TENTATIVES DE CO.NXILIATIOX
Le Ministre des Araires étrangères au Ministre de France à Washington.
Paris, le C mars 18G2.
Monsieur^ les nouvelles des Etats-Unis nous apprennent que les forces fédérales viennent de remporter un grand succès dans le Tennessee. Bien que nous ne puissions en apprécier encore la véritable importance, il ressort pour nous des dernières affaires dans lesquelles les troupes fédérales ont été engagées, que la situation générale s'est modifiée à leur profit, qu'elles ont gagné du terrain, et reconquis un ascendant que l'issue des premiers conflits avait paru compromettre. On ne saurait en conclure, sans doute, que la résistance du Sud doive par cela seul immédiatement cesser et qu'elle ne puisse contre-balancer encore Ténergie des moyens employés par le cabinet de Washington pour en triompher. Mais aujourd'hui, en présence surtout des récents succès obtenus dans le Kentucky et dans le Tennessee^ les avantages remportés par le Couver liement fédéral sont assez marqués pour que son amour-propre se trouve complètement dégagé dans la question qui s'agite entre les deux parties de l'Union. La lutte ne semble plus se poursuivre dans les mêmes conditions, et à quelque parti que s'arrête désunnais le cabinet de Washington, les dangers et les nécessités de sa position ne paraîtront plus i^eser du même poids sur sa conduite et lui enlever la liberté des résolutions qu'il adoptera. Le moment n'est-il pas venu pour lui, dès lors.
d'examiner avec le calme et la modération qui conviennent à sa situation présente, si la voie exclusive de la coercition est bien la ineilleure pour remédier au mal déjà fait et à celui iju'il n'est que trop facile de prévoir, au cas où la lutte continuerait? On comprend que l'administration de M. le présidiMit Lincoln ait jusqu'à présent cru devoir réagir vigoureusement contre une situation qui semblait défier ses efforts. Actuellement, elle a prouvé qu'elle était en état de les proportionner aux embarras qu'elle rencontrerait; elle n'a donc plus à craindre, si elle écoute des inspirations différentes, qu'on se méprenne sur les mobiles qui la feront agir. Dès cet instant tous ceux qui font des vœux sincères pour qu'un conflit déplorable atteigne promptement son terme, n'ont plus à redouter que des conseils de modération puissent éveiller les susceptibilités du cabinet américain. Or, prendre l'initiative à ce sujet, ménager une transaction dont tout indique la nécessité à un moment donné, c'est ce que le cabinet de Washington est seul en position de faire. En agissant ainsi, il conjurera, nous en avons la ferme conviction, des maux de toute espèce qu'il est encore possible de prévenir; au dehors, il évitera des complications que, pour notre part, nous n'avons rien négligé pour écarter, mais qui sortiraient fatalement de la crise actuelle, si sa prolongation rendait plus lourds qu'ils ne le sont devenus les sacrifices dont le commerce et l'industrie ont à souffrir en Europe. Je désire donc. Monsieur, que vous reveniez sur ce sujet avec M. Sewaid, en vous autorisant des circonstances qui ont avantageusement modifié la position du Gouvernement fédéral.
TlIOUVEML.
Le Ministre de France à Washington au Minisire des Affaires étrangères.
Washington, le 31 mars 1862.
Monsieur le Ministre, après avoir pris connaissance des instructions que Votre Excellence a bien voulu me faire parvenir, en vue du changement qui vient de s'opérer dans la situation du Gouvernement fédéral depuis les derniers avantages remportés par ses armes, je me suis demandé comment je pourrais les exécuter pour en obtenir le meilleur résultat. Toute réflexion faite, il m'a paru que je devrais me borner à appeler sérieusement l'attention du cabinet de Washington sur la gravité de nos embarias et sur les devoirs qu'ils nous imposaient.
C'est avec ces considérations présentes à Tesprit que je me suis rendu chez le Secrétaire d'Etat. Son premier mot fut de me demander si j'avais reçu des nouvelles de France. Je lui dis que Votre Excellence m'avait adressé une communication importante, mais que le moment ne me semblait pas encore venu de l'en entretenir. 11 me laissa alors entendre que je pouvais le faire, et je lui communiquai la dépêche de Votre Excellence. Dès qu'il l'eut parcourue, il prit sur son bureau deux papiers qu'il me présenta en me disant : a Tenez, voici ma réponse. »
Le premier de ces papiers était une lettre que M. Davton lui écrivait pour lui rendre compte d'une conversation qu'il avait eue avec l'Empereur, et dans laquelle Sa Majesté, tout en pailant des Etats-Unis avec sa bienveillance habituelle, avait insisté sur l'aggravation que la prolongation de la guerre apporterait aux maux dont notre industrie et nos classes ouvrières avaient déjà tant souffert.
L'autre était la réponse qu'il faisait à cette lettre. J'ai été étonné que M. Seward revînt sur cette idée que, le seul espoii' qui pût encore soutenir les rebelles étant Tin-
tervention de l'Europe, le meilleur moyen de les désarmer serait de le leur enlever, en cessant de leur reconnaître les droits de belligérants. Je lui ai répété ce que je lui avais dit à ce sujet dans une autre occasion, qu'il me paraissait douteux que ce parti dut produire l'efTet qu'il en attendait, et que, d'ailleurs, je ne voyais pas que nous fussions libres de l'adopter.
En terminant cette conversation, il fut de nouveau convenu qu'elle serait reprise aussitôt que le sort de la Nouvelle-Orléans serait connu.
Le cabinet de Washington est aujourd'hui instruit de nos préoccupations et préparé aux résolutions qu'elles pourraient nous suggérer. Pour le moment, je crois que c'est tout ce que nous avions à faire. Je le répéterai encore, je crois à ses bonnes dispositions à Tégard des neutres, et, en particulier, de la France ; mais je suis obligé de convenir que les circonstances mettent à son initiative des entraves que de nouveaux événements pourront seuls faire disparaître.
Je causais, ces jours-ci, avec quelques personnages polL tiques intluents, et je leur demandais s'il n'était pas vrai que les proportions qu'a prises si rapidement le mouvement sécessionniste ne pouvaient s'expliquer que par des causes profondes de division entre le Nord et le Sud ; s'il n'était pas vrai également que ces causes n'ont pu qu'avoir été très-envenimées par la guerre civile. Le Nord, après la victoire, se trouverait donc dans la nécessité ou de se rattacher le Sud par la force, ou d'admettre en principe la séparation. « Nous ne prétendons pas nous rattacher le Sud malgré lui, me fut-il répondu, mais nous espérons qu'après l'avoir soustrait à Tinfluence de ses chefs actuels et lui avoir infligé une sévère leçon, il reviendra de luimême à la raison. Nous sommes résolus à tenter cette épreuve jusqu'au bout, et si, après cela, la majorité de la population persiste à vouloir se séparer, nous la laisserons faire. »
Si je ne me trompe pas, c'est bien là l'expression de l'opinion dominante aujourd'hui dans le Nord. La masse du
public commence à se lasser de la guerre, quoiqu'elle se doute à peine du fardeau qu'elle doit finir par faire peser sur elle ; mais son instinct de conservation la rattache encore fortement à l'Union, et elle espère y revenir par un mélange de victoires et de concessions.
Le Sud se laissera-t-il donc ramener par les avances que Ton viendrait à lui faire? Il est bien permis d'en douter; mais les dispositions conciliantes qui tendent à prendre le dessus me paraissent un bon signe, parce qu'elles témoignent un besoin réel d'arriver à une conclusion.