CHAPITRE YII
Guerre générale : Chattanooga, Knoxville, Chikamanga, etc. — Evacuation de Charleston. — Attaque de Richmond (4-6-11 mai 18G 4).— Marche de .Sherman.— Le port de Wilmington.— Fin de la guerre. — Assassinat de Lincoln (14 avril 1805).
La décision que nous avions prise de rester à Charleston , décision qui m'avait d'abord rempli d'épouvante, devint excellente, et, sauf le tapage du bombardement du Sumter qui continuait toujours, on n'admettait pas la menace d'un grand danger : on se sentait encore' bien abrité par le Sumter, ce colosse de pierre.
L'ennui, ce terrible mal, commençait cependant à s'appesantir sur nous. Après la tentative semi-infructueuse du général Gillmore contre le fort Sumter, alors qu'on espérait voir se terminer bientôt la lutte, une nouvelle nous arriva de tous côtés qui nous fit augurer d'un
printemps semblable à celui de 1862. Les armées du Nord se flattaient d'avoir conquis « une unité d'organisation très-favorable aux opérations à poursuivre. « On peut dire qu'à ce moment une seule et formidable armée opérait contre le Sud. Le centre de cette armée occupait les vallées du Cumberland et du Tennessee ; Taile droite gardait le Mississipi ;> l'aile gauche, la Virginie.
A peine les opérations commençaient-elles, que nos troupes abandonnaient Chattanooga et Knoxville : Chattanooga, l'entrepôt central de nos provisions et le noyau d'une étoile de chemins de fer qui reliaient toutes nos principales villes ; Knoxville, chef-lieu de la haute vallée du Tennessee oriental. Lee veut reprendre Chattanooga, et il défait les Fédéraux à Chikamanga en leur tuant 1600 hommes , et laissant 1400 des nôtres sur le terrain. Lee investit la place. « Je tiendrai, dit le général du Nord Thomas, tant que j'aurai du pain. « La famine devait nous livrer Chattanooga. Les Grant, les Kooker et les Sherman ne cessèrent de venir nous attaquer, pour rompre cette ceinture de troupes qui étouffait, affamait la place. Enfin Kooker, par un brillant fait d'armes, déhvre les assaillis. Nous étions vaincus. Ainsi, à la fin
de 1863 les Nordistes nous entouraient d'un cercle formidable de canons, et commandaient, par Ghattanooga, le Mississipi et l'entrée de Gharleston , toutes les voies intérieures des communications sudistes.
Et ce n'était plus une suite de combats prévus, réfléchis : on se battait où l'on se rencontrait, en vociférant des menaces de torture. Chaque jour nous apportait un récit douloureux. Ici, une légion entière massacrée ; là, un régiment brûlé dans un hangar... et dans les deux camps la colère était arrivée à son paroxysme. Le blocus, de plus en plus serré, tentait de nous affamer, et l'on commençait à voir des malheureux qui mouraient de faim au coin des rues.
Le nordiste Grant, qu'on nommait le héros de Vicksburg, reçut le titre de chef de toute l'armée virginienne. Il avait demandé et obtenu deux cent mille hommes, et marchait sur Richmond. Un général ennemi, le général Kolpatrick, était venu en reconnaissance jusqu'en deçà des forts de notre capitale. Des bruits sinistres nous arrivaient : on disait que des révoltes de nègres devaient se produire sur plusieurs points, que des incendiaires allaient parcourir les villes, que dans un mois on ne pourrait plus trouver de quoi nourrir un enfant
sur tout le territoire des États confédérés.
Le désespoir s'était abattu sur Charleston, et l'on ne voyait que des visages frappés d'épouvante. Chacun pensait que le Nord allait nous prendre comme dans un étau pour nous écraser, et l'on disait que nos ennemis avaient juré de nous faire payer cher notre révolte. Je m'efforçais de ne pas écouter ces prophètes de malheur, et cependant, malgré moi, je me sentais envahi par l'effroi. A chaque instant on voyait passer dans les rues des caravanes entières de Sudistes qui partaient. Oii allaient-ils? Qui l'aurait pu dire? On assurait que les trois quarts des habitants avaient évacué Charleston ; et, en effet, des quartiers entiers étaient devenus déserts. Mes forces m'abandonnaient. Jules ne répondait plus catégoriquement à nos lettres ; il évitait de satisfaire à nos questions.
Tous les matins je courais à la batterie, où les nouvelles s'échangeaient rapidement, et je n'étais satisfait que lorsque, cent voix m'ayant répété les mêmes choses, j'arrivais à bien saisir la situation. Décidément les Nordistes voulaient prendre Richmond. Grant organisait ses troupes. Lee l'attendait.
Le 4 mai, Grant, V impassible Grant, fît quelques pas en engageant l'action. Trois corps
d'armées marchaient sur notre capitale. Le 6 mai durait encore le combat. « L'armée du Potomac, disait un journal du Nord qu'on lisait à haute voix sur la batterie, l'armée du Potomac marche sur Richmond dans son propre sang et dans celui de l'ennemi. » Le il, un nouvel engagement, suite du premier. Yingt mille soldats avaient succombé !
On parla dans Charleston d'un nouvel appel aux armes. Tous les hommes valides de dix-sept à cinquante ans devaient marcher. Déjà les femmes remplaçaient les commis dans les bureaux d'administration. Jules nous écrivait des lettres pleines de rage. L'oncle Toinot lui-même se disait prêt à combattre, s'il le fallait. Toutes les lèvres ne s'entr'ouvraient que pour prononcer des mots de vengeance. C'était donc là cette Amérique tant vantée par MarmisoUe ! cette République modèle dont il se montrait si fier ! Pour moi l'existence me devenait insupportable dans cette atmosphère de feu. Tout semblait menacer l'avenir de ma bien-aimée ; rien ne le garantissait plus, cet avenir! Richmond pris, que deviendrons-nous? Qui sait tout ce que peut inventer d'horrible une haine alimentée par trois ans de combats ? Marie voulait me cacher sa peine ; mais elle ne parvenait pas à rendre
à ses yeux cet éclat des beaux jours enfuis, à ses lèvres ces sourires source de mes joies... Je lui dis que ce pays me devenait odieux, et elle ne répondit rien, lorsque j'osai lui avouer qu'une pensée de départ avait traversé mon esprit...
Voici qu'un général nordiste, Sherman, à la tête de trente mille hommes, venait d'apparaître dans le Missouri, et il n'avait fait que traverser cet Etat en brûlant tout sur son passage et détruisant les ponts et les chemins de fer. Trois mois après, Sherman était en Géorgie. Il marchait, lui aussi, sur notre capitale. Au dire de tous Richmond devait succomber. Alors l'imminence du danger me remplit d'activité, et je fus assez heureux pour entendre Marie accueilhr avidement mon projet.
Mais comment partir ? Les fuyards n'avaient pas tracé d'itinéraire ; ils se contentaient de quitter Gharleston et campaient là où la faim les arrêtait. Où trouver un asile ? et surtout, en quel heu pouvait-on se rendre pour éviter cet appel aux armes, qui me menaçait, qui remphssait d'angoisses le cœur de Marie ? Il fallait donc quitter l'Amérique, aller en Europe : c'était la seule voie possible*
Notre départ, notre fuite, pour dire le mot
vrai, était décidée ; Jules lui-même l'avait approuvée, pensant qu'un voyage en Europe nous permettrait de passer en paix juste le temps nécessaire pour « terminer la grande affaire. » Je n'avais plus à hésiter, et le choix de la route à suivre n'existait pas. Un port sudiste, seul, était encore ouvert. De Wilmington, dans la Caroline du Nord, partaient encore des navires. Vers Willmington nous nous dirigeâmes immédiatement.
Certes, il fallait se hâter : car nos ennemis venaient de décider l'envoi de quatre frégates, un monitor et dix canonnières pour fermer cette dernière porte. De 1862 à 1864, cent onze bateaux à vapeur chargés de coton avaient quitté Wilmington, et c'était là un beau commerce: car cette marchandise, qui se vendait alors dans le Sud de 0.60 à 0. 75 centimes la livre, se payait en Europe de 4 à 6 francs. Je ne dis pas à Marie que sur ces cent onze navires soixante-dix avaient été pris.
Nous quittâmes Wilmington pendant la nuit, alors qu'un orage épouvantable se déchaînait, circonstance favorable, selon l'avis du capitaine.
En arrivant à Bordeaux nous l'apprîmes, cette fin de la grande affaire, comme avait dit Jules. Nous apprîmes l'arrivée de l'intrépide
Sherman en Virginie, la prise de Richmond et celle définitive de Charleston, qui en furent la conséquence, la reddition de l'armée de Lee, la victoire complète, enfin, des Nordistes...
De Bordeaux à Marseille notre voyage fut sans incidents. Jules vivait. Mais bientôt se répandit la nouvelle venue de New- York à laquelle personne ne voulait ajouter foi : la guerre se serait terminée par un lâche assassinat. Le président Lincoln, c'était vrai, avait été frappé de mort.
Et, malgré le souvenir de toutes les soufirances que j'ai endurées, malgré la vue de cette balafre que je leur dois, j'aime l'Amérique et j'aime les Américains... Qui sait? La paix rendra peut-être bientôt à ma seconde patrie son beau caractère de grandeur ! . . . Mes yeux, sans doute, ne pourront revoir sans larmes amères le sol où s'élève maintenant la tombe de maître Toinot; mais, en vérité, je dois le dire, je me sens quelquefois rempli de cette tristesse vague que l'on appelle le mal du pays... Nous serions désolés, Marie et moi, que monsieur notre fils ne fût pas, par droit de naissance, citoyen des Etats-Unis d'Amérique.
BOCLIIENTS DIPLOMATIQUES