CHAPITRE III
Une lettre mystérieuse. — Un planteur prisonnier d'un banquier. — Corsaire et pirate. — Neutralité de l'Angleterre pendant la guerre d'Amérique.
Dans notre promptitude à régler l'installation de nos meubles, nous avions tout simplement oublié que notre maison n'était pas prête à les recevoir : il fallait le travail de trois nègres, pendant trois jours, au moins, pour mettre tout en état. Ce n'était qu'un léger retard... Malheureusement les matériaux nécessaires manquaient et il me fallait aller à Florence pour me les procurer. Au moment où je mettais le pied à l'étrier pour me rendre à cette dernière ville, Marie m'appela dans l'intérieur de l'habitation. Maître Toinot venait de recevoir la réponse de son banquier de Richmond à la lettre qu'il lui avait adressée, au sujet de ce payement en or que le planteur devait faire. Le banquier se disait être dans la plus complète impossibilité de se procurer, en or, le quart de la somme nécessaire... « Mais, disait la letlre en finissant, je crois pouvoir vous assurer qu'un moyen se présentera
bientôt qui vous permettra de faire face à voti engagements : ne quittez pas votre plantation d'ici à huit jours, et soyez prêt à toute heure pour recevoir celui qu'un bon destin vous enverra. Je ne puis vous en dire davantage. J'ajoute cependant, bien que cela soit inutile, je le pense... j'ajoute que l'occasion se présentera pour vous, en ces circonstances, de rendre probablement un service à notre cause : car vous n'oublierez certainement pas que notre gouvernement a de grands besoins et qu'il est du devoir de tout citoyen du Sud de profiter de toutes les occasions pour lui venir en aide. Vous me comprendrez quand le moment sera venu. » Ces lignes étaient signées ainsi : / am your. Jakson; c'est-à-dire :« Je suis vôtre.
Jakson. "
Maître Toinot lut trois fois cette lettre. C'était bien la signature de son banquier. Que voulait-il lui dire? pourquoi ce style mystérieux? « Oui, dit le planteur, très-impressionné, il y a des choses qui se disent, mais ne s'écrivent pas... Encore cssaye-t-on de se faire comprendre. Voyons, Marie, lis à ton tour. » Elle lut cette lettre et, après elle, moi-même j'essayai de déchiffrer l'énigme : « Soyez prêt, avait écrit M. Jakson, prêt à toute heure pour recevoir
celui qu'un bon destin vous enverra. » Celui indique une personne évidemment.
— Quel rapport, interrompit maître Toinot, peut-il y avoir entre le compte de mon banquier de Richmond, le compte de mon banquier de la Nouvelle- Orléans et les besoins du gouvernement de Jeffer son Davis? Et en quoi le payement en or que j'ai à faire à droite, et qu'on me refuse à gauche, peut-il m'amener une occasion de rendre un service à la cause du Sud? La ligne la plus claire, continua-t-il, après avoir relu la lettre, est celle-ci : « Ne quittez pas votre plante tation d'ici à huit jours. » Je suis donc le prisonnier de mon banquier ? »
Jules Toinot, consulté, ne fut pas plus heureux que nous. Il remarqua cependant qu'en annonçant la venue de celui que devait envoyer le destin, l'auteur de la lettre entendait assurer le bon résultat de cette visite, en recommandant à son père de ne pas quitter la plantation, et croyait en même temps « pouvoir assurer qu'un moyen se présenterait bientôt >^ qui permettrait au planteur de « satisfaire à ses engagements »
« Mon avis donc, dit mon capitaine, est qu'une personne quelconque doit se présenter ici, qui vous indiquera les moyens de payer en or votre banquier de la Nouvelle-Orléans.
— Je suis aussi de cet avis, dit Marie.
— Et vous? questionna maître Toinot en me regardant.
— Moi? je suis de l'avis de Marie.
— Naturellement! riposta le planteur.
— Naturellement, répéta Marie avec un délicieux sourire.
— N'en parlons plus ! reprit maître Toinot en pliant la lettre de son banquier... n'en parlons plus, et attendons celui que doit nous envoyer le bon destin. »
Quel homme que ce vieillard! Toujours satisfait, jamais d'humeur chagrine; sérieux ou enjoué suivant les circonstances ; passant en un éclair, et sans effort, de la gaieté la plus brillante aux préoccupations d'esprit les plus profondes; d'une activité de gestes et de pensées extraordinaire. Il lui fallait toujours quelque chose à tourner et à retourner dans ses mains, et un but à étudier et à poursuivre dans
son esprit Le matin même il avait projeté
une grande inspection de ses propriétés, et son cheval sellé l'attendait dans l'allée ; heure par heure il avait réglé son excursion. Sitôt cette lettre reçue, et sans embarras aucun, il changea ses projets, appela ses esclaves les plus adroits, et donna des ordres pour commencer bon
nombre de réparations aux cases que l'hiver avait maltraitées.
Quelle diSérence entre maître Toinot et Baptistin, entre lui et moi ! Ce seul changement de projets me bouleversait à un tel point que je ne savais plus ce que je ferais de ma journée. Et avec cela, il ne fallait plus songer à les transporter, ces meubles si vite choisis : nous ne devions pas enlever à notre bon père la joie qu'il s'était promise à nous voir organiser notice intérieur. Il est vrai que ce transport ne devait être effectué que dans trois jours au plus tôt, et d'ici là ce visiteur mystérieux annoncé par le banquier de Richmond pouvait venir délivrer le planteur. Je partis pour Florence cependant, malgré l'hésitation que j'avais éprouvée d'abord à laisser maître Toinot. Ce fut Marie qui m'y décida : elle me dit que nous ne devions pas perdre un seul jour.
Nous l'attendîmes trois jours, quatre jours, cinq jours, celui ({mq le destin... le bon destin devait nous envoyer : il se faisait attendre, trop attendre en vérité. Maître Toinot ne pouvait cacher son impatience, impatience d'autant plus vive que, si le visiteur mystérieux ne se montrait pas, en revanche un visiteur était venu, sans aucun mystère, s'installer, lui, à la plantation.
Dans doux jours, le 1" mai, il lallail payer en or la somme due au banquier de la Nouvelle- Orléans, et ce dernier avait chargé son représentant établi à Gharleston, un Français, M. Laurens, d'encaisser cette somme. En cette époque de guerre, un payement en or de 3,000 dollars devait être soigné. Maître Toinot ne se montra nullement froissé de cette visite intéressée; bien au contraire, il engagea M. Laurens à devenir son hôte et lui expliqua très-franchement sa situation : « Si, dit-il, le 1" mai, au matin, je ne vous ai pas remis la somme en question, je signerai un acte au nom duquel vous pourrez vous adresser à mon banquier de Richmond, qui recevra l'ordre de se procurer cette somme en or à n'importe quel prix. » M. Laurens accepta cette proposition.
Ne voulant pas être importun, M. Laurens passait toutes ses journées, le fusil sur l'épaule, à courir de-ci de-là, chassant le petit gibier, dont il était très-friand. Je regrettai, pour ma part, cet excès de délicatesse qui m'empêchait de parler de mon pays avec ce compatriote. Je me surprenais parfois à la regretter, ma belle Provence; la mer, la mer surtout, j'aurais voulu la revoir : ces belles vagues du Prado, où étaient-elles? à des centaines et des centaines de
lieues! Il me semble que si j'avais pu seulement aspirer les senteurs des algues, j'aurais été satisfait. Mais n'avais-je vraiment pas mille fois tort de m'arrêter à ces regrets? Quel humain n'aurait pas voulu être à ma place? D'ailleurs, quand ces pensées me venaient, je possédais un moyen certain de les repousser Lien loin de moi... les repousser, non, je ne dois pas me servir de ce mot; mais je savais, par un seul effort de mémoire, changer en franche gaieté le soupir que je sentais grossir dans ma poitrine; et ce moyen était bien simple, il me suffisait de m'adresser cette question : « Baptistin, que serais-tu à cette heure si tu étais resté à Marseille ? Tu serais jardinier dans une villa du Prado grande comme une cour de caserne, et tu travaillerais comme... comme un nègre, pour arriver à gagner juste de quoi te nourrir et te vêtir... et si ton cœur s'était pris à battre, tu n'aurais eu que l'espoir de donner ton nom à la fille de quelque malheureux pêcheur de Mazargues, dont tu aurais à partager les peines. » Certes, non, mes tristesses ne résistaient pas à ce raisonnement.
Le soleil du 30 avril disparut sans que le mystère du banquier de Richmond se fût éclairci. Pour la première fois, maître Toinotse
montra réellomont soucieux. Ses préoccupations étaient telles qu'il déplia la lettre et se prit à la considérer avec attention : « Sorait-ce un piège? murmura-t-il.
— Un piège! se hâta d'interrompre Marie qui cachait mal son trouble... Un piège! et dans quel but?...
— Le sais-je?
— Voyons, mon père, qui, dans le monde, peut être intéressé à vous donner de l'ennui? Vos craintes ne reposent sur rien.
— Je n'ai aucune crainte, riposta le planteur. Je suis certain de satisfaire à mes engagements, les seuls que j'aie pris. Je ferai un sacrifice, et tout sera terminé. Heureux seraient les Etats du Sud si tous les planteurs se trouvaient dans une situation semblable à la mienne... Ce qui me désole, vois-tu, c'est la pensée que j'ai pu être mystifié par quelqu'un.
— Encore une fois, mon père, dit Marie en s'efi'orçant de sourire, quel intérêt peut avoir... n'importe qui, à... »
Maître Toinot se leva : il paraissait ne plus entendre sa fille. M. Laurens n'était pas encore revenu de son excursion, et le planteur se dirigea vers l'allée pour le voir plus tôt. Evidemment il s'était décidé à ne pas attendre le
lendemain pour dresser l'acte dont il avait parlé. Une heure après le coucher du soleil M. Laurens n'avait pas encore paru.
Yoici qu'au moment où maître Toinot, las d'attendre, allait donner l'ordre de servir le repas du soir, un homme arrivait à l'entrée de la plantation. Il s'arrêta un instant, consulta un papier qu'il tenait à la main, jeta ses regards de tous côtés, et, nous apercevant, il vint vers nous. Tant de visiteurs, inconnus la veille à la plantation, avaient pris place à la table de maître Toinot, que cet incident n'étonna personne. Tous les officiers envoyés en mission dans la Caroline du Sud s'arrêtaient chez le père de Marie. Cependant les allures de cet étranger avaient quelque chose d'extraordinaire évidemment : nous nous demandâmes tous si c'était là le visiteur mystérieux annoncé. Cette pensée ne demeura pas longtemps dans notre esprit, car le nouveau venu ne tarda pas à se faire connaître. S'approchant de maître Toinot, il le salua assez brusquement, et s'étant assuré, par quelques mots très-brefs, qu'il s'adressait bien au chef de la plantation : « J'ai l'intention, dit-il, d'acheter un des nombreux navires bloqués dans le port de Charleston, de l'armer de canons qui seront servis par
un équipage de douze hommes choisis par moi et engagés... enfin, j'ai obtenu une marque de corsaire et je viens vous demander ce que je demande à tous les planteurs du Sud : quelques dollars qui, ajoutés à ceux que j'ai reçus et que je recevrai, me permettront de payer le navire et d'acheter de la poudre et des canons. Il est bien entendu que vous aurez votre part des bénéfices calculée sur le nombre de dollars que vous me donnerez, et dont je vous délivrerai un reçu en règle. »
Sans attendre la réponse de maître Toinot, cet Américain montra au planteur divers papiers ofiîciels signés par les membres du gouvernement du Sud, qui attestaient des intentions du solliciteur. Sans dire un mot, maître Toinot remit au corsaire, un bon de dix dollars sur son banquier de Richmond. L'inconnu prit le bon et tendit au planteur un beau reçu sur un papier vert couvert de dessins... et il se retira. Décidément ce n'était pas là le fameux visiteur mystérieux.
Ce mot de « corsaire » avait produit en moi un singulier efî'et. C'est que je ne savais pas encore bien au juste ce que cela voulait dire. En nous rendant dans la salle du dîner, jem'efi'orçai de faire deviner mes impressions
à Jules Toinot. Jadis je demandais carrément à m'instruire, et je ne craignais pas de faire cent questions en un jour. Aujourd'hui. .. pourquoi cela? je n'en sais rien... aujourd'hui j'éprouvais une véritable difficulté à questionner tout autre que Marie. Et je ne voulais pas faire part de mes impressions fâcheuses à ma fiancée : car je me souvenais du trouble que j'avais apporté dans son esprit en lui soumettant mes scrupules au sujet de l'esclavage. Pour rien au monde je n'aurais voulu être pour elle une nouvelle cause d'ennui. Mais Jules Toinot, lui, ne demandait pas tant de précautions. En quelques mots il me tranquillisa, et je me mis à rire si fort de ma peur que Marie en voulut savoir la cause.
M. Laurens arriva sur ces entrefaites, prit sa place à table, et la moitié du dîner se passa à parler des effrois de ce que maître Toinot appelait mon « noviciat américain. » J'avais confondu corsaire et pirate : j'aurais pu vivre cent ans dans cette confusion.
« Un pirate, m'avait dit Jules, est un voleur qui se promène sur la mer, ' pour son propre compte, en temps de guerre comme en temps de paix, pour attaquer et capturer les navires de toute nation dont il juge les flancs pleins do
bonnes marchandises... Un corsaire est le capitaine d'un navire de commerce, transformé en navire de combat, qui poursuit, et en temps de guerre seulement, les navires ennemis qu'il peut rencontrer. Un pirate n'obéit qu'à son ca[)rice; un corsaire doit être muni d'une autorisation du gouvernement... et c'est parce que cet Américain a montré sa lettre de marque^ et qu'il va grossir le nombre des navires que le Sud oppose à la marine du Nord, que maitre Toinot, en bon patriote, lui a remis un bon de dix dollars. »
Le dîner étant terminé, la négresse qui servait le thé vint annoncer à maître Toinot qu'un massa demandait à le voir, et elle remit au planteur une carte de papiei^ glacé. « Will Black-Bird, » lut maître Toinot.
« Je connais ce nom, dit Jules.
— Moi aussi, dit Marie.
— Il y a une maison anglaise à Gharleston, reprit le planteur, dont les associés signent Black-Bird and C°, c^t vous avez vu ce nom dans mes papiers d'atîaires. »
Naturellement, pour la seconde fois, nous pensâmes au visiteur mystérieux. On introduisit sir Black... Quelle surprise! c'était le corsaire... Il se montra, dès son entrée, aussi doux et poli
que nous l'avions vu rude, brutal même. Il s'avança vers maître Toinot et salua très-profondément Marie... Cette fois, il y avait certainement quelque chose du mystère annoncé. « Vous me connaissez? dit le visiteur à maître Toinot.
— Je vous reconnais, mais je ne vous connais pas.
— Mon nom est sur cette carte... Vous n'avez donc pas lu ?
— J'ailuWill...
— Eh bien? interrompit brusquement sir Black.
— Eh bien? riposta maître Toinot.
— Une importante maison de commerce de la Caroline du Sud ne signe-t-elle pas d'un nom à peu près semblable ?
— La maison...
— Bien, c'est cela, interrompit do nouveau très-vivement sir Black.
— Ah! » exclama le planteur.
Quant à moi, je n'y comprenais plus absolument rien.
« J'ai de graves choses à vous communiquer, reprit sir Black en s'installant dans un fauteuil ; mais je crois que les membres de votre famille trouveront seuls quelque intérêt dans mes paroles. »
M. Laurens se leva et vint serrer la main de maître Tuinot. « Demain matin, dit ce dernier, en secouant très-fort la main du Français, l'acte sera prêt. «
M. Laurens se retira, et dès que la porte se fut refermée, sir Black tendit vers maître Toinot le bo7i de dix dollars que celui-ci lui avait remis.
« Que signifie? dit le planteur.
— Je suis Will Black-Bird, de la maison de Gharleston Black-Bird and G% et non pas un corsaire.
— Cette lettre de marque cependant que vous possédez, de qui la tenez-vous? questionna Jules Toinot, qui ne voulait pas qu'un soupçon quelconque planât sur les actes du gouvernement de Richmond.
— Cette lettre de marque m'est très-nécessaire, répondit froidement sir Black... L'Europe n'a pas de coton, continua l'Anglais, et les États du Sud en possèdent ; les États du Sud n'ont pas beaucoup de poudre et de fusils, et l'Europe en fabrique énormément... De plus, les États du Sud manquent de monnaie d'or et sont sur le point de liquider leurs affaires avec du papier, ce qui est très-préjudiciable, et l'Europe a de l'or, elle...
— Je vous connais maintenant, interrompit maître Toinot, vous pouvez parler librement.
— En cet état de choses, l'Europe a pensé que si elle pouvait troquer les cotons des États du Sud, vos cotons, contre de l'or et de la poudre, ou des fusils, elle ferait d'excellentes affaires, et rendrait en même temps de grands services aux États Confédérés.
— Certainement! exclama maître Toinot... et nous sommes faits pour nous entendre merveilleusement. Vous acceptez une chambre pour cette nuit, n'est-ce pas? Demain, dès l'aurore, je vous montre mes cotons, et nous terminons le marché. Mon banquier m'avait annoncé votre visite.
— Jakson de Richmond ?
— Oui, je vous attends depuis plusieurs jours.
— La prudence exige de grands détours.
— Nous nous entendrons ! nous nous entendrons !
— Mais, dit Marie , après un silence, et en versant du rhum dans le thé de sir Black... mais, quand vous avez réuni beaucoup de cotons, vous les chargez sur un navire, n'est-ce pas ? comment vous y prenez-vous pour forcer le blocus si serré de la marine du Nord?
— C'est une chance à courir : si sur trois navires un passe, les bénéfices du sauvé compensent l'abandon des perdus.
— J'avais bien supposé cela, continua Marie; mais le navire, une fois sorti du port, où va-t-il? Et les navires qui nous apportent des fusils et de la poudre, où s'arrétent-ils pour attendre le moment favorable?
— Vous connaissez sans doute le groupe d'îles qu*on appelle les lies Bermudes ?
— Oui : elles sont en face du port de Wilnnngton de la Caroline du Nord.
— Justement, Wilmington qui, par la rivière Fear et le chemin de fer de Charleston à Richmond, est en communications directes avec la Garohne du Sud, la Caroline du Nord et la Virginie, est le port principal de ces opérations. Aux îles Bermudes sont établis les entrepots de coton, de poudre, de plomb, de draps, de fusils, etc.. et les navires y attendent le moment propice pour forcer le blocus.
— Les îles Bermudes appartiennent à l'Angleterre ?
— Merci à Dieu !
— Pourquoi alors disiez-vous : « L'Europe a ceci , les États du Sud ne l'ont pas ; les États du Sud n'ont pas cela, et l'Europe...?
C'est Y Angleterre que vous vouliez dire? » Pour toute réponse sir Black demanda encore quelques gouttes de rhum dans son thé. Il n'avait pas prévu, certes, le bon Anglais, toutes les questions qui allaient l'assaillir. Marie, qui n'aimait pas beaucoup les Anglais, avait pris plaisir à arracher à sir Black l'aveu que, malgré ses grandes protestations de neutralité sévère, le gouvernement de la Grande-Bretagne consentait à ignorer que les îles Bermudes étaient devenues l'arsenal des États du Sud. Jules Toinot, lui, qui n'aimait pas rester en face d'un mystère, surtout lorsqu'il s'agissait de ceux qu'il avait défendus les armes à la main, voulait à tout prix s'expliquer comment cette lettre de marque se trouvait dans les mains de l'Anglais. Je vis bien, par la manière aisée dont sir Black répondit à Jules, qu'il n'éprouvait aucun embarras. « La plupart des navires qui forcent le blocus, dit-il, ont des canons à bord : ils sont armés en corsaires et possèdent par conséquent leur lettre démarque. J'ai toujours une de ces lettres dans ma main, parce que je ne puis m'en dispenser. Vous allez en juger : je cours de -ci de-là dans les États producteurs de l'est pour acheter des cotons et les faire transporter à Wilmington, où mon associé surveille les embar-
quemcnts ; je paye l(s cotons que j'achète tantôt avec des dollars, tantôt avec de la poudre et des fusils... rarement avec des dollars.
— Evidemment, interrompit Jules.
— Mais pour les acheter, ces cotons, pour offrir des munitions de guerre, puis-je aller tout simplement faire mes propositions à tous les planteurs ? Malheureusement il n'en est pas ainsi : car si la plupart des vôtres se sont décidés à sacrifier jusqu'à leur dernier dollar et la dernière goutte de leur sang pour combattre et vaincre le Nord, il en est qui regrettent amèrement le temps du travail facile, de l'enrichissement certain, et ceux-là font des vœux pour le triomphe des Nordistes.
— C'est l'exception, je vous le garantis.
— D'accord ; mais si le hasard me conduisait vers l'un de ces...
— Dites ces traîtres! exclama Jules.
— Pensez- vous qu'il se contenterait de refuser mes offres ? Il irait crier sur les toits de Richmond, de Gharleston, de la Nouvelle-Orléans. . . il écrirait aux journaux français que l'Angleterre fournit des armes aux États du Sud en violant le droit international. . . Il me semble que j'entends l'orateur fougueux! Eh bien, je n'ai qu'un seul moyen efficace pour savoir si je me
trouve devant un patriote ou un mécontent . Je me fais corsaire et j'offre des parts d'intérêt dans les prises. Celui-là seul qui donne cinq, ou dix, ou vingt dollars pour créer un corsaire, est disposé à acheter de la poudre, des balles et des fusils. .. sans compromettre celui qui rend ce service à la cause du Sud. »
Corsaire ou non, cet Anglais était le bienvenu : grâce à lui, maître Toinot, au dire de son banquier, allait pouvoir payer, en or, 3,000 dollars à M. Laurens... Et moi, pour la première fois, j'allais donc vendre mes produits !