CHAPITRE IV
Un marché conclu. — Les Yankees à York-tovn (4 mai 18G2). Machineà infernales. — Stoneman et ses cavaliers. — L'installation d'un menacée.
Il n'était pas nécessaire de courir jusqu'à ma plantation pour savoir combien de balles de coton possédait maître Toinot : le registre de Marie disait exactement le poids des produits en entrepôt. Et puis, il y avait dans la chambre même du planteur une espèce d'armoire basse dont les étagères étaient encombrées de petits cornets de papier pleins de coton. L'Anglais ap-
pelait cela des spécimens, c'est-à-dire des échantillons. Une heure avant mon lever, maître Toinot et sir Black s'étaient entendus : la moitié des cotons était vendue à un très-beau prix, et le payement devait se faire en or pour le tiers de la somme totale, en papier pour le second tiers, et en poudre et fusils pour le reste. Il ne restait donc plus qu'à sortir du hangar les balles vendues . Jules se'chargca de ce travail. Déjà Phœbus avait préparé les chevaux qui devaient conduire le vendeur et l'acheteur à ma plantation; Jacquet, de son côté, devait aller à Florence avec M. Laurens, muni d'une lettre sur la présentation de laquelle on devait lui compter les 3,000 dollars en or. Ainsi, le banquier de Richmond avait dit vrai : un homme était venu qui avait permis à maître Toinot de satisfaire à ses engagements et fourni l'occasion de rendre un service à la cause du Sud.
Cependant Marie n'était point encore venue saluer son père. Je craignais de voir partir l'Anglais. J'avais envie de lui vendre tous mes produits, moi; mais sans Marie je n'osais pas m'aventurer. Je ne pouvais pas parvenir à me persuader que j'avais une propriété dont je pouvais disposer sans le consentement de quelqu'un... Marie parut enfin , et, comme l'avait fait son
père, elle me conseilla de ne vendre à l'Anglais que la moitié de mes produits, aux mêmes cou-, ditions... Chose singulière! en voyant mes spéci?nens sir Black voulut que je lui vendisse tout ou rien. Il parait que mes cotons étaient plus beaux que ceux du père de Marie. Plus beaux, non; mais ils étaient mieux nettoyés, plus propres. L'Anglais persistait dans sa décision. Je le laissai seul avec ma fiancée "pour terminer l'affaire, et quand je revins, il avait été convenu que le premier marché entre maître Toinot et sir Black était annulé, et que tous mes cotons passeraient dans les mains de l'Anglais. Oh! qu'elle savait bien traiter les affaires, ma fiancée ! elle profita du désir de l'Anglais pour lui vendre, avec mes cotons , mes tabacs et mes maïs, et lui imposer assez de marchandises appartenant à son père pour arriver à la somme des 3,000 dollars en or. Ainsi, ce qu'avait voulu maître Toinot, c'est-à-dire faire face à ses engagements et conserver le plus possible de ses produits qui augmentaient de valeur chaque jour, était réalisé. Ma situation à moi était bien claire. Je ne possédais plus un seul lot de marchandises, et tout allait se transformer en bons dollars, en excellent papier et en munitions de guerre qui se pouvaient vendre au gouverne-
ment avec une extrême facilité. J'aurais dt'jà voulu le tenir dans mes mains, notre trésor! Sir Black et Jules Toinot partirent pour préparer les cotons, que des chariots devaient transporter le lendemain cà Florence, par la route de Golumbia, et de là être chargés sur des wagons et dirigés sur Wilmington par le chemin de f(.T. Jules, qui avait le désir de visiter Richmond pour s'instruire auprès du gouvernement des choses de la guerre, se chargea également d'accompagner sir Black jusqu'à la moitié du chemin et de régler avec lui le payement complet de ma vente.
Cette journée aurait été bien joyeuse si Ylnquirer n'était pas venu nous apporter, je ne dirai pas une mauvaise nouvelle, mais au moins un sujet de préoccupation. Toute l'attention des Américains était évidemment absorbée par les événements qui se déroulaient en Virginie. Cette armée de Mac-Glellan qui marchait sur Richmond paraissait alors tenir dans sa valeur tout l'avenir de la République. On se figurait que, vaincus, les Nordistes renonceraient à la lutte, parce qu'on sentait que, vainqueurs, c'en était fait des Etats séparés... Et voici que les Nordistes étaient installés dans York-lown ! York-town qu'on croyait imprenable ! Il est
vrai que leur triomphe n'en était pas un. Maître Toinot lui-même, d'abord très-vivement impressionné par le titre de l'article : Les Yankees à York-toivn, se montrait de plus en plus satisfait à mesure qu'il lisait les détails de l'affaire... Voyant que l'assaut était impossible, grâce aux marais que les digues avaient encaissés, les Yankees s'étaient décidés à faire le siège de Tork-towi;. Des canons rayés de 100 et de 200, des mortiers énormes amenés à grande peine par les routes inventées, les fameux corduroy-roads, avaient d'abord ouvert un feu terrible contre la place. Quatorze batteries avaient été installées par les Nordistes. Quelques-uns de leurs canons tiraient à trois milles de distance avec une justesse étonnante. Il paraît que lorsque ces canons lançaient leurs projectiles, nos soldats accouraient en curieux sur les parapets, et ils avaient le temps de constater la direction que prenait le boulet, de s'abriter convenablement et déjuger de la justesse du tir. Nos généraux n'avaient élevé, pour défendre York-town contre l'artillerie, que des ouvrages en terre et des palissades ; aussi chaque boulet faisait-il de grands ravages. Sur le York-river les canonnières ennemies étaient prêtes à soutenir un assaut que la complète destruction des palissades de-
vait favoriser... de plus, l'élile de Tarmée nordiste, entassée sur des transports, avait reçu Tordre de remonter la rivière et d'aller couper la retraite de nos soldats : par ce moyen, en quelques heures, les Yankees pouvaient se rendre, par eau, en un point que notre armée ne pouvait atteindre qu'en deux jours de marche forcée. En cette situation, les officiers confédérés qui défendaient York-town s'étaient réunis en conseil, et ils avaient reconnu : d'abord, que la prise de York-town n'était plus pour les Nordistes qu'une affaire de temps; ensuite, qu'une plus longue résistance fatiguerait inutilement nos soldats. « Puisque le Nord, disait Vlnqiiirer, qui se flattait de reproduire le raisonnement de nos officiers... puisque le Nord a réuni toutes ses forces pour emporter York-town, c'est qu'il a un grand intérêt à s'en emparer. Or, Yorktown ne peut pas être considéré par Mac-Glellan comme un point stratégique de première importance, puisqu'il a le fort Monroë comme base d'opérations et qu'il sera arrêté par un nouvel obstacle le lendemain de son succès. Une raison politique seule peut l'engager à tenter si formidablement cet assaut : il veut débuter dans cette campagne par un chant de victoire, parwn succès militaire éclatant, comme on l'a dit, pour ré-
pondre aux Nordistes qui se sont moqués de ses lenteurs et relever le moral de ses troupes. Eh bien, Mac-Glellan n'aura pas cette satisfaction. »
Mettant à exécution le projet décidé dans ce conseil, le 3 mai, ordre fut donné à nos artilleurs de riposter très-vivement au feu de l'ennemi, surtout de tirer sur les grands arbres au sommet desquels les Nordistes avaient établi des postes nombreux d'observation, ainsi que sur les ballons captifs qui s'élevaient du camp pour surveiller l'intérieur de la place. Ce feu, bien nourri, qui ne se ralentit pas pendant toute la journée du 3, permettait de préparer l'évacuation, et dans la nuit du 3 au 4 toute notre armée avait abandonné York-town, y laissant toutefois soixante-douze pièces d'artillerie. Le 4, au point du jour, l'ennemi avait recommencé ses envois d'obus; mais le silence qui régnait dans la place désespéra les artilleurs. Mac-Clellan devait renoncer à ce brillant fait d'armes qu'il avait préparé depuis deux mois au prix des plus grands sacrifices.
Suivant Vhiquirer, toujours bien informé, notre armée se repliait vers le nord, vers Richmond par conséquent, satisfaite d'avoir rendu inutiles tant de travaux qu'on eût dit exécutés par des géants, et certaine de se retrancher
bientôt dans une situation excellente, en un point où nos officiers promettaient sinon d'arrêter les Nordistes, au moins de les tenir en échec pour longtemps.
Il est évident que ces détails expliquaient à notre avantage l'évacuation de York-town, et, plus tard, des extraits de journaux nordistes nous prouvèrent que Ylnqidrer avait eu raison de parler du « désespoir >> qui s'était répandu dans l'armée de Mac-Clellan le jour de l'évacuation. Je pensai, comme Vlnqiiirer, comme maître Toinot, que nos officiers avaient fait là ce qu'on appelle un bon couj) d'adresse. Je me réjouissais d'autant plus de ce résultat, que les Sudistes paraissaient assurés d'arrêter l'ennemi à quelques lieues au nord de Yorktown, à Williamsburg, cette ville fortifiée que Jules m'avait déjà nommée, et que le plan du journal signalait par un gros carré noir.
Cependant, je dois le dire, les dernières lignes que Vlnquirer consacrait à cet événement firent en moi une pénible impression. En voulant montrer combien cette évacuation affaiblissait l'ennemi, et cherchant à expliquer la nature des difficultés que rencontreraient les Nordistes à poursuivre nos troupes, le rédacteur de Tarlicle affirmait qu'on avait établi sur les routes
des espèces de machines infernales qui devaient détruire les premiers corps poussés en avant. Et il ajoutait que désormais, et pendant trois mois au moins, un auxiliaire puissant viendrait en aide aux soldats du Sud ; « mieux que les canons de 200 et que les mortiers de treize pouces, mieux que la cavalerie de Stoneman et les soldats de Franklin, le sol de la Virginie prendra sa part de la lutte. Avant d'arriver à nous, avant de se heurter à nos poitrines robustes, il faudra que les hommes de Mac-Clellan se mesurent avec les marais virginiens! Trois géants sont debout entre les deux armées : l'un se nomme Mai ; le second. Juin ; le troisième. Juillet. Le soleil et l'eau sont pour nous : réservons la poudre pour ceux que les fièvres auront épargnés. »
Me gardant bien d'exprimer mon avis, je jugeai que compter sur de pareils moyens pour combattre une armée quelconque était indigne du caractère d'un véritable soldat. Nos officiers n'étaient pas responsables des exclamations du rédacteur de VInquirer, et si les marais de la Virginie et leurs fièvres épouvantables constituaient, par la force des choses, un élément de succès en faveur des soldats du Sud bien installés dans les villes, il ne fallait pas s'en vanter
si hautement. Le lendemain, le 4 mai, les armées du Nord avaient poursuivi nos soldats, et les inachines infernales, jouant trop bien leur rôle, avaient arrêté la cavalerie de Stoncman. Ce Stoneman était pour moi une espèce de croquemitaine. Je me figurais que partout où il se trouvait tout devait brûler. J'avais combattu nos ennemis; mais je sentais qu'au jour de la paix je serrerais volontiers toutes ces mains aujourd'hui teintes du sang des nôtres; mais Stoneman, ce pillard, ce brûleur de moissons, ce chef des cavaliers indomptables à qui je devais ma balafre... il m'aurait été impossible de me réconcilier avec lui. J'en étais arrivé à parler de guerre, de bataille, d'assaut assez froidement... L'idée seule de ces courses effrénées dans les pays cultivés pour brûler les cotons et les demeures me faisait horreur , et lorsque quelques-uns des nôtres se vantaient d'avoir couru, la torche à la main, jusque sous les murs de Washington, je serrais mes lèvres de toutes mes forces pour ne pas prononcer un mot d'indignation.
Cependant maître Toinot était délivré : il avait payé les 3,000 dollars en belle monnaie d'or. Quelle joie! Avec lui, nous fîmes notre visite dans toutes les chambres et nous ac-
ceptâmes plus de meubles qu'il n'en aurait fallu pour remplir deux maisons. Un nouveau choix dut être fait, et le 5 mai, au matin, deux charrettes chargées de chaises, de tables, de rideaux, etc.. attendaient que le planteur fût présent pour prendre la route de mon domaine. La nourrice de Marie pleurait dans un coin, accroupie sur ses talons. Phœbus, gravement , frottait avec sa main , pour les faire reluire, les harnais de cuir des chevaux; Jacquet rangeait de-ci de-là un carton qui dépassait, une chaise qui était trop prés des roues... Pourquoi la nourrice pleurait-elle? Il paraît que de pareilles larmes tombaient de ses yeux toutes les fois qu'on emportait quelque chose de la plantation. Marie s'efforçait inutilement de la consoler. La pauvre femme, cette fois, était bien difficile à rassurer. Rester à la plantation sans Marie, quel supplice pour elle ! et quitter la plantation pour venir vivre avec Marie, supplice tout aussi grand.
L'oncle de Marie, qui devait nous unir, avait répondu qu'il arriverait le 1*5 au matin avec son servant. Tout allait pourle mieux. Je touchais donc au terme de mes impatiences ! Le même jour vit les meubles transportés et placés. Maître Toinot était radieux : il mettait la main à tout.
changeait vingt fois de place chaque objet, et comme nous le laissions ordonner l'installation, nous abstenant d'émettre un seul avis, il se trouvait parfois bien embarrassé . Enfin, chaque chose trouva sa place.
« Yoilà le nid tout prêt, dit le planteur en s'essuyant le front... Ces colibris effrontés ne m'ont-ils pas forcé de faire leur travail ! »>
Marie se prit alors à ouvrir toutes les armoires, à regarder toutes les étagères, et, reculant d'un pas devant un grand placard qui tenait tout un mur : « Jamais nous ne rempUrons tout cela ! dit-elle.
— Je vous comprends. Mademoiselle, interrompit le planteur... Je vous comprends, oui : vous puiserez dans mes armoires.
— Mon père, reprit Marie de sa voix la plus douce, père, vous nous aimerez bien, n'est-ce pas ? »
Le bon planteur ne trouva pas un mot de réponse ; ses yeux devinrent humides, et il me tendit sa main. Si j'avais dû juger de son affection par la manière dont il me serra les doigts, j'aurais pu dire qu'il m'aimait rudement : je mis plus de trois minutes à reprendre l'usage de ma main.
Tous mes produits avaient été emportés et
payés. Jules m'envoya les dollars, les papiers de commerce, et les déclarations d'achat de poudre, par un serviteur dévoué de la maison Black-Bird and G". J'étais presque riche, vraiment! A coup sûr je n'avais jamais possédé tant d'argent à la fois.