VOYAGE DU MINISTRE DE FRANCE DANS LES ETATS CONFÉDÉRÉS
Le Ministre de France à Washinfjton au Ministre îles Affaires étrangères.
Washington, le 13 avril 18G2.
Monsieur le Ministre, dans le dernier entretien que j'avais eu avec lui, M. Seward, sous Timpression des nouvelles satisfaisantes qu'il avait reçues de l'Ouest, me développait tous les motifs qu'il croyait avoir de compter sur le prochain rétablissement de l'Union. Tout en causant, il m'échappa^ comme par hasard, de lui dire que je regrettais beaucoup de ne pas pouvoir aller m'assurer par moi-même de l'état des choses à Richmond. M. Seward meréphqua aussitôt que je pouvais très-bien m'y rendre; que je n'avais qu'à faire venir un de nos bâtiments pour me transporter à Norfolk, et qu'il était tout disposé à me donner une passe pour cette visite.
N'ayant pas eu l'intention de provoquer cette réponse
et ne l'ayant pas prévue, je lui dis que j'allais y réfléchir et que je lui rapporterais hienlot ma réponse. Tout bien consi 1ère, il me parut que, du moment où j'entreprenais ce voyage avec racquiescement si explicite du secrétaire d'État, presque, semblait-il même, suivant son désir, il me serait facile d'empècber, avec un peu de prudence, qu'il en résultât aucune espèce d'inconvénient, et que, d'un autre coté, outre l'avantage de me fournir l'occasion de recueillir des renseignements précieux, il pourrail avoir celui de préparer la voie au recours à des bons offices, comme moyen de faciliter rarrangement pacifique dont nous éprouvons si vivement le besoin. Je me décidai donc à l'accomplir, mais je jugeai indispensable de ne pas laisser mon collègue d'Angleterre dans l'ignorance de mon départ, et je m'empressai de le lui annoncer, en lui déclarant qu'en instruis int M. Se^vard de ma résolution, j'aurais soin de lui dire que je ne l'avais définitivement prise qu'après m'en être entendu avec mon collègue.
Je me rendis donc chez M. Se\vard, et je lui dis que, l'Empereur étant toujours disposé à prêter ses bons offices au Gouvernement fédéral, je croyais être fidèle à son sentiment en me décidant, le secrétaire d'Etat n'y voyant pas d'inconvénient, à partir pour Richmond. U était naturel, d'ailleurs, que j'eusse le désir, dans les circonstances actuelles, de me mettre en communication avec nos consuls pour juger par moi-même de la situation, en usant du droit reconnu aux ministres étrangers résidant aux États-Unis de visiter tous les points du territoire de l'Union.
Quant au langage que j'aurais à tenir, il était facile de le deviner. La guerre portant un dommage considérable à nos intérêts, je venais pour m'assurer des chances qu'il pouvait y avoir d'en atteindie bientôt le terme ; si, à ce sujet, on me faisait des ouvertures relatives à la reconnaissance de la Confédération du Sud, je répondrais que l'on devait comprendre que, dans ma position, je ne pouvais parler que du rétablissement de l'Union ; que nos intérêts généraux nous avaient toujours fait envisager
la séparation avec regret, et que nos intérêts du moment devaient nous faire souhaiter, avant tout, la fin de la guerre qui interrompait notre commerce ; que, dans la disposition où semblait être la population du Nord, la reconnaissance ne déciderait pas le Gouvernement fédéral à lever le blocus ; que, pour nous, la paix était donc le seul vœu que nous eussions à former, et que nous devions être conséquemment disposés à faire tout ce qui dépendrait de nous pour qu'elle se fasse le plus tôt possible, à la convenance des deux parties. U fut entendu, d'ailleurs, que je ne rapporterais à M. Seward que ce que Ton m'autoriserait à lui répéter.
M. Seward m'a dit que je pourrais ajouter, lorsque j'en trouverais Toccasion opportune, que, dans sa conviction, le Nord n'était animé d'aucun sentiment de vengeance, et que, pour lui, il se retrouverait avec plaisir au Sénat en présence de tous ceux que le Sud voudrait y envoyer.
Après cet entretien, j'écrivis un mot par le télégraphe au commandant du Gassendi, qui se trouve au fort Monroë, pour le prier de venir me prendre le plus tôt possible avec son bâtiment, soit à Alexandrie, soit à Annapolis, et je priai M. Seward de vouloir bien se charger de faire expédier cette dépêche.
J'ose espérer, monsieur le Ministre, que Votre Excellence n'aura pas à regretter le parti que j'ai pris.
Mercier.
Le Ministre de France à Washingtoti au Ministre des Affaires étrangères.
Washington, le 28 avril 1862.
Monsieur le Ministre, j'ai eu l'honneur d'annoncer à Votre Excellence, par ma dépêche en date du 13 avril, mon départ pour Richmond : je viens aujourd'hui lui rendi'e compte des résultats de cette excursion.
Je suis parti de Washington à bord du Ga'isv/idi, et je me suis rendu directement à la forteresse Monroë, où je ne me suis arrêté que le temps nécessaire pour rendre \isite au général Wool et au commodore Goldsborough, qui commandent sur ce point les forces fédérales de terre et de mer. De la forteresse Monroë^, le GasseiuU m'a transporté à Norfolk, où il est arrivé à la nuit tombante, de manière à prévenir toute espèce de démonstration embarrassante. Le même soir, je vis le général Huger, commandant cette division militaire, et, sur ma demande, il eut l'obligeance de faire parvenir à Richmond la dépêche télégraphique suivante : w M. Mercier, ministre de France, est ici : il désire visiter Richmond in a private capacUy, si cela vous est agréable. »
La réponse ayant été favorable, je me rendis à Richmond.
Ma première visite y fut pour M. Benjamin, secrétaire d'Etat, que j'avais connu lorsqu'il représentait la Louisiane au sénat des Etals-Unis. Je lui dis que le but de mon voyage n'était autre que de m'assurer par moimême du véritable état des choses, et que je venais le prier de m'aider à l'atteindre. U me répondit qu'il le ferait avec le plus grand plaisir, et qu'il serait charmé que je pusse pénétrer la vérité, qui, d'après tout ce qui lui revenait du Nord, lui paraissait y être peu connue.
Je résume, monsieur le Ministre, ce que j'ai recueilli de la bouche de M. Benjamin et dans les diverses conversations que j'ai eues ici : « Nous avons, m'a-t-on dit, trop compté sur l'Europe et sur la puissance des intérêts commerciaux ; mais, quoi qu'il en soit, vous allez vous convaincre que nous sommes déterminés à conquérir notre indépendance, coûte que coûte. A cet égard, le sentiment des populations est unanime. Elles ont déjà beaucoup souffert, mais elles souffriront bien plus encore, s'il le faut, pour arriver à leur but : nous ne nous dissimulons pas que les fédéraux ont pour eux des ressources infiniment supérieures et la possession de la mer; qu'ils pourront, à la longue, finir par se rendre maîtres de
tous nos ports ; mais en prenant nos villes, ils n'y trouveront que des femmes, des vieillards et des enfants ; toute la population capable de porter les armes se retirera dans l'intérieur des terres, hors de la portée des canonnières, et devant une pareille résistance il faudra bien que le Nord se décide à céder.
« Nous nous rappelons que, dans la guerre de Tindépendance, les Anglais ont, un moment, possédé presque toutes les villes du littoral, et cependant ils ont succombé. 11 en sera de même cette fois. Maintenant la situation est exactemement ce qu'elle était alors. Comme les Anglais, le Nord combat aujourd'hui pour conserver sa puissance et sa richesse, et nous, nous combattons comme les Américains pour conquérir notre indépendance. Nos populations sont aujourd'hui animées de sentiments sur la nature desquels on ne peut se tromper. Voyez les femmes ; elles sont les premières à pousser l3urs maris, leurs fîls, leurs frères, à prendre les armes. Par leurs habitudes, nos populations sont mieux préparées à la vie militaire que celles du Nord, et, à nombre égal, nos troupes ont eu toujours l'avantage. Nos dispositions sont prises pour tenir Richmond aussi longtemps que possible, et si nous devons finir par abandonner la Virginie, ce sera certainement pour nous un grave échec, mais nous n'en serons point abattus. En outre, nous pouvons à la rigueur nous défendre, mais le Nord ne peut pas nous attaquer sans argent. Nous n'hésiterons pas, d'un autre côté, un seul instant à brûler nos cotons et nos tabacs, plutôt que de les laisser tomber dans les mains de Tennemi. »
J'ai vu ici tout ce qu'il y a de personnages les plus importants; tous m'ont tenu le même langage et m'ont exprimé les mêmes sentiments. Cependant, parmi ces personnes, plusieurs sont connues pour la modération de leur caractère et pour la résistance qu'elles ont opposée, au début, au mouvement de la sécession. Maintenant les dispositions qui m'ont été si unanimement manifestées sont-elles de nature à résistera toutes les épreuves? C'est
ce que je ne saurais préjuger; mais je vois beaucoup de raisons pour ne pas mettre en doute leur parlaitc s.ncérité en ce moment. Comment pourrait-on s expliquer autrement la soumission complète avec laque le es populations acceptent toutes les misères auxquelles les cuconstances les condamnent, et, au milieu de ces misères des mesures rigoureuses, comme celles que vient de prendre l'administration, qui, pour prévenir de nouveaux désordres causés par ivrognerie, vient d interdire dans la ville de Uichmond, comme dans toute 1 armée, la fabrication et le débit de toute espèce de boisson fermentee . Je terminerai, monsieur le Ministre, en disant a Votre Excellence combien j'ai eu à me louer des procèdes a notre égard dont ce voyage a été, de part et d autre, roccasion. Au Sud, j'ai rencontré, en même temps que beaucoup de prévenances et d'hospitalité, une parfaite discrétion, un véritable soin à tenir compte de ce que ma position avait de délicat. Ainsi, n'ayant pas cru devoir demander à voir le président Davis, il ne m a e e fait à ce sujet, aucune insinuation, non plus que le moindre effort pour donner à ma présence une autre signification que celle qu'elle avait réellement.
Aussitôt que le Gassendi a été de retour a Washington, l'ai reçu l'avis, de la part du secrétaire de la marine, que toutes les ressources du Navy Yard étaient mises a sa disposition, et il a été même invité, avec insistance a renouveler son approvisionnement de charbon dans les ma-a'^ins du Gouvernement. Le lendemain le président Lincoln a honoré son bord de sa visite, et M. Seward a donné une soirée en l'honneur de ses officiers.
Mercier.
Le Ministre des Affaires Etrangères au Ministre de France à Washington,
Paris, le 15 mai 1862.
Monsieur, j'ai lu avec beaucoup d'intérêt le compte rendu de votre visite à Richmond. Les impressions que vous avez rapportées de ce voyage ne sauraient que nous confu-mer dans Topinion à laquelle nous conduisait déjà un examen impartial de la situation. Il est évident que, en rétat des choses, des événements prochains peuvent avoir une influence décisive sur Tissue de la lutte, mais sans qu'il soit permis de prévoir le sens dans lequel cette influence s'exercera. Ce n'est donc pas en présence d'une incertitude semblable qu'il y aurait opportunité à se départir de l'attitude de stricte neutralité dont les circonstances nous ont fait une loi jusqu'ici. Il convient plus que jamais d'attendre pour modifier, s'il y a lieu, notre ligne de conduite, que l'on puisse juger si le conflit touche réellement à sa fin, ainsi que l'affirme le cabinet de ^Yashington, ou si, au contraire, comme on le dit à Richmond, l'événement doit prouver que le Sud est déterminé à maintenir la séparation au prix des derniers sacrifices.
Thodvenel.