l'idée que l'Américaine était partie , qu'elle ne serait plus là pour me contredire, et que, par conséquent, j'étais le maître de ce secret, me donnait du courage, beaucoup de courage. Je lus : « AvousBaptistin, de la légion d'Hampton. Marie sait que vous vivez. Aujourd'hui, à quatre heures, incendiez les magasins. Soyez prêts ! »

Ces seuls mots : « Marie sait que vous vivez, « frappèrent mon esprit. Je tournai et retournai cent fois, mille fois dans ma tète ces cinq mots, oiierchant à les rendre bavards, à leur faire dire tout ce qu'on avait voulu leur faire dire.

Marie savait donc que j'étais à Hannover- Gourt-house, prisonnier des Yankees! Elle savait que je n'avais reçu aucune blessure! Elle savait que, le 20 juin, il devait se produire un grand mouvement militaire dans la station, et que j'aurais besoin d'un encouragement! Elle savait tout cela ! Et pas un mot d'elle, rien qui pût me faire deviner où elle se trouvait, comment elle avait pu me faire parvenir ce billet, comment elle avait su... Et c'est pour sonder tous ces mystères que je relus les autres phrases du billet : « Aujourd'hui, à quatre heures, incendiez les magasins ! >>

A quatre heures? Elle sait donc que l'ennemi a établi de vastes magasins à Hannover-Court-house ? Et c'est elle, Marie, qui me dit, qui m'ordonne de mettre le feu à ces entrepôts de l'ennemi ! L'Américaine a écrit : « Soyez prêts. >> Prêts, avec uns/ Je ne serai donc pas le seul à agir ainsi. D'autres ont reçu un pareil ordre. Par quel moyen pourrai-je savoir?... L'heure fatale approche. Le

soleil n'est plus au milieu du firmament ; vers le couchant il commence à descendre. Pourquoi m'avez- vous ainsi mesuré vos paroles, Marie? Et encore si ces lignes étaient écrites de votre main!... Non, c'est l'Américaine qui a tracé ces mots, et elle ne m'a pas dit : «< J'ai vu votre fiancée ! >» C'est bien là votre nom, Marie ; mais Marie seulement... Quelle idée! Si les Nordistes m'avaient tendu un piège! J'y songe: ce marchand de journaux devant qui j'ai ouvert mon cœur, à qui j'ai dit toute ma souffrance, a vendu mon secret pour quelques cents ! Et j'allais le baiser, ce billet qui n'est pas même écrit de la main de ma fiancée! Les infâmes se sont servis de son nom, de son doux nom, pour mieux me tromper!... Cependant, pourquoi me diraient-ils d'incendier leurs magasins? Sot que je suis, pour mieux me tromper ils ont fait écrire ces choses. Ils savent bien que je n'oserai pas... Alors que veulent-ils ?

Je me perdais dans ces contradictions.

Une lassitude extrême s'emparait de mes sens. Je regardais ce lambeau de papier, et deux voix différentes me disaient, celle-ci, « Déchire-le; » celle-là, « Relis-le! » Le relire? pourquoi ? soit !

Mais toute nouvelle lecture ne faisait que m*embarrasser plus encoFe. Je redoutais un piège, je me disais que rien ne prouvait la vérité de ces paroles écrites, et cependant je ne pouvais me décider à condamner, à anéantir ce billet, qui me consolait, qui m'enhardissait malgré moi.

Accablé par ces émotions, je revenais vers les magasins aux fourrages, ne songeant plus que vaguement à tout ce qui venait de se passer, lorsqu'un fait curieux attira mon attention. Il était deux heures environ. Depuis le matin, sur une place nue la veille, les Yankees avaient dressé une sorte d'échafaudage, couronné d'une plate-forme étroite , qui s'élevait à une prodigieuse hauteur. Au sommet de cette tour de bois, il y avait un officier tenant un .drapeau blanc qu'il agitait de diverses façons. Certes, mon cœur était bien fermé à toute gaieté, et cependant je me mis à songer à ce conte de Barbe-bleue dont on avait épouvanté mon enfance, et je souris ; le Nordiste avait Tair d'une sœur Anne. Que n'étais-je dans la situation de la malheureuse victime du conte ! au moins aurais-je espéré de l'entendre annoncer la venue des bons cavaliers sur le sol poudroyant et verdoyant. Au lieu de cet es-

poir, je n'entendais parler que d'incendies, de pièges, etc.... Au .pied de cet observatoire il y avait un groupe épais d'officiers à cheval, d'où s'élançaient, à tout galop et à chaque instant, des cavaliers intrépides. Je fis un détour, et quand j'arrivai au magasin, mes compagnons ne travaillaient pas. Dès qu'ils m'aperçurent, l'un d'eux vint à moi, et me prenant la main : « Soyons prêts, » me dit-il.

Ainsi , l'un des nôtres me répétait les mêmes mots que j'avais lus sur le billet ! « Que va-t-il se passer? dis-je, est-ce que...?

— Silence! » interrompit le prisonnier.

Et m'indiquant un Sudiste qui dormait, le nez contre terre, à vingt pas de là : «« Allez dormir auprès de celui-ci, » me dit-il. Je courus en toute hâte m'étendre auprès du dormeur, qui, sans faire un mouvement, m'instruisit. L'espoir me fut rendu : je vis bien que le billet avait été réellement dicté par Marie.

Toutes les bonnes nouvelles venaient à la fois. Le partisan Jackson était arrivé avec ses quatre-vingt mille hommes sous les murs de Richmond ; le général Lee avait pris le commandement de la grande division que Johnston blessé ne pouvait plus conduire; Beauregard avait laissé la direction de nos troupes de

Touest à un autre de ses généraux, pour venir se mettre à la tête de notre armée; enfin, tout en assurant la défense de notre capitale contre les entreprises de Mac-GIellan , nos troupes allaient tenter ce qu'on appelle des sorties, c'est-à-dire des attaques partielles sur plusieurs points. La station de Hannover-Courthouse était positivement devenue un point de mire; une division de notre armée devait, à cette heure, être en marche pour tenter ce coup de main.

Comment savait-on toutes ces choses? Avant de quitter la station, les Américaines si joyeuses avaient joué leur rôle d'espions.

Nos ennemis, mus par le pressentiment de cette attaque, avaient élevé le fameux observatoire pour interroger l'horizon. Vers trois heures le doute ne leur fut plus permis : ils voyaient, au loin, s'avancer une division. C'était la division Whiting, qui plaçait ses avant-postes. Alors ce fut un désordre complet dans la station. On ne s'inquiétait guère plus des prisonniers... ou, pour mieux dire, on n'avait pas le loisir de songer à eux. Nous, pour n'éveiller aucun soupçon, nous affections de nous disséminer çà et là.

Les troupes réunies à Hannover-Court-house

paraissaient insuffisantes pour repousser une attaque sérieuse; vite on organise un convoi qu'une locomotive puissante doit conduire jusqu'au camp de Mac-Clellan, pour revenir remorquant les wagons chargés de canons et de soldats. La promptitude avec laquelle ce convoi fut dressé sur les rails nous émotionna. En une heure, les Nordistes pouvaient tri[)ler, quadrupler leurs forces à la station. Je vis alors de quelle importance était pour l'ennemi cette voie ferrée, qui lui assurait de rapides communications. « On aurait dû, dis-je, détruire avant tout ce chemin de fer. « Mais à peine avais-je prononcé ces paroles qu'un coup de sifflet se fit entendre, et que la locomotive entraîna les wagons.

La voie décrivait sur ce point une grande courbe . En quelques minutes le convoi prit sa vitesse. Nous le suivions des yeux, et nos regards disaient notre émotion. Les Yankees nous devançaient! Mais tout à coup le convoi s'arrêta... il marchait lentement... Un corps de cavalerie sudiste venait de gravir un mamelon et de se porter par le travers de la voie. Comme une masse, quinze cents cavahers, commandés par notre grand général Lee, s'avançaient lourdement. Ce fut une minute solennelle. Cela se

passait à mille mètres de nous, grâce à la vaste courbe que formaient les rails... Enfin, la locomotive nordiste se transforme en engin de guerre, et à toute vapeur elle s'élance vers les cavaliers... C'était jouer gros jeu... Le Nord gagna cette partie : le convoi passa par-dessus l'obstacle. Dans une heure il était évident que les Nordistes allaient se trouver en force à Hannover-Gourt-house .

Lee avait voulu détruire le chemin de fer, mais il avait échoué. Alors il abandonna le terrain pour venir droit sur nous. L'ennemi l'attendait. Lee se rua sur les avant-postes de la station, tandis qu'un autre corps de cavalerie arrivait par une route opposée. Je compris le sens du billet de l'Américaine! Tous réunis en un instant, nous suivîmes les ordres de notre chef improvisé, un Missourien de grande taille : sans armes, et bravant la fusillade des Nordistes qui nous poursuivaient comme des voleurs, nous mîmes le feu à trois magasins. Deux poudrières sautèrent. Les flammes montaient vite; elles envahissaient les entrepôts. Le canon tonnait de toutes parts. Dans leur rage aveugle, les Yankees couraient sur les prisonniers incendiaires et les assommaient.

Lee avait commandé deux charges contre

les Nordistes, et il avait ensuite abandonné le terrain pour venir se placer sur les derrières du second corps, qui combattait au milieu des tlammes ardentes; et tandis que la lutte était acbarnée sur un point, les cavaliers de Lee, le sabre au fourreau, le revolver à la ceinture, se chargeaient de toutes les munitions que nous enlevions des magasins pour eux. Quinze cents cavaliers peuvent emporter beaucoup de choses! C'était une véritable razzia. Le premier corps ne cessa de se faire massacrer que lorsque les cavaliers de Lee, se déclarant suffisamment enrichis, firent retraite. Alors, peu à peu, ceux qui avaient protégé l'entreprise reculèrent. Pendant ce temps, les avant-postes de Whiting, bien munis de canons, s'étaient rapprochés, et vers eux nous marchions, au pas de course. Les prisonniers suivaient la cavalerie de Lee.

A cinq heures, la station de Hannover-Courthouse était, grâce au chemin de fer, encombrée de canons, d'obusiers, de cavaliers et de fantassins nordistes venus du camp ; mais le coup de main de Lee était accompli : s'il n'avait pas rompu la ligne ferrée, il était du moins satisfait de \à. razzia.

Pour moi, ce que je trouvai de plus beau dans tout ceci, ce fut ma délivrance.

Les avant-postes de Whiting protégeaient un corps de trente mille hommes en superbe position.

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