‹ La guerre d'AmériqueChapitre 12 sur 29 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Mystères éclaircis. — Les Nordistes sur les bords du James-river (1 juillet 18G2). — Assaut infructueux des Sudistes (2 juillet).

Jacquet m'apportait-il une lettre de Marie? Je n'osais pas questionner l'esclave ... Il me tend un papier... Je l'ouvre précipitamment : il n'y avait que quelques lignes... Je cours à la signature... Oui, c'était bien une lettre de Marie! Non pas une lettre, mais un billet : « Je vous avais promis, quoi qu'il arrivât, m'écrivait ma fiancée, de ne pas vous aller trouver au camp ... Je ne vous dis pas les larmes que m'a coûtées ma promesse... Vous voici campé hors du champ de bataille : me délivrerez-vous de mon serment ? Je suis aux portes de Richmond et j'y resterai, debout, les yeux fixés sur la route, jusqu'au retour de l'esclave qui m'apportera votre décision. Je suis votre Marie. »

Je relus trois fois ce billet. Jacquet était devant moi : « Pars, pars ! m'écriai -je, cours et reviens avec ta maîtresse... Pars donc! »

Jacquet avait fait cent pas; je le rappelai : u Non, lui dis-je, attends! »

Et usant toutes mes forces pour rester courageux, j'écrivis au crayon, sur le dos du billet de Marie, ces lignes : « La nuit descend, vous êtes fatiguée, et pas un coin du campement ne vous permettrait un sommeil tranquille. Reposez encore cette nuit à Richmond, et demain, dès le lever du soleil, je vous attendrai. »

Jacquet disparut, emportant ma réponse.

En toute hâte je questionnai mes compagnons sur les faits militaires de la journée : car ma plus grande crainte était de revoir Marie sur un champ de bataille. Notre armée avait rencontré quelques colonnes nordistes, l'arrièregarde, à une station du chemin de fer nommée Savage ; mais nos troupes n'avaient pas pu refouler cette ligne de protection qui favorisait la retraite de Mac-Glellan vers le James-river. Il était évident qu'on ne pouvait pas s'opposer à ce changement de front des Nordistes. On essayait, toutefois, de les inquiéter, et plusieurs charges infructueuses avaient été tentées dans cette journée du 29. Dois-je dire que ces nouvelles me tranquillisèrent ? Eh! mon Dieu, il n'y avait plus rien autre au monde, pour moi, que Marie... Marie qui devait venir au campe-

iricnt! La retraite des Nordistes, c'était la fin de cette campagne.

Combien la nuit fut longue ! Au point du jour, un officier vint qui nous annonça la réus- . site définitive du mouvement des Nordistes : Mac-Glellan avait réuni toutes ses troupes, ainsi que tout son matériel; et les corps de Keyes et de Porter étaient arrivés au Jamesriver, dont les eaux étaient couvertes de transports chargés de vivres et de munitions, de navires qu'on avait transformés en hôpitaux et qui avaient été envoyés depuis dix jours du fort Monroë, et de canonnières parmi lesquelles le Galena et le Monitor. On comptait, dans la journée du 30, essayer encore quelques manœuvres.

Mes compagnons se montraient fort impatients de connaître la fin de cette campagne. Mais cela ne m'intéressait plus : Marie était auprès de moi ! et elle m'assurait qu'elle « ne me quitterait plus. >» Ces paroles m'effrayèrent... J'en étais arrivé à croire que j'étais destiné à me battre jusqu'à la mort. Après Sumter, Bull's-run ; après Bull's-run, Manassas ; après Manassas, l'escarmouche de la route ; puis YorktOAvn, puis Williamsburg, puis Breek-house, puis White-house... White-house qu'un corps

de nos troupes occupait depuis le 29... puis Hannover-Gourt-house , Fair-Oaks , Gaine'shill, etc.. et dans le Tennessee, et dans le Kentucky... et la prise de la Nouvelle-Orléans... et sur mer : le Merrimac... que sais-je? cent combats, des milliers de victimes, pour arriver à quoi? à rien! C'était une guerre interminable. Et cette impression était si profonde en moi, que, lorsque l'ordre nous vint de diriger nos prisonniers vers Richmond, deux heures après l'arrivée de Marie au campement, je pensai qu'on allait me faire partir pour une nouvelle expédition. Alors, mais seulement alors, cette bonne Marie, qui voyait mon découragement, me dit que je ne devais pas me désespérer ainsi ; que Mac-Glellan était épuisé ; qu'une nouvelle attaque de Richmond était impossible; que la guerre allait maintenant prendre un caractère général, et que Jefferson Davis avait préparé un ordre de licenciement des troupes qui avaient combattu depuis l'origine du conflit. Gela me rendit un peu de force, à la vérité; mais, ayant été pris trois fois, je ne pouvais éviter un quatrième appel en masse. Gependant j'étais si heureux de voir Marie, mon cœur était si gros de joie, que mon découragement me quittait peu à peu, et cela

sans raison... Il n'y avait plus de place pour lui dans mon âme.

Tandis que mes compagnons organisaient le départ, moi je restai avec ma fiancée, et elle m'expliqua tout ce qui m'avait paru inexplicable. Les fuites journalières de Jacquet? L'esclave dévoué allait tous les soirs à Richmond donner de mes nouvelles à Marie. Marie ayant quitté la plantation et vivant avec son frère dans la capitale, déguisé en marchand de journaux. Jacquet devait lui dire tout ce que je croyais devoir lui cacher dans mes lettres. — Mon séjour chez les Nordistes? Elle savait que je faisais partie de la légion d'Hampton, prisonnière des Yankees. — Le billet de l'Américaine à Hannover-Gourt-house ? Par Jules, qui était attaché au pouvoir dirigeant, à Richmond, elle avait dit sa peine à l'une de ces femmes qui jouaient si bien le rôle d'espion dans le camp de Mac-Glellan... Enfin, elle m*avait suivi, jour par jour, depuis notre dernière séparation.

Le convoi étant formé, on sonna le départ. Marie et Jacquet suivaient l'escouade. Quel soupir sortit de ma poitrine quand nous pénétrâmes dans la ville ! Nous livrâmes les prisonniers, et, sans perdre une seule minute, nous nous rendîmes, Marie et moi, chez Jules, qui me ré-

péta tout ce que m'avait dit ma fiancée au sujet du licenciement. Avant de me questionner sur ma situation, avant même de me demander en quel état de santé je me trouvais, Jules inscrivit sur une feuille, et sous ma dictée, ce qu'il appelait l'état de 7nes services, et ce ne fut qu'après m'avoir fait signer un papier vert et l'avoir remis, cet état, à un nègre qui lui obéissait, que mon capitaine redevint le frère de Marie ; il me donna des preuves de sa vive amitié, et me promit qu'avant huit jours ma carrière militaire serait définitivement terminée.

Le 1" juillet, le gouvernement de Richmond reçut les plans de défense de l'ennemi, qui était solidement installé sur les bords du Jamesriver. En un point excellent, nomme Malvern- Hill, sur une élévation bien découverte, trois cents pièces de canon étaient braquées, et cent canonnières mouillées dans les eaux du James croisaient leur feu avec ce mamelon fortifié. Cependant, ce déploiement de forces n'intimidait pas encore nos généraux, et le 2 juillet, nous reçûmes les affreux détails de l'assaut téméraire qu'on avait essayé sans succès. Nos pertes étaient énormes. L'ennemi était décidément bien abrité. Mais la campagne de cette fameuse

armée du Potomac était tout aussi complètement terminée. Mac-Glellan, malgré le titre déjeune Napoléon que lui donnaient les siens, n'avait pas réussi à entamer Richmond !

Il était convenu, entre nous, que notre départ pour la plantation resterait fixé au lendemain du jour où mon bulletin de licenciement me serait donné. Je ne quittais pas l'hôtel du gouvernement, le salon où Jules avait installé son service, pour être bien certain de ne pas passer une seule minute de trop à Richmond. J'avais toujours peur, quand je me promenais dans les rues de la ville, de voir sur un mur quelque affiche ordonnant une nouvelle prise d'armes... Quel changement s'était opéré en moi ! La présence de Marie ne m'avait pas, cette fois comme jadis , rempli l'âme d'ardeur guerrière, et, bien que la situation fût plus grave qu'elle ne l'avait jamais été, puisque les Nordistes avaient pris Norfolk, cette porte de la Caroline du Nord, et campaient au fond du James-river; bien que, dis-je, les mêmes craintes d'envahissement subsistassent, j'aurais plutôt renoncé à mes droits de citoyen d'Amérique qu'accepté une nouvelle campagne. L*avocat Harris avait ébranlé mes convictions, et, malgré tous les efforts que je faisais pour me persuader

qu'il ne m'était pas permis d'hésiter entre les paroles d'un ennemi et les actes des cœurs loyaux qui m'entouraient, j'entendais toujours dans mes oreilles une voix, la voix de Harris, qui me disait : « Vous vous battez pour le maintien de resclavage ! >• Cette idée me poursuivait partout.

Je passais presque toutes mes journées chez Jules : car Marie préparait notre départ, et, tout en lisant les journaux qu'on apportait à mon capitaine, je pensais à ce maudit Nordiste, cet éloquent Harris ! Je n'y pus plus tenir. Je soumis à Jules les doutes qui m'envahissaient. « Oui, lui dis-je en terminant, depuis que j'ai appris sous le coup de quelles lois vous réglez le mariage ; depuis que j'ai vu le bon docteur Murrey vivre du labeur de quelques noirs; depuis que j'ai entendu le récit de cet affreux chasseur de nègres. .. je n'ose plus m'abandonner à cette admiration de la vie libre des Américains ! Harris m'a dit que nous nous battions pour le maintien de l'esclavage.

— Votre Harris , répliqua Jules, a répété ce que tout le monde dit dans le Nord pour donner un semblant de droit à la guerre que poursuit Lincoln ... Tous les arguments se sont produits . . . Eh bien, que chacun se fasse une conviction.

Pour moi, je vous dirai que les chiffres de Barris sont exacts. Il y a, en effet, 3,953,742 esclaves qui représentent une valeur de 16 milliards 250 millions de francs... Mais ce que ne vous a pas dit Harris, c'est que le Sud a une population de 6 millions de blancs et qu'il n'y existe que 384,884 propriétaires d'esclaves. Si vous croyez que trois cent mille hommes, seuls, résistent au Nord, alors vous devez donner raison à Harris... Mon cher ami, continua Jules en souriant, vous avez une telle peur de vous retrouver sur un champ de bataille, que vous vous creusez l'esprit pour vous prouver que votre devoir vous rappelle à la plantation.

— C'est vrai!

— Soyez satisfait, vous ne vous battrez plus. Tenez, voici un journal du Nord; lisez cet article, il vous plaira. « Je lus, tandis que mon capitaine faisait crier sa plume sur un registre très-épais. <v Nous suivons, avec un intérêt plus pénible chaque jour, le développement d'une situation dont la durée dément les espérances exprimées tant de fois à Washington. Il faudrait, en effet, que nous eussions oublié les événements qui, à un moment solennel de l'histoire des États-Unis, ont intimement lié ce pays à la

France, et les sympathies traditionnelles qui en ont été la suite, pour n'être pas bien sincèrement affectés d'une lutte dont le seul résultat jusqu'ici a été la destruction d'incalculables richesses, et une effroyable et toujours croissante effusion de sang. >»

Je m'arrêtai sur ce mot.

« Lisez, lisez, me dit Jules; cela vous plaira.

■— Gela me plaît; mais qui a écrit cette lettre ?

— Elle vient de France... lisez. »

Je repris ma lecture : «... Tant de sang répandu, tant de ruines accumulées depuis plus d'une année, n'ont abouti qu'à multiplier les souffrances des populations américaines, et à aggraver les dommages qui devaient être, pour l'Europe, la conséquence de ces événements. En ce qui nous concerne... »

J'interrompis ma lecture une seconde fois : « Il m'est impossible de comprendre la portée de cette lettre, si je ne sais pas...

— C'est le ministre des affaires étrangères de France, M. Thouvenel, qui a écrit cela à M. Mercier, le représentant de son gouvernement à Washington.

— Maintenant je puis lire.

— Lisez. »

Je repris le journal : « En ce qui nous concerne, toutes nos appréhensions se sont vérifiées, et des sollicitations que justifient de trop réelles souffrances, ne cessent de réclamer du gouvernement de l'Empereur un remède à ce triste état de choses... Nous avons l'espoir que la conviction qui commence à gagner les esprits, en s'affirmant plus hautement et plus courageusement, hâtera le moment où une intervention amie et officieuse pourra peut-être, sans exciter d'ombrage, s'offrir avec opportunité pour aider au rétablissement de la paix en Amérique. >»

Je relus cette lettre deux fois pour peser chaque mot.

« Eh bien ! me dit Jules, que pensez-vous de tout ceci?

— Je pense que le mot « paix » est bien bon à prononcer.

— En ce cas, désolez-vous : car les armes seules termineront le conflit.

— Je ne veux pas vous croire.

— Vous me croirez, quand vous saurez qu'en réponse à cette proposition de paix, ainsi qu'à la proposition d'un armistice de six mois,, le nouveau gouverneur nordiste de la Nouvelle- Orléans vient de décréter la saisie de toutes les propriétés de ceux qui ne prononceront pas

un serment d'allégeance aux États-Unis, avec « amende, emprisonnement, travaux forcés « et confiscation réservés aux récalcitrants. » C'est une lutte acharnée... Heureux sont ceuxlà qui, comme vous, ont fait leur temps avant que la haine la plus noire ait envenimé les ennemis !

— Que voulez-vous dire?

— Jusqu'ici on s'est battu noblement, face à face, et chacun se plaisait à reconnaître la bravoure de l'adversaire vaincu... Aujourd'hui, dans les deux camps, on se déteste. Par tous les moyens on veut vaincre, écraser, anéantir. Soit! nous riposterons! Mais parler de paix, d'armistice maintenant, c'est ne pas savoir à qui l'on s'adresse. Certes, cela est généreux. Mais, aussi, l'Europe qui nous a connus ne peut pas savoir à quel degré de colère est chauffé notre cœur!... Je vous fais de la peine? je le sais! Voici la compensation...

— Quoi ! ce papier ?

— Encore une signature et un cachet, et vous serez hors des cadres de l'armée.

— Nous pourrons alors partir demain !

— Vous pourrez partir ce soir. »

Je n'attendis pus une seconde de plus. Je courus vers Marie, et, en lui annonçant la bonne

nouvelle, je riais et battais des mains comme un enfant.

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