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CHAPITRE III

Baptistin licencié. — Les Nordistes dans la Caroline du Sud. — La gare de Richmond. — L'incendie et l'attaque.

Déjà, dans deux malles étroites, nous avions jeté tout ce que nous désirions emporter, et, le genou plié, tirant sur la courroie, je riais de l'ardeur que nous mettions à hâter notre départ, lorsque la porte s'ouvrit avec fracas. Jules, s'arrêtant sur le seuil, nous apparut. D'abord, il nous regarda sans prononcer un seul mot, et il s'avança ensuite avec autant de calme qu'il avait mis de promptitude à gravir les trois étages et de brutalité à' pousser la porte. Son silence témoignait de son extrême embarras. En égoïste, mon premier cri fut celui-ci :

« Je ne suis pas licencié?

— Yoici la feuille de licenciement signée et cachetée, » répliqua Toinot en me tendant le papier officiel.

— Que SG passe-t-il? questionna Marie, qui connaissait trop son frère pour être trompée par l'attitude pleine de froideur qu'il s'efforçait de conserver.

— Rien, en vérité, » repartit Jules.

Et il arpentait la petite chambre, chantonnant, rêvant, soupirant.

« Jules, reprit Marie, vous êtes venu en toute hùte, et vous vous taisez... Vous nous cachez quelque chose?

— Je me retire, dis-je, en consultant Marie du regard.

— Non, pas vous, riposta Jules plus vite qu'il n'aurait voulu.

— Moi, alors? questionna doucement ma fiancée.

— Voici bien des mystères pour des riens , reprit mon capitaine, après un silence... Restez tous les deux. Je voulais tout simplement vous dire que les Nordistes, pour effacer leur insuccès de Richmond, ont résolu de déployer une très-grande activité partout où sont établis leurs campements; que, par conséquent, la guerre va devenir générale, et qu'il va se livrer désormais de nombreux combats sur divers points du territoire, et que...

— Mon frère, interrompit Marie, vous n'avez

pas quitté votre salon de travail, vos trèssérieuses occupations au siège du gouvernement, pour venir nous apprendre ce que nous savons déjà? De grâce, avouez...

— Il me semble, ma sœur, que tout ce que je viens de vous dire est de la plus grande gravité.

— Soit! mais en quoi cela peut-il nous intéresser, nous qui nous apprêtons à quitter la capitale pour nous retirer tranquillement dans notre plantation?

— Gela vous intéresse,' enfant, puisque rien désormais ne vous garantit la sûreté des routes.

— Gomment cela?

— Pour aller à la plantation, il vous faut prendre le chemin de fer qui court vers le sud, parallèlement au rivage, et lie Richmond à Gharleston?

— Eh bien?

— De Norfolk à Gharleston le rivage étant couvert de troupes nordistes, qui vous permet de supposer que nos ennemis ne tenteront pas un coup de main contre ce même chemin de fer, qui nous est d'une si grande utilité?

— Quoi! au lendemain des batailles de Gaines'Hill, de Savage-station et de Malvern-Hill,

VOUS pensez que les hommes du Nord, harassés, vaincus, en retraite, vont songer à...

— Le chemin do fer passe à deux lieues à peine de leur camp retranché.

— Ah!

— Pensez-vous, maintenant, qu'il est prudent de hâter votre départ?

— Vraiment, dis-je à mon tour, c'est pour nous inviter à nous presser que vous êtes venu? Vous voici servi à souhait : tenez, placez ces malles sur mon épaule, et en route !

— Non, non, ne partez pas... attendez encore.

— Mon frère, reprit Marie, je ne vous comprends plus.

— Voyons, je me perds dans des émotions dont je ne suis plus le maître... Marie, ma sœur, vous avez droit à la vérité : eh bien, de Norfolk, cet arsenal devenu un nid de centaures, des corps de cavalerie nordiste ne cessent, depuis deux jours, de se répandre dans la Caroline du Nord, en partisans, pour enlever les récoltes, ruiner le pays... et ce matin nous est arrivée la nouvelle certaine, que je vous apportais, et que j'hésitais à vous communiquer. . .

— Parlez, parlez, mon frère, dit avec beaucoup de calme ma fiancée.

— La cavalerie ennemie a fait plusieurs

excursions dans... la Caroline du Sud... jusqu'à Columhia... dit-on.

— Et nous sommes ici, loin de mon père? s'écria Marie .

— Nous partirons dans une heure, continua Jules. J'irai avec vous... Des officiers sont envoyés pour instruire notre gouvernement. Je serai de ceux-là... Dans quelques minutes je reviens, atiendez-moi. »

Jules revint avec Jacquet, et nous nous rendîmes aussitôt à la gare de départ. Il régnait une animation extraordinaire. On n'y voyait pas, comme jadis, des pyramides de marchandises et des groupes de voyageurs; mais des chevaux, des soldats de toutes armes et des caisses sur lesquelles le mot « poudre >• était écrit. La locomotive, droite sur les rails, le front tourné vers le sud, remorquait une vingtaine de wagons énormes, et dans ces wagons étaient entassés des soldats et des chevaux qu'on dirigeait vers l'intérieur des terres. Nous prîmes place dans la dernière voiture, avec des fantassins qui portaient le costume de combat, et dont la giberne était lourde de cartouches.

Avant de s'entasser dans les wagons, debout sur les quais, ils chargeaient leurs fusils et leurs

revolvers. Et quand la locomotive nous eut emporté à toute vitesse loin de Richmond, à chaque ouverture, à chaque portière, des soldats restaient debout, le canon de leurs fusils maintenu dehors. Les Nordistes, plusieurs fois déjà, avaient attaqué des convois en pleine marche.

Combien le temps nous paraissait long ! On étouffait dans ces boîtes pleines de soldats. Mais la locomotive, lancée à toute vapeur, roulait si bruyamment sur les rails qu'on se sentait emporté vers l'espace. J'éprouvais une si grande consolation de me savoir sur la route de Florence, que les dangers d'une telle course sur une voie que l'ennemi pouvait avoir détruite, ne m'épouvantaient pas. Tout à coup, le train s'arrêta : aussitôt tous les soldats descendirent. Marie voulut les suivre; Jules la supplia de rester dans le wagon, lui promettant de lui venir tout dire. Cent mètres de rails avaient été enlevés. En un quart d'heure, la voie fut rétablie, et sans autre incident nous arrivâmes à Florence.

Quel pèlerinage ! Le souvenir de cette journée me glace encore d'épouvante. L'énergie de Jules me servait de stimulant et la présence de Marie m'interdisait toute faiblesse. D'abord,

en sortant de Florence, on aurait dit que la route venait d'être labourée : il y avait des ornières profondes. Jules, dont l'œil était exercé, ramassait de-ci de-là des balles de plomb. On s'était battu sur ce terrain. Moi, je ne regardais que l'horizon, usant mes yeux à chercher, au delà des mamelons, les pointes des pins géants. Nous étions arrivés à ce point où le premier nègre que j'avais rencontré, m'avait indiqué ma route... et je ne voyais rien encore ! Nous marchions, nous guidant comme nous le pouvions : car ni Marie ni Jules ne reconnaissaient le pays... Il y avait là, jadis, une maison blanche, carrée, bien connue des Garoliniens du Sud... Où cette maison s'élevait, il y avait maintenant un tas de cendres... et tout autour pas une âme! le silence, le désert... Enfin, le bois, masse compacte, nous apparut.. . Eh quoi ! ce bois si vert, quelle parure nouvelle a-t-il revêtue? Ces arbres sont noirs, et le sol estgris... L'incendie encore ? Oui, le bois a été brûlé ! Mais le feu n'a détruit que lalisière. Nous retrouvons bientôt la mousse verte émaillée de fleurs et les pins, les grands pins aux feuillages sonores qui semblent saluer notre retour de leur plaintive psalmodie.

Marie avait pris mon bras et elle se serrait

contre moi, comme si elle avait eu peur sous ces ombrages... Oli! il fallait ce sourire de la nature pour nous préparer ! Il fallait que la tristesse profonde sortit un instant de nos cœurs, pour que nous eussions la force de voir le tableau qui allait nous surprendre ! Nous sortons du bois... nous nous regardons comme des statues!... Nous n'en voulions pas croire nos yeux, et nous nous appelions en témoignage. La grille de la plantation, tordue, brisée, pendait aux gonds comme une dentelle déchirée; les cases des nègres n'existaient plus, et la maison de maître Toinot était noire. Nous tenant par la main tous trois, nous avancions. Plus de varande, plus de portes, et les volets calcinés formant des taches plus noires encore sur la façade de l'habitation vêtue de deuil. Nous ne marchions plus, nous courions... Mes lèvres tremblaient, mes dents claquaient... Au milieu de l'allée, Phœbus était étendu au soleil, et, lorsqu'il nous vit, il cacha sa tête dans sa main. Nous ne songeâmes pas à le questionner, et tous les trois nous nous élançâmes vers le premier salon qu'aucune porte ne fermait plus.

Sur la façade il y avait des trous ronds, blancs, sinistres...

Jules , seul , eut la force de passer. D'un

geste , il nous arrêta sur le seuil, et d'une voix pleine d'autorité il nous iuterdit de faire un seul pas. Marie joignit ses mains, et, les yeux pleins de larmes, elle supplia son frère de la laisserle suivre. «Non!» répondit-il sèchement, et il gravit l'escalier, dont les premières marches étaient déplacées. Alors, ma chère fiancée se jeta éperdue sur un fauteuil de jonc, qui était resté au milieu de l'appartement, et elle laissa couler ses larmes. Je ne pus que me jeter à genoux auprès d'elle, et, lui prenant les mains, je ne trouvais pas un seul mot pour la consoler.

Jules revint, sans hâter le pas, les yeux secs, le front haut, et lorsqu'il arriva près de Marie :

« Notre père désire vous voir, lui dit-il avec calme.

— Il vit donc? » s'écria-t-elle en se levant.

Je restai dehout, anéanti, cloué sur place, et Jules me tondant sa main :

a Venez aussi, mon frère, » me dit-il.

Maître Toinot vivait! Cette certitude calmait la grande douleur de Marie, et elle gravit les degrés de l'escalier avec beaucoup de fermeté. Sur la dernière marche, son oncle le prêtre de Gharleston la reçut dans ses bras, et, l'embras-

sant au front, il s'efforça de sourire, le brave homme.

Avions-nous trop souffert depuis notre arrivée à Florence pour avoir encore des larmes dans le cœur ? Nous pénétrâmes dans la chambre de maître Toinot, et nous le vîmes étendu sur son lit de douleur sans qu'un cri de désespoir s'échappât de ses lèvres. Marie fut admirable! Elle embrassa son père sans un sanglot, et se plaça ensuite de côté, pour me laisser couvrir de baisers la main tremblante que me tendait le planteur, en me donnant un de ces regards qui vous réchauffent l'âme. Quelle belle figure d'honnête homme! quelle sérénité ! quelle douceur!

Il nous dit lui-même , sans amertume, sans un mot de haine, sans une expression d'accusateur, tout ce qui s'était passé. Les cavaliers nordistes avaient brûlé le bois, les cases des nègres et la maison. On s'était défendu vaillamment Et la trombe dévastatrice n'avait

fait que passer. Les murs solides, restés debout, avaient résisté à l'assaut. Quatre nègres étaient morts; les autres, à l'exception de Phœbus et de la nourrice de Marie, avaient fui, épouvantés, sans qu'on pût savoir ce qu'ils étaient devenus. Maître Toinot avait reçu deux

balles dans la lutte. Vivrait-il? L'oncle et le docteur Murrey avaient dit : o Oui. » Jules, lui qui avait vu les travaux de la mort dans les hôpitaux de Richmond, ne voulut pas quitter son père, le lendemain, pour aller étudier, comme il s'y était presque engagé, les courses des Nordistes dans la Caroline du Sud.

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