CHAPITRE lY
L'orpheline. — Invasion de Mar^land (14 septembre 18G2). — Abolition de l'esclavage proclamée à dater du l^' janvier 1863. — Disgrâce de Mac-Clellan, le jeune Napoléori.
Du matin au soir, tous les jours, de nombreux visiteurs accouraient à la plantation prendre des nouvelles de maître Toinot. Le contraste du passé et du présent me donnait la mesure de ce que la guerre avait fait! Jadis, tous les planteurs venaient, de la confiance plein l'âme, passer de longues heures chez maître Toinot, et retournaient vers leurs maisons, comme ils étaient venus, seuls, sans armes. Aujourd'hui toutes les épaules étaient chargées d'un fusil, et toutes les ceintures munies de revolvers. Gravement, tristement on s'accostait, et l'on se par-
lait bas . De la gu erre, plus un mot ... Et qu'avaiton besoin de savoir ce que devenaient le corps de Mac-Glellan campé au sud de Richmond, la flotte cuirassée de Farragut ancrée aux bouches du Mississipi, les frégates e.nemies disséminées sur tout le parcours des côtes américaines? Voici qu'on était attaqué en pleine Caroline du Sud ! Chacun songeait à se défendre, et l'on ne quittait sa maison qu'après l'avoir bien garnie de nègres assez armés pour repousser un assaut. Déjà des légions sudistes, cavaliers et artilleurs, parcouraient les routes à la poursuite des Yankees...
Comme l'avait si bien prévu maître Toinot, ma plantation avait été jusqu'ici épargnée. Ainsi, dans le malheur qui nous enveloppait, un rêve consolant nous était encore permis. Nous nous disions, Marie et moi, que son père viendrait, dès sa convalescence, s'installer dans notre maison , et que nous y attendrions, dans le repos, si Dieu voulait nous le donner, la fin de toutes ces horribles choses.
Mais ces rêves eux-mêmes ne devaient pas se réaliser. Malgré les soins dévoués du docteur, malgré Ténergie puissante de la victime, maître Toinot mourut le 25 juillet. Ce fut un jour de ténèbres. Je n'essayerai pas de dire
GUERRE IVAM.
notre douleur. Je ne sais vraiment pas par quel phénomène notre nature si faible peut supporter de pareils coups! Pour moi, c'était comme si une volonté m'avait arraché de ce monde pour me jeter dans un désert inconnu, en me disant : « Va ! et sans appui essaye de vivre désormais. »
Et cependant, je n'étais même pas seulement responsable de ma vie : je devais encore vivre pour Marie, la pauvre chère orpheline! Jules, lui, avait prévu ce dénoùment fatal , et dans ce jour de larmes il ne put contenir son indignation si longtemps comprimée dans son âme. En vain voulait-il s'agenouiller auprès de sa sœur et prier avec elle : son ardeur l'entraînait, et il proférait des mots de vengeance. Le frère du mort, seul, dans cette demeure désolée, se montrait vraiment courageux ; il savait surmonter sa souffrance et il pensait à nous, le grand cœur ! à nous, têtes faibles qu'un arrêt du ciel venait de briser ; à Marie qu'une tristesse mortelle envahissait; à Jules que la colère aveuglait; à moi, enfln, à moi qui par cet événement héritais d'un devoir presque au-dessus de mes forces. Seul je restais pour continuer l'exploitation de notre père : car Jules voulait, plus que jamais, combattre le
Nord, « se venger, » disait-il parfois. . . L'oncle Toinot me chargea lui-même du poids de cette responsabilité, et ne consentit qu'à ma vive demande à devenir notre conseiller.
Phœbus, Jacquet et lanoire nourrice de Marie, voilà tout ce qui nous restait des nombreux es claves de la plantation. Mes esclaves, eux aussi, m'avaient abandonné. Rester dans l'habitation désolée par les Nordistes et visitée par la mort était impossible... Nous fûmes tous nous installer chez moi. En vérité, le sentiment des devoirs qui me haient désormais avait changé mon caractère en un jour. Plus aucune de ces hésitations, de ces timidités qui entretenaient ma faiblesse d'esprit. Marie ne vivait que par moi, et je voulais que son existence fût heureuse. Avec l'oncle Toinot nous nous efforcions de consoler l'orpheline, de lui procurer de douces heures, de lui rendre le repos.
Nous unissions nos prières pour retenir Jules le plus longtemps possible auprès de nous ; mais plus les jours s'écoulaient pour lui dans l'inaction, plus sa colère s'aigrissait. La nouvelle nous vint que les propositions d'armistice faites par le gouvernement français avaient complètement échoué, et cela le remplit de contentement, lui. Il nous lut avec un accent
de satisfaction réelle un article de journal qui décrivait la situation déplorable des Yankees. Les Nordistes qui , il y a trois ans, n'avaient pas un dollar de dette, avouaient maintenant un déficit de il milliards de francs. Et ils devaient payer et entretenir de munitions une armée de 640,000 volontaires ; maintenir sur mer 246 navires montés par 22,000 matelots. Le gouvernement de Washington venait d'émettre du papier-monnaie, et les banques de New- York, de Boston , de Philadelphie et d'Albany avaient suspendu leurs payements. . . Non, Jules ne pouvait pas rester avec nous : il partit, les yeux pleins de flammes, les dents serrées, heureux d'avoir à venger la mort de son père ; et en partant il me fit responsable, lui aussi, du bonheur de Marie.
J'avais redouté ce départ de Jules Toinot : car l'oncle devait nous quitter bientôt pour retourner à Charleston. Vraiment je ne me sentais pas capable de distraire assez Marie pour lui faire, non pas oublier, mais supporter son malheur. Si, du moins, un travail quelconque nous avait été permis ! Courageuse et active comme elle l'était , elle se fût intéressée à l'exploitation du domaine... mais pas un seul esclave pour remuer le terrain ! Eh bien, ce
fut cette absence même de son frère qui me vint en aide. Et en effet, tous réunis, les événements militaires nous arrivaient appréciés par des visiteurs, parmi lesquels le généreux et bon Murrey, et nous n'avions pas le désir, ni elle ni moi, de lire tous les journaux, de consulter les plans qu'ils donnaient pour suivre les détails de la guerre et augurer de l'avenir... Mais voici qu'un acteur du grand drame était notre propre frère . que sa vie était pour ainsi dire comprise dans l'enjeu du combat; que son retour, comme il l'avait dit lui-même, ne serait dicté que par l'anéantissement de l'une des deux armées... Oh! alors, ce fut notre occupation quotidienne que la lecture des journaux et l'appréciation des faits... Gela nous prenait quelquefois des journées entières: car nous tracions sur le terrain les plans de campagne et les marches des troupes .
Nous vivions modestement, Marie obéie par la négresse et par Phœbus, occupant, ainsi que je l'avais exigé, presque la totalité de notre maisonnette ; moi, toujours suivi de Jacquet, dormant dans une chambre basse qui communiquait directement avec le dehors ; passant nos journées à questionner les journaux, cultiver nos fleurs, et nos soirées à faire de longues
promenades. Elle et moi nous portions le deuil de notre père, bien que la tombe blanche du planteur sur laquelle nous allions prier, la main dans la main, tous les jours, nous interdit de songer pour le moment à la cérémonie de notre mariage.
• Ainsi que l'avait dit Jules, la guerre était devenue générale. Ce n'étaient qu'escarmouches sans importance et faits d'armes isolés ; on n'entendait plus parler de ces grandes expéditions qui semblaient devoir décider de la victoire en un jour. Les armées nordistes se préparaient à agir sur plus de dix points. En somme, les Yankees s'étaient emparés de la Nouvelle-Orléans dans le Sud, et fermaient par conséquent le Mississipi ; de Norfolk, des côtes de la Caroline du Nord et de l'archipel de Port- Royal qui commande Charleston, cette forteresse de la Caroline du Sud, à l'ouest ; et ils étaient établis à Nashville, la capitale du Tennessee, État central... Telle était la situation.
Les Sudistes, comme le disaient les Yankees, se trouvaient donc serrés dans les nœuds d'un serpent. Jusqu'en septembre, rien de bien sérieux ne se produisit, et nous espérions, Marie et moi, que lasses de lutter les deux armées mettraient bas les armes, lorsque, le 14 septembre.
nous apprîmes que nos troupes marchaient à leur tour vers la capitale ennemie, Washington. C'est ce qu'on appelait l'invasion du Maryland .
Jackson, sous les ordres de Lee, renouvela le désastre de BulFs-run. En un point nommé South-Mountain se livra le grand combat : Lee et Mac-Clellan se retrouvaient face à face, chacun commandant cent mille hommes. Quatorze heures dura la lutte ; un champ de blé fut pris et perdu quatre fois. Yingt-cinq mille soldats restèrent sur le champ de bataille. Les Sudistes n'avaient pas pu passer au travers de l'armée ennemie. L'invasion était repoussée.
Jules avait pris part au combat.
Et tandis que le Nord remportait ainsi une brillante victoire, tous ses corps détachés se signalaient par des succès dans le Kentucky, le Missouri, le Tennessee et la frontière indienne. Mon capitaine n'était pas découragé; mais il reconnaissait que nous étions dans une mauvaise voie.
Yoici que de Washington nous arriva la grande nouvelle. M. Lincoln avait déclaré qu'à partir du l"'' janvier 1863, « toutes les personnes tenues en esclavage dans chacun des États insurgés contre l'Union seraient libres doréna-
vant et toujours . « J'oubliai la guerre pour me réjouir, vraiment, de cette solennelle abolition de l'esclavage.
Le docteur Murreyme fit remarquer que cette mesure n'avait été prise par Lincoln que pour se permettre de former des régiments de noirs, et exciter à la révolte tous les esclaves répandus dans les territoires du Sud. Cette mesure donc devait amener de cruelles représailles, que nous ne pûmes nous empêcher de déplorer vivement avec Marie. En effet, notre président Jefferson Davis déclara à son tour « que, à partir du 1" janvier 1863, tous les officiers fédéraux faits prisonniers seraient condamnés aux travaux forcés jusqu'à la fin de la guerre ou jusqu'au retrait de la proclamation de Lincoln, et que tous les officiers commandant des soldats nègres ou qui se permettraient de libérer des esclaves, seraient mis à mort sans autre forme de procès. » Ces événements jetaient le dégoût dans mon cœur, et je m'estimais heureux de n'avoir plus à prendre part à la lutte. Je ne donnais pas encore raison complète à Harris, mais vraiment je me surprenais à découvrir un peu de vérité dans ses paroles. L'existeo ce me devenait lourde dans cette atmosphère de vengeance et de haine. Ce n'étaient plus des soldats, mais des enragés
qui se heurtaient. Dans un combat près de Charleslon, nos otliciers avaient lâché une meute de chiens dressés à la chasse aux esclaves contre un régiment de noirs qui les menaçait.
Cette proclamation émancipatrice de Lincoln avait en quelque sorte arrêté les grands mouvements militaires ; et puis il se passait quelque chose de grave chez nos ennemis : Mac-Glellan venait d'être rappelé et remplacé par le général Burnside. Cassant le jeune Napoléon, Lincoln l'accusait de s'être mis au-dessus de la discipline et de s'être fait chef de parti au lieu de rester simple général. Mac-Clellan ne s'est plus battu depuis. Le général Burnside était celui qui avait conquis pour le Nord les côtes de la Caroline. On disait qu'il devait, à son tour. marcher sur Richmond.