RECLAMATIONS DU GOIJVFRNEMENT FRANÇAIS
M. Mercier, ministre de France à Washiiif/ton, n M. William H. Sctvar(L ministre d'Etat aux États-Unis.
Washington, le 10 janvier 18G2.
Monsieur, S. Exe. M. Thouvenel m'écrivait dernièrement pour m'entretenir des préoccupations que causent au gouvernement de l'Empereur les maux de toute nature que fait peser sur notre commerce et sur notre industrie l'état actuel des choses aux Etats-Unis, et il me signalait, entre autres, ceux qui résultent pour nos négociants de Tinterruplion de toute communication postale avec les Etats soumis au blocus par les forces fédérales. A ce sujet, il me citait, par exemple, ce fait que d'importantes maisons françaises, placées dans les meilleures conditions de solvabilité, se trouveraient subitement exposées à ne pouvoir faire honneur à leurs affaires, faute de recevoir les remises considérables qui leur sont dues par leurs correspondants établis dans les Etats du Sud, et dont l'ensemble, pour la seule ville de la Nouvelle-Orléans, ne s'élève pas à moins de 6 à 8 millions de dollars.
Je ne saurais douter. Monsieur, surtout après Tempressement plein d'obligeance que vous avez rais à faciliter aux Français qui en éprouvaient le besoin, les moyens de sortir de la Nouvelle- Orléans, que vous ne soyez disposé à apporter à une situation aussi pénible tous les soulagements que comportent les circonstances. J'appellerai avec confiance votre bienveillante attention sur une combinaison qui pourrait atteindre ce but dans une certaine mesure, en attendant que les affaii-es puis-
sent reprendre leur cours régulier, et qui me paraît n'avoir rien de contraire au but que poursuit le cabinet de Washington. Cette combinaison consisterait à autoriser les consuls de l'Empereur à recevoir et à délivrer, sous leur responsabilité, les correspondances destinées à nos nationaux, lorsque, après en avoir pris lecture, ils se seraient assurés qu'elles étaient purement commerciales, et qu'elles ne se rapportaient à aucune opération qui pourrait entraîner la violation du blocus. Celte correspondance serait expédiée soit par la légation, soit par le consulat général de New- York, sous cachet officiel, à nos consuls à la Nouvelle-Orléans, à Charleston et à Richmond, et, par ceux-ci, au consul général à New- York, et transmise par des bâtiments de guerre avec la correspondance officielle ordinaire.
Il me semble, Monsieur, que ces conditions, qui, ainsi que toutes celles qu'il vous plairait d'y ajouter, seraient remplies avec le soin le plus scrupuleux, suffiraient pour donner au Gouvernement fédéral toutes les garanties qu'il peut désirer, et qu'elles permettraient, en même temps qu'elles ne nuiraient en rien à Tefficacité du blocus, d'atténuer les embarras qu'il inflige à nos nationaux.
Mercier.
M. Seward à M. Mercier.
Département d'État, Washington, 10 janvier 1862
Monsieur, j'ai l'honneur de vous accuser réception de la note par laquelle vous m'entretenez, d'après les instructions de M. Thouvenel, des maux qui pèsent sur le commerce et Tindustrie française en raison de la situation actuelle, et particulièrement des inconvénients qui résultent pour les négociants français de rinterru[)tion des
communications postales avec les États soumis au blocus par le gouvernement des Étas-Unis.
Cette communication est si importante que je crois nécessaire de Va soumettre au Président et de piendre ses instructions, aussi bien que Topinion de mes collègues de cabinet.
Je vous prie, cependant, d'être bien convaincu qu'il ne sera apporté que les délais indispensables pour la solution des questions dont vous m'avez saisi.
William H. Seward.
M, Seward à M. Mercier.
Département d'Etat, "Washington, 10 février 18G2.
Monsieur, votre note du mois de janvier dernier m'est parvenue en son temps. Elle appelle mon attention sur les embarras dont souffrent le commerce et l'industrie française à raison des troubles politiques qui existent dans la portion du Sud des États-Unis, et elle propose comme remède partiel que la correspondance d'un caractère purement commercial puisse être transmise par les consuls de l'Empereur, à la condition qu'elle soit dans tous les cas ouverte et reconnue par ces agents être purement commerciale et ne tendre en rien à la violation du blocus en vigueur.
L'examen de cette proposition a subi quelque retard, non que le Gouvernement n'inclinât pas à faire cette concession à la France, mais parce que, accordée aux sujets français, cette faveur devrait l'être aussi, en bonne équité, aux citoyens ou sujets d'autres Etats étrangers, et peut-être aussi aux citoyens eux-mêmes des États-Unis.
Je suis invité par le Président à vous dire que les opérations militaires replacent rapidement sous l'autorité des
Etats-Unis les villes commerciales où existe l'insurrection, et que le Gouvernement étudie, simultanément à ces opérations, comment des facilités de la nature de celles dont il s'agit pourraient être accordées. J'espère être bientôt en mesure de revenir sur ce sujet, et en attendant je serai toujours disposé à vous entendre sur cette question avec plaisir, toutes les fois que vous jugerez à propos de m'en entretenir.
William H. Sewarf».
Le Ministre des Affaires étrangères à M. Mercier , Ministre de France à Washington .
Paris, le 27 février I8G2.
Monsieur, vous avez, avec toute raison, démenti le bruit accrédité autour de vous par des correspondances privées que nous nous préparions à reconnaître la Confédération du Sud. Nos sentiments sm- le conflit américain sont toujours ceux que je vous ai fait connaître, et le langage tenu il y a quelques jours sur cette question par M. Billaut , au sein du Sénats ne peut laisser le moindre doute à cet égard. Il a constaté, une fois de plus, que Tattitude que désirait conserver le Gouvernement de l'Empereur était celle d'une neutralité bienveillante.
Si résolus que nous soyons, toutefois, à ne nous prêter à aucune ouverture dont le cabinet de Washington ait à s'alarmer, nous ne saurions cependant cesser de nous préoccuper de la situation plus pénible chaque jour qui résulte de la crise actuelle. Nous en appelons donc, ainsi que vous Tavez déjà dit et que vous ne sauriez trop le répéter, nous en appelons le terme prochain de tous nos vœux, autant à raison de nos sympathies pour TUnion, dont les forces s'épuisent dans une lutte aussi opiniâtre.
que dans l'intérêt général. Les ménagcmeiils que des puissances amies ont à cœur de conserver dans leui* conduite vis-à-vis du cabinet de Washington, ne sauraient certainement Tempocher de se rendre compte de la difliculté croissante qu'elles éprouveront, si l'état des choses se prolonge, à garder la môme attitude. Pour les Etats-Unis, aussi bien que pour elles, une prompte solution des complications présentes est le seul moyen d'écarter des maux plus grands et plus irrémédiables que ceux dont on soutire déjà. C'est, à tous les points de vue, au Gouvernement fédéral qu'il doit convenir de chercher, le premier, comment il serait possible de sortir d'une position qui affecte tous les intérêts. Nous aimons à espérer que le cabinet de Washington sentira de plus en plus l'importance qu'il y a pour lui à prendre à cet égard l'initiative que les circonstances rendraient si opportune.
Bien que M. Seward vous ait déclaré qu'il serait prêt à entendre, un peu plus tard, la proposition que je vous avais chargé de lui adresser, à l'effet d'obtenir pour nos consuls la faculté de délivrer à leurs nationaux les correspondances d'une nature toute privée apportées par nos bâtiments de guerre, je regrette extrêmement que votre démarche soit pour le moment demeurée sans résultat. Le soulagement qu'une semblable mesure eût procuré à notre commerce aurait certainement diminué beaucoup la vivacité des plaintes dont vous jugerez par la copie ci-jointe d'une lettre émanée de la chambre syndicale de commerce et d'exportation.
Thouvenel.