CHAPITRE YI
Le mariage. — Combat de Gettysbourg (l^r juillet 18G3). — Prise de Vicksburg et de Port-Hudson (4-7 juillet). — Attaque de Cliarleston (10 juillet), assaut (18 juillet); retraite (10 septembre).
Les chances de cet engagement de Ghancelorsville ayant été pour nous, Jules devait, à mon avis, être débarrassé de ses préoccupations. Bien au contraire, il ne devint que plus exigeant et supplia son oncle de ne point retarder la cérémonie, ce qui contraria fort le bon prêtre, qui n'avait pas pu préparer encore tout ce qu'il aurait voulu. Le 5 mai, au matin, Marie et moi nous pénétrions dans la chapelle
pour y être unis . Les élèves de mon oncle chan- I aient des cantiques, l'orgue répandait ses harmonies, et les nuages de l'encens nous enveloppaient. Le bonheur me transportait au delà de ce monde, et il me semblait que j'allais vivre désormais dans le ciel. Marie pleurait : la chère âme priait pour son père. Jules, debout, se montrait impatient.
Dès que la cérémonie fut terminée , que l'oncle Toinot nous eut béni, et qu'à nos doigts brillèrent les anneaux d'or du mariage , mon capitaine me prit à part et me confia le sujet de ses préoccupations :
« Je sais, me dit-il, qu'une attaque de Charleston est combinée par la flotte du Nord... Vous voici le maître de la destinée de ma sœur! A vous de savoir si vous devez rester à Charleston. Moi, je vais reprendre un service actif dans les armées sudistes...
— Pourquoi ne restez-vous pas à Richmond? lui dis-je en toute franchise.
— Parce que nos ennemis me doivent une double vengeance.
— Que voulez-vous dire?
— Ils ont tué notre père, et mon meilleur ami vient de succomber sous leurs coups.
— Quel ami ?
— Le docteur Murrey est mort : sa maison est brûlée! »
Ce fut comme un coup de foudre. J'étais anéanti! Cependant Marie, ma femme... ma femme^ vint à nous, le sourire sur les lèvres, nous demander si son mari daignerait lui offrir son bras pour la conduire dans le salon où l'oncle Toinot avait ordonné le repas traditionnel. Pour rien au monde je n'eusse voulu chasser cette lueur de joie de ces chères lèvres qui n'avaient pas souri depuis si longtemps.
Egoïstes dans notre bonheur, nous devînmes tous les deux si indifférents aux choses de la guerre que nous ne lisions plus les journaux; et c'est l'oncle Toinot qui, à table, tous les jours, nous apj?renait les nouvelles importantes dont tout Gharleston s'occupait. Unis enfin, mariés, ne faisant qu'un selon le saint précepte, il nous semblait que rien ne devait désormais nous arracher un soupir de crainte. Je dis à Marie, aussitôt après le départ de Jules, qui avait eu lieu le lendemain de la cérémonie... je lui avouai l'attaque imminente de Charleston. Pour toute réponse :
« Il faudrait, me dit-elle, que nous fussions bien malheureux pour qu'une bombe vînt justement défoncer la maison de notre oncle !
— Alors, Marie, vous ne voulez pas retourner à Richmond? c'est là le siège de notre gouvernement, la ville qui sera toujours le mieux défendue, la dernière attaquée.
— A quitter Gharleston, je préférerais vivre dans notre chère maison de Golumbia... chez nous !. mais pourquoi partir? ne sommes-nous pas très-bien ici ? »
Je n'eus cependant pas le courage de lui annoncer la mort du docteur.
Les jours passaient ainsi, et dans nos projets la fin de la guerre était fixée dans quelques mois... Aussi tous les combats dont nous arrivaient les détails, concouraient-ils toujours à nous affermir dans cette pensée que le Sud et le Nord avaient épuisé leurs forces, et que l'Union se reconstituerait sur de nouvelles el plus justes bases, chacun apportant sa part de concihation ; le Nord renonçant aux tarifs, le Sud renonçant à l'esclavage... beaux rêves!
Nulle amertume ne pouvait entrer dans nos cœurs : nous étions si heureux ! et il nous semblait très-naturel, alors que nous supposions la continuation de la lutte jusqu'à cette victoire décisive qui ne pouvait tarder, que le plus faible se rangeât avec confiance sous les lois du plus fort : car le plus fort ici n'était pas un étranger,
mais bien un frère. Nordistes ou Sudistes, n'étions-nous donc pas tous Américains ?
Le 1" juillet notre Lee, poursuivant sa formidable invasion, avait été arrêté en un point nommé Gettysbourg, en plein Maryland, et il avait dû reculer en abandonnant aux Nordistes, commandés par Mead, plus de dix mille prisonniers. Pour la seconde fois, notre course sur Washington avait été déjouée. Le 4 juillet, Yicksburg, cette forteresse du Mississipi central, s'était rendu aux généraux de l'Union, et après Yicksburg, Port-Hudson.
a La perte de Yicksburg, avait dit M. J. A. Seddon, le secrétaire de la guerre du gouvernement des Confédérés, est une faute de notre part, et ce serait oiseux pour nous de le cacher; celle de Port-Hudson n'est qu'une conséquence de la première. «
La perte de ces deux forteresses délivrait tout le cours du Mississipi.
Par une lettre, Jules me prévint de nouveau de l'attaque prochaine de Gharleston. Je ne pouvais pas me montrer plus ému que Marie. Et puis, aurait-il été plus prudent de s'aller enterrer dans notre plantation? Certes non, puisque, pour favoriser l'attaque de Gharleston, les corps d'armées nordistes disséminés sur
les côtes des deux Carolines et de la Géorgie, dans le Tennessee, dans TArkansas, dans le Mississipi et dans la Louisiane, avaient reçu l'ordre de tenir en haleine les troupes sudistes campées dans ces divers États. C'est le général Gillmore qui, soutenu parla flotte de l'amiral Dahlgrend, devait opérer contre Gharleston, que les Nordistes nommaient « la ville sainte des esclavagistes. »
Le 10 juillet, les opérations commencèrent. L'ennemi démasqua ses batteries et se mit à canonner les forts , tandis que l'amiral Dahlgrend, qui avait disséminé ses canonnières, balayait (c'est le mot dont on se servait), avec sa mitraille et ses obus, toutes les routes par lesquelles on aurait pu conduire des renforts ou des munitions à nos forts avancés. Le général Gillmore avait d'abord réussi à débarquer 8000 hommes ; l'attaque par terre et celle par mer se combinaient pour nous soumettre.
Mais, vraiment, on ne s'effrayait pas dans Gharleston ; ils étaient si nombreux et si solides, les forts qui en défendaient l'entrée ! Cependant le 1 2, la canonnade parut plus violente encore, et mes oreilles, qui s'étaient presque habituées au roulement infernal, me parurent plus sensibles. C'est que Gillmore tentait un assaut. Ah ! ce fut
une journée pénible... Mais quelle joie, le soir, quand le feu cessa ! L'assaut avait été repoussé. Le 18, nouvel assaut ; nouvelle riposte victorieuse. On augmentait tous les jours la garnison des forteresses principales. Le 17 août r ennemi était arrivé, par des miracles de hardiesse et de patience, à 500 mètres de nos batteries, et il ouvrait le feu contre Sumter, le colosse. C'était affreux à entendre ; tous les jours la canonnade recommençait.
Du côté de la mer, l'invincible fort Sumter n'était bientôt qu'un amas de ruines ; mais il résistait encore. Le 6 septembre fut le dernier jour de cette lutte. Nos soldats épuisés, découverts par la ruine des défenses, abandonnaient tous les forts de la rade et par là livraient aux Nordistes l'entrée de Gharleston.
Quand on vjt, dans les rues, passer tristes, découragés, les héroïques défenseurs du Sud, la peur se répandit dans toutes les âmes, et la plupart des familles se montraient réunies sur le seuil de leurs maisons pour fuir. .. Cependant le fort Sumter, silencieux, à moitié démoli, était toujours là comme une barrière infranchissable, et les hommes de Gillmore campés si près de nous, dans Tîle Morris et dans Tile Folly, ne pouvaient pas mettre la ville au pillage, comme
on le redoutait. Cette situation critique paraissait devoir se prolonger. Après le 6 septembre l'amiral nordiste gDnfinuaà canonner Sumter, et le 10 le gros de la flotte, qui pouvait lancer jusqu'à 4000 kilogrammes de fer sur un seul point, s'éloigna de sa position d'attaque.