CHAPITRE V
Bataille de Frédériksburg (13 décembre 18G2). — Attaque de Vicksburg (27 décembre). — Jackson le mur de pierre et la cavalerie pédestre. — Bataille de Chancelorsville (1^' mai 1863).
Le 11 décembre Burnside rencontra Lee, à moitié chemin des deux capitales. Sur les
hauteurs qui dominent une ville nommée Frédéricksburg étaient nos troupes. Le Rappahannock-river coulait entre les deux armées. 150 pièces de canon avaient bombardé la ville. Le 13 l'assaut avait lieu, et, après une bataille qui occupait dix kilomètres de longueur et frappait de mort dix mille Fédéraux, ceux-ci évacuaient leur position , perdant ainsi leur quatrième campagne contre Richmond.
Le général Burnside, vaincu, fut remplacé par le général ÏÏooker, d'une témérité sans égale, d'une activité dévorante : les Nordistes ne l'appelaient que Fighting Joë (Joseph le combattant). Cet insuccès fit renoncer à poursuivre la prise de Richmond. Cette nouvelle paraissait devoir rendre le calme aux contrées environnantes, si dévastées, d'autant plus que les Nordistes se proposaient maintenant d'abandonner leurs plans de guerre en Virginie pour tenter de délivrer le cours du Mississipi, que nos troupes commandaient.
L'amiral nordiste Farragut était à l'embouchure du Mississipi, dans les eau^J! delà Nouvelle- Orléans ; l'amiral Davis était à Memphis, ville du Tennessee assise sur les bords du haut Mississipi; mais le cours central du grand fleuve, dont le nom veut dire père des eaux^ nous appartenait,
et sur une falaise élevée, en un point nommé Yicksburg, nos officiers avaient construit une forteresse qui interdisait le passage aux navires.
Le général yankee Sherman et le général Grant marchent directement, par terre, vers Yicksburg, avec quarante mille hommes. Le 27 décembre a lieu l'attaque ; le 28 les Sudistes sont refoulés ; le 29 ils reprennent leur position sur la crête des falaises, et le 1" janvier 1863 le général Sherman, complètement battu, renonce à l'attaque. En quittant ces terrains pour revenir vers Washington, cette même armée de Sherman remporte quelques succès dans le Tennessee et l'Arkansas. Les Nordistes prennent Murfreesborough après une bataille sanglante. Le cinquième de l'armée fédérale, neuf mille hommes, resta sur le terrain. Nous avions perdu, nous, douze mille hommes.
L'hiver suspendit les opérations.
Les journaux américains profitèrent du repos que donnait à leurs rédacteurs la suspension des hostilités, pour relever le nombre des victimes depuis l'origine du conflit. Au l"" janvier J863, le Nord avait perdu quatre cent cinquante-neu mille cent seize hommes, et le Sud, deux cent vingt-deux mille six cent soixante dix-sept. Il avait été livré deux cent cinquante engagements,
combats ou batailles, depuis l'affaire du fort Sumter.
Jules nous annonça cette suspension d'armes forcée , mais il espérait qu'au printemps de 1863 les opérations reprendraient leur cours; que le Sud serait en mesure de répondre à* toutes les attaques de l'ennemi ; que Richmond, Yicksburg, Charleston, Mobile, etc., seraient en état de repousser tout assaut, et que la guerre, devrait-elle durer encore deux ans, serait parfaitement supportée par le Sud. Cette idée qu'on pouvait encore se battre pendant deux ans ne pouvait entrer dans mon esprit.
De mois en mois je me plaisais à renvoyer la fin de toutes ces horreurs, et toujours l'espoir parvenait à me consoler... Mais Jules, avec sa connaissance des nécessités de la guerre, admettait comme possibles encore deux ans de lutte ! Et j'étais là dans ma plantation, paisiblement désireux de chanter l'hymne de la paix, laissant les jours succéder aux jours et confiant dans l'avenir !
Cette lettre de Jules me fit songer à l'imprudence que je commettais. Qui pouvait compter sur la tranquille occupation de Norfolk par nos ennemis ? et puisque l'hiver avait arrêté les grandes opérations mihtaires, n'était-il pas pré-
sumable que les cavaliers devaient en profiter pour reprendre leurs courses effroyables dans les deux Carolines ? Cette pensée me dictait un nouveau devoir. Je ne devais pas, pour Marie, risquer les suites d'une attaque qui pouvait se produire. Chacun se gardait dans la Caroline du Sud, et un cri d'alarme ne réunissait que quelques planteurs... Ainsi, en une minute, je me décidai à quitter la plantation pour aller vivre à Charleston, avec l'oncle Toinot. Dans une ville la guerre est moins dure à supporter. Je me demandais maintenant comment j'avais pu rester si longtemps isolé dans ma plantation, livrant à tous les caprices des Nordistes le bonheur, la vie peut-être de Marie. Je fis part à ma fiancée de ma décision, et elle l'approuva complètement.
Installés à Charleston, nous nous serions crus à cent mille lieues des États en lutte. Les nouvelles de la guerre qui nous venaient de Washington et de Richmond, semblaient nous arriver d'un pays qui n'était plus le nôtre, tant les phrases ardentes des journalistes, qui sonnaient déjà la charge des combats du printemps prochain, contrastaient avec la tranquillité qui régnait dans la ville. J'avais eu raison de quitter le district de Columhia. Tous les huit jours,
Phœbus allait voir si ma maison n'était pas incendiée. J'avais, d'ailleurs, fait le sacrifice de cette construction. Il me suffisait de savoir que le terrain me serait conservé, et qu'après la paix je pourrais reprendre l'exploitation de notre malheureux père. Il y avait là de quoi satisfaire vingt ambitions semblables à la mienne . Marie pensait exactement comme moi sur ce sujet.
La vive ardeur de Jules s'était un peu refroidie. Il n'avait pas pu supporter les inactions de la vie des camps, et il était revenu à Richmond pour reprendre ses travaux. Le printemps nous envoyait déjà ses brises tièdes. Cette époque devait marquer la reprise des hostilités, c'est vrai ; mais je l'avais choisie aussi, cette saison, pour réclamer la bénédiction de l'oncle Toinot. Pourquoi aurions-nous encore attendu ? Ce mariage n'était-il pas selon les vœux du mort? Je m'en ouvris au prêtre :
« Marie a fixé le 15 mai, me répondit-il.
— Quoi ! elle ! la première !
— Oui, la première !.. Laissez-lui la joie de vous annoncer la bonne nouvelle.
— Je vous le promets, mon père. »
Mais cette chère Marie avait surpris mon entretien avec l'oncle Toinot ; et lorsqu'elle me
vit accourir vers elle, joyeux, chantonnant, embarrassé dans cette joie que je voulais lui cacher en partie, elle devina mes pensées, et me prenant la main :
a Je crois, me dit-elle, que notre bon oncle a été bavard aujourd'hui ?
— Non, dis-je à la hâte, c'est moi qui lui ai demandé!!! »
J'avouais tout ainsi, du premier coup. Elle en rit comme un enfant. Nous écrivîmes aussitôt une lettre à Jules pour lui annoncer la grande décision. On pouvait se battre maintenant : Marie allait être ma femme ! . . .
Une nouvelle forteresse avait été ajoutée à celle de Yicksburg , pendant l'hiver , sur les bords du Mississipi. Le général Grant et l'amiral Porter avaient reçu du gouvernement nordiste sa plus belle armée et sa plus forte escadre de vapeurs blindés. Jefferson Davis se rendit en personne à Yicksburg, ce qui faillit déranger un peu nos projets ; car Jules ne pouvait quitter Richmond pendant Tabsence du président.
Davis harangua nos troupes :
« Que Yicksburg et Port-Hudson, ces deux boulevards de notre liberté , résistent, avait-il dit, et la confédération vivra. »
Après une suite de combats infructueux les
Nordistes, le 27 avril, entamèrent le siège régulier de Yicksburg.
Pendant ce temps, l'amiral Dupont investit Charleston, plutôt pour « animer un peu la vie des marins qui maintenaient le blocus, que pour tenter une entreprise téméraire contre le fameux fort Sumter, » ainsi que nous l'avait écrit Jules, par la même lettre qui nous annonçait sa prochaine arrivée.
L'escadre de Dupont avait franchi la barre le 7 avril avec une frégate cuirassée, une canonnière blindée et sept monitors. Nous avions, nous, trente mille hommes dans la place, et trois cents canons au fort Sumter ou autres forts... Mais une simple chaîne tendue du fort Sumter à l'île Sulivan avait arrêté l'amiral. Cependant le feu de nos artilleurs avait démonté cinq bateaux avant la retraite de l'ennemi.
Jefferson Davis revint à Richmond, et Jules, ainsi qu'il nous l'avait promis, arriva le 3 mai à Charleston. Il nous parut très-préoccupé. Pour demeurer fidèle à sa promesse, il avait abandonné ses travaux au moment où de graves comphcations allaient, croyait-il , se produire. Il était venu douze jours avant le terme fixé, parce qu'il prévoyait des événements qui , selon lui, devaient nous chasser de Charleston,
et il voulait, dans sa tendre sollicitude, nous savoir unis à jamais. Certes, il ne se heurta pas à la plus petite difficulté, lorsqu'il nous demanda gravement de rapprocher la date de notre mariage. Il était arrivé le 3 mai : le 5 nous devions nous agenouiller devant l'autel.
Le 4 mai, la veille du grand jour , nous préparait une surprise. Ces complications qui absorbaient l'esprit de Jules s'étaient dénouées en quelques heures dans les plaines de la Virginie : sur les bords du Rappahannock- river, Jackson, ce héros du Sud à qui l'on avait donné le surnom de Stonewall ( le mur de pierre ), tandis qu'on nommait son armée la cavalerie pédestre, pour exprimer la rapidité merveilleuse de ses opérations ; Jackson, à la tête de cinquante mille hommes, avait brusquement assailli l'armée fédérale. Le général nordiste Sedgwick, après avoir soutenu le choc brillamment, s'était emparé des hauteurs contre lesquelles Burnside s'était vu vaincre, et notre Lee était venu tout terminer en repoussant l'ennemi jusqu'au delà du Rappahannock. Cette victoire était telle, qu'on ne songea pas d'abord à pleurer la perte de Jackson, mort en héros sur ce champ de bataille, et l'enthousiasme qui se répandit chez les Sudistes fut d'autant plus
grand, que de Washington nous arrivèrent les échos de l'explosion de douleur qu'avait produite la bataille de Ghancelorsville. 11 paraît que des réunions, des meetings, avaient demandé la paix . A ce vœu Lincoln avait répondu par la mise à exécution de la loi de conscription votée par le congrès. Nos troupes, victorieuses, c'est-à-dire cent cinq mille hommes commandés par Lee, poursuivaient une nouvelle invasion sur le territoire ennemi.