‹ La guerre d'AmériqueChapitre 25 sur 29 · TENTATIVE D ARMISTICE · texte numérisé non relu

TENTATIVE D ARMISTICE

lie Ministre des Araires étrangères au Ministre de France à Washington»

Paris, le G novembre 1862.

Monsieur, je crois devoir vous envoyer confidentiellement copie de la communication que je viens d'adresser à Londres et à Saint-Pétersbourg. Vous vous convaincrez, en la lisant, qu'aucun intérêt exclusif ne nous a

inspiré notre proposition, et que si nous ne doutons pas du service que rendrait aux Etats-Unis une trêve de quelque durée, loin de prétendre au mérite de Tavoir seuls préparée, nous avons à cœur d'associer à nos efforts amicaux les deux grandes Puissances que nous croyons animées, à l'égard des Etats-Unis, de sentiments aussi bienveillants que les nôtres.

DROUY^ DE LULYS.

ANNEXE

Le Ministre des Affaires étrangères aux Ambassadeurs de France à Londres et à Saint-Pétershourg .

Paris, le 13 octobre 18G2.

Monsieur, l'Europe suit avec un douloureux intérêt la lutte engagée depuis plus d'une année sur le continent américain. Les hostilités ont provoqué des sacrifices et des efforts propres à inspirer assurément la plus haute idée de la persévérance et de l'énergie des deux populations ; mais ce spectacle, qui fait tant d'honneur à leur courage, elles ne l'ont donne qu'au prix de calamités sans nombre et d'une prodigieuse effusion de sang. A ces effets d'une guerre civile qui a pris, dès le principe, de si vastes proportions, vient encore s'ajouter l'appréhension d'une guerre servile qui mettrait le comble à tant d'ÛTéparables malheurs.

Les souffrances d'une nation envers laquelle nous avons toujours professé une amitié sincère auraient suffi pour exciter vivement la sollicitude de l'Empereur, lor

même que nous n'eussions pas été atteints par le contrecoup de ces événements.

Sous rinfluence des rapports étroits que l'extension des échanges a multipliés entre les diverses régions du globe, l'Europe a ressenti elle-même les conséquences d'une crise qui tarissait Tune des sources les plus fécondes de la richesse publique, et qui devenait, pour les grands centres du travail, la cause des plus pénibles épreuves.

Ainsi que vous le savez, Monsieur, lorsque 'le conflit a éclaté, nous avons regardé comme un devoir d'observer la plus stricte neutralité, de concert avec les autres grandes puissances maritimes, et le Cabinet de Washington a maintes fois reconnu la loyauté avec laquelle nous avons suivi celle ligne de conduite. Les sentiments qui nous l'ont tracée sont demeures invariables; mais, loin d'imposer aux Puissances une attitude qui ressemblerait à de l'indifférence, le caractère bienveillant de cette neutralité doit plutôt les porter à se rendre utiles aux deux parties, en les aidant à sortir d'une position qui, pour le moment du moins, paraît sans issue.

U s'est établi entre les belligérants, dès le début de cette guerre, une pondération de forces qui, depuis lors, s'est presque constamment maintenue, et, après tant de sang versé, ils se trouvent aujourd'hui, sous ce rapport, dans une situation qui n'a pas sensiblement changé. Rien n'autorise à prévoir prochainement des opérations militaires plus décisives. D'après les dernières informations parvenues en Europe, les deux armées seraient, au contraire, dans des conditions qui ne permettraient ni à l'une ni à l'autre d'espérer dans un court délai des avantages assez marqués pour faire pencher délinitivement la balance et accélérer la conclusion de la paix. Cet ensemble de circonstances signale l'opportunité d'un armistice auquel, d'ailleurs, dans l'état des choses, aucun intérêt stratégique ne semble faire obstacle. Les dispositions favorables à la paix qui commencent à se manifester, dans le Nord comme dans le Sud, pourraient,

d'autre part, seconder les démarches qui seraient tentées pour recommander Fidée d'une trêve.

L'Empereur a donc pensé qu'il y aurait lieu d'offrir aux belligérants le concours des bons ofûces des Puissances maritimes, et Sa Majesté m'a chargé d'in faire la proposition au Gouvernement de Sa Majesté britannique ainsi qu'à la Cour de Russie. Les trois Cabinets s'emploieraient, tant à Washington qu'auprès des États Confédérés, afin d'amener une suspension d'armes de six mois, pendant laquelle tout acte de guerre, direct ou indirect, devrait provisoirement cesser sur mer comme sur terre,et qui pourrait, au besoin, être prolongée ultérieurement.

Ces ouvertures, je n'ai pas besoin de le dire. Monsieur, n'impliqueraient de notre part aucun jugement sur l'origine ou l'issue du différend, ni aucune pression sur les négociations qui s'engageraient, il faut l'espérer, à la faveur de l'armistice. Notre rôle consisterait uniquement à aplanir les obstacles et à n'intervenir que dans la mesure déterminée par les deux parties intéressées. Nous ne nous croirions point appelés, en un mot, à préjuger, mais à préparer la solution des difficultés qui se sont opposées jusqu'ici à un rapprochement entre les belligérants.

L'accord des trois Cours, au surplus, ne répondrait-il pas assez de leurs intentions? N'imprimerait-il pas à leur démarche un caractère évident d'impartialité? Agissant de concert, elles réuniraient les conditions les plus propres à inspirer la confiance : le Gouvernement de l'Empereur, par les traditions constantes de la politique française à l'égard des États-Unis; l'Angleterre, par la communauté des races; la Russie, par les témoignages d'amitié dont elle n'a cessé de donner des preuves au Cabinet de Washington.

Si l'événement ne devait pas justifier l'espoir des trois Puissances, et si l'ardeur de la lutte l'emportait sur la sagesse de leurs conseils, cette tentative n'en serait pas moins honorable pour elles. Elles auraient rempli un

devoir d'humanité plus spécialement indiqué dans une guerre où la passion rend difficile aux deux adversaires tout essai direct de négociations. C'est la mission que le droit public assigne aux neutres, en même temps qu'il leur prescrit une rigoureuse impartialité, et jamais ils n'auraient fait un plus noble usage de leur influence qu'en l'exerçant pour s'ellbrcer de mettre un terme à ime lutte qui cause tant de souffrances et compromet de si grands intérêts dans le monde entier.

Enfin, dussent-elles demeurer sans résultat immédiat^ ces ouvertures ne resteraient peut-être pas entièrement inutiles, car elles pourraient encourager le mouvement des esprits vers les idées de conciliation, et contribuer ainsi à hâter le moment où le retour de la paix deviendrait possible.

Je vous invite. Monsieur, à présenter, au nom de Sa Majesté, ces considérations à lord Russell (à M. le prince Gortchakoff), en le priant de vous informer des intentions du Gouvernement de Sa Majesté britannique (de la Cour de Russie).

Vous voudrez bien égalementlui dire que j'écris dans les mêmes termes à l'Ambassadeur de l'Empereur à Saint-Pétersbourg (à Londres).

Drouyn de Lhuys.

Le Ministre des Araires étrangères au Minière de France à Washington.

Paris, le 13 novembre 18G2.

Monsieur, la proposition que nous avons faite à Londres et à Saint-Pétersbourg, et dont je vous ai envoyé le texte par le dernier courrier, n'a pas rencontré auprès de ces deux Cours T acquiescement immédiat que nous avions

quelques raisons d'espérer. Bien que je n'aie encore, à ce sujet, que des informations très-sommaires, je n'hésite pas à considérer, dès ce moment, comme, ne pouvant plus se réaliser, la demande commune à laquelle nous devions supposer la Grande-Bretagne et la Russie prêtes à s'associer. Convaincus, comme nous Tétions, qu'une entente entre les trois Puissances, dans le sens où nous la provoquions, répondait aux véritables intérêts du peuple américain autant qu'aux nôtres, que cette entente était même, dans les circonstances actuelles, un devoir d'humanité, nous avons du, vous le comprendrez, voir avec regret l'initiative que nous avions prise, après mûre réflexion, demeurer sans résultat. J'avais tenu à ne pas laisser M. Dayton dans l'ignorance de nos démarches. Je l'en avais donc entretenu conûdentiellement, en lui lisant même la dépêche envoyée à Londres et à Saint- Pétersbourg. Je ne pouvais être surpris que M. le Ministre des États-Unis opposât des objections au projet que je lui faisais connaître et qu'il exprimât, en son nom personnel, quelque doute sur l'accueil que trouverait auprès du Cabinet de Washington Toffre de bons offices concertés entre, la France, la Russie et la Grande- Bretagne. Mais qu'elle qu'eût dû être, en effet, la réponse du Gouvernement fédéral à ces ouvertm^es, nous n'avons plus aujourd'hui à la solliciter ou à la discuter, puisque les dispositions évidentes des deux dernières Cours sont de se maintenir dans un rôle d'abstention absolue. Comme elles, nous rentrerons dans l'attitude passive que nous nous étions aussi fait un devoir d'observer jusqu'ici, et dont nous n'aurions pas songé certainement à nous écarter, si nous étions restés indifférents aux maux qu'entraîne pour le présent et aux fatales conséquences que peut avoir pour l'avenir des États-Unis, la continuation indéfinie d'une guerre acharnée.

Les rumeurs dont la presse s'est, à cette occasion, fait l'écho nous ayant paru d'ailleurs de nature à égarer l'opinion pubhque, ou tout au moins à la laisser dans l'incertitude sur le caractère véritable de notre démarche.

nous avons jugé utile de couper court à toute conjecture hasardée, en mettant sous les yeux de tous, les termes mCimes de notre proposition. Persuadés de l'approbation que le sentiment général du pays accorderait aux motifs dont nous nous sommes inspirés, nous avons pensé qu'en donnant une franche publicité à nos intentions, nous établirions, en outre, à rencontre de toute supposition contraire , l'esprit si complètement amical et conciliant qu'eût marqué l'offre de nos bons offices et le respectdont elle eût t.^moigné, quelque pressante qu elle fût, pour nndépendancel des Etats-Unis. A cet égard, Monsieur, nous nous plaisons à croire qu'on ne saurait se méprendre autour de vous sur les motifs de notre conduite et sur nos sentiments, et nous désirons que le Cabinet de Washington voie dans ce qui vient de se passer la preuve qu'il nous trouvera toujours disposés à lui prêter, s'il venait plus tard à la souhaiter, l'assistance que nous eussions été heureux de lui voir accepter dès à présent dans un but de paix et de conciliation.

Dbouyn de Lhuys.

Le Ministre des Affaires étrangères au Ministre de France à Washington,

Paris, le 18 novembre 1862.

Monsieur, les réponses des Cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg à la communication que M. le comte de Flahault et M. Ir^. duc de Montebello avaient été chargés de leur faire au sujet du conflit américain, m'ont été communiquées par les représentants des deux Cours à Paris.

J'ai l'honnenr de vous envoyer ci-joint copie des dépêches écrites, à cette occasion, à M. le comte Cowley et

à M. (l'Oubril par lord Russell et par M. le prince Gorlchakoff. L'un et l'autre, lout en s'associant aux sentiments dont noire communication contenait Tcxpression, déclinent une entente dont l'opportunité ne leur paraît pas encore aussi bien démontrée qu'à nous-mêmes.

Userait superflu de discuter maintenant leur opinion: il suffit qu'elle nous ait été exprimée, pour que nous n'insisiions pas davantage sur notre suggestion; mais ce serait à tort qu'on induirait de notre abstention que nous avons, quant à nous, changé d'avis sur les résultats qu'on pouvait attendre de l'accord que nous provoquions. Non-seulement les sentiments qui nous avaient dicté notre démarche étaient trop honorables pour que nous éprouvions le moindre regret de l'avoir faite parce qu'elle e.^t restée infructueuse, mais nous persistons à croire fermement que l'offre de nos bons ofGces collectifs eût préparé, dès à présent, aux Etats-Unis un moyen parfaitement acceptable de hâter le dénoùment de la crise actuelle. C'est vous dire. Monsieur, que nous ne renonçons pas à la pensée de voir cette conviction entrr*.r dans d'autres esprits, et que tout appel fait à nos sympathies, et à notre sincère intention de faciliter, autant qu'il dépendra de nous, l'œuvre de paix que nous jugeons si désirable, nous trouvera prêts à y déférer. Une entente entre la France, la Grande-Bretagne et la Russie eût permis sans doute de formuler un plan, de combiner des propositions à soumettre en commun aux parties belligérantes : aujourd'hui, nous ne pourrions songer à prendre seuls et spontanément aucune initiative de ce genre. Mais il est bon que l'on sache, aux Etats-Unis, que nos dispositions n'ont pas varié, et que ce ne serait pas vainement qu'on s'adresserait à nous, si nos bons offices semblaient pouvoir être utilement invoqués. Expliquez-vous-en donc franchement et de manière à bien faiie comprendre à tout le monde, autour de vous, que le Gouvernement de TEmpereur sera toujours heureux de pouvoir contribuer à la pacification d'un peuple ami, à tout moment et dans quelques conditions que ce soit.

ou isolément, ou, comme il le proposait, avec le concovu's de la Grande-Bretagne et de la Russie, ou avec celui de toutes autres Puissances qu'on voudrait appeler à coopérer à cette œuvre d'humanité et de bonne politique.

DUOLYN DE LUUYS.

Le Ministre des Affaires étrangères au Ministre de France à Washington.

Paris, le 27 novembre 18G2.

Monsieur, le Ministre des Etats-Unis a cru devoir, à la suite de la publication, dans le Moniteur, de ma dépêche à Londres et à Saint-Pétersbourg, du 30 octobre, résumer, sous la forme la plus courtoise d'ailleurs, dans une lettre qu'il m'a adressée, tout ce qu'il m'avait exposé déjà verbalement sur la situation de son Gouvernement. J'ai répondu à celte communication de nature, suivant M. Dayton, à ne pas laisser de doutes sur la supériorité de ressources et d'avantages que le Nord conserverait sur le Sud, par la lettre dont je crois utile de vous envoyer ci-joint copie. Elle confirme, comme vous le verrez, le langage que, conformément à mes instructions, vous aurez déjà tenu à Washington.

Drouyn de Lhuys.

ANNEXE

Le Ministre des Affaires étrrmf/ères à M. Dayton, Minisire des Etats-Unis à Paris.

Palais de Compiègne, le 23 novembre 1862.

Monsieur, j'ai pris connaissance avec un vif intérêt des renseignements que vous avez bien voulu me communiquer sur la situation respective des deux partifis belligérantes aux Etats-Unis. Vous m'exprimez le vteu que ces informations puissent modifier mon opinion relativement à l'équilibre des forces entre les Etats du Nord et ceux du Sud, et elles sont de nature à me faire apprécier toutes les ressources de votre Gouvernement. Mais il n'en est pas moins vrai que, malgré l'inégalité du nombre et des moyens financiers, malgré des avantages locaux et des conquêtes partielles, les conditions de sol et de climat semblent opposer d'invincibles obstacles aux progrès de la lutte, et que l'énergie, égale des deux côtés, tend à lui imprimer un caractère d'indomptable acharnement. Je me plais à rendre hommage avec vous au courage qu'ont montré, jusqu'ici, les Américains de part et d'autre ; mais ce courage même, tout en excitant Tadmiration du monde, n'est propre qu'à rendre plus incertain le sort des combats, et à reculer ainsi le terme des désastres de cette sanglante guerre.

Vous savez. Monsieur, quels sentiments ce triste spectacle fait naître en nous. Vous connaissez la démarche qu'une profonde sympathie pour l'Amérique a inspirée au Gouvernement de l'Empereur, dans l'espérance de

frayer les voies à la réconciliation. Cette démarche, vous le savez aussi, ne devait Ht ne pouvait avoir lieu, dans la pensée de l'Empereur, qu'avec le consentement et le concoursdes deux parties belligérantes. Aujourd'hui, l'accueil fait à notre proposition par les Cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg empêche que nous ne songions à y donner suite. Mais je puis, Monsieur, vous assm'er que nos dispositions amicales n'ont pas changé. Si, quelque jour, les Américains, lassés de tourner leur valeur contre eux-mêmes, voulaient recourir à nous pour rechercher de concert les moyens de terminer ce conflit, ils nous retiouveraient toujours prêts, soit en nous associant à d'autres Puissances, soit isolément, à les aider de notre concours, et à témoigner par nos bons offices des sentiments qui n'ont cessé d'animer la France à leur égard.

Drouyn de Lhuys.

Le Ministre de France à Washington au Ministre des Affaires étrangères.

Washington, le 10 novembre 1862.

Monsieur le Ministre, les élections qui viennent d'avoir lieu peuvent être considérées comme le témoignage incontestable d'un grand changement dans les dispositions des esprits au sujet de la guerre. Au moment de ces élections, la question qui s'est trouvée posée en réalité devant le pays a été celle de savoir si la guerre devait être poursuivie à outrance, avec l'intégrité du territoire pour but exclusif, dût-elle aboutir à l'insurrection servile, à la dévastation complète du Sud et à la ruine des libertés publiques, ou si elle devait être contenue dans les limites que lui impo-

saient les principes et les droits reconnus par la Constitution, dût-elle ne pas atteindre complètement son but. Le mouvement d'opinion qui vient de se produire, bien qu'il soit l'expression d'un mélange d'aspirations assez diverses, me semble être, en définitive, et surtout par ses conséquences pratiques, tout à fait en opposition avec la politique de la guerre à outrance. C'est du moment où j'ai vu naître ces dispositions que j'ai cru opportun, pour le Gouvernement de l'Empereur, de préparer quelque démarche conciliatrice qui pût venir en aide au rétablissement de la paix.

Mercier.

Le Ministre de France à Washington au Ministre des Affaires étrangères.

"Washington, le 18 novembre 1862.

Monsieur le Ministre, le point essentiel à atteindre, si l'oii concluait à Topportunité d'une médiation, serait d'empêcher que les hostilités puissent être reprises au printemps. Si à cette époque, en effet, il s'ouvrait une nouvelle campagne, il pourrait être très-difficile d'en arrêter le cours, elles conséquences en seraient infailliblement désastreuses à tous égards. Une considération qui doit aussi avoir quelque poids, c'est que les travaux pour la culture du coton commencent an mois de mars, et que si, d'ici là, la paix n'était pas devenue au moins probable, cette culture serait abandonnée sans qu'il fût possible de dire si elle serait jamais reprise.

Mercier.

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