‹ La guerre d'AmériqueChapitre 5 sur 29 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Evacuation de Williamsburg (7 mai 1862). — Evacuation de Norfolk et destruction du Merrimac (12 mai). — Bénédiction des fianç

Le 15 mai aurait été bien long à venir si les événements de la guerre ne s'étaient succédé à cette époque avec une étonnante rapidité. De Richmond, Jules Toinot devait nous écrire la vérité stricte. Les divers journaux que nous recevions avaient maintenant une ou deux feuilles imprimées de plus que d'habitude. La première page était couverte de dépêches télégraphiques qui donnaient, heure par heure, la marche des armées. Il fallait réunir toutes ces dépêches, les rapprocher, les coordonner, pour arriver à bien saisir sur le plan les opérations. Gela nous prenait de longues heures.

Réunis autour de la grande table du salon, sur laquelle était étalé un plan énorme, maître Toinot suivait du doigt les indications des dépêches que Marie lisait, et moi, je mettais le plus grand désordre dans ces recherches en confondant York-town avec Williamsburg, le York-river avec le James-river, etc.. Je pensais au 15 mai, moi !

Un mot me réveilla cependant « Encore une évacuation ! » avait dit maître Toinot.

Dés que le général Mac-Glellan avait appris l'évacuation de York-town, il avait donné l'ordre à ses troupes de se porter vite en avant pour nous poursuivre. Stoneman, suivi de toute la cavalerie et de quatre batteries d'artillerie à cheval, avait pris la direction de Williamsburg, frayant une route dans des lacs de boue et marchant sur les machines infernales qui éclataient sous les pas des chevaux. L'infanterie nordiste avait suivi la route tracée par Stoneman. Malgré le désir qu'en avait le général Mac-Clellan, il était impossible de devancer, d'atteindre même nos soldats qui s'étaient repliés sur Williamsburg, et c'est sous les murs de cette ville que les Nordistes rencontrèrent les premières défenses des Confédérés.

Un fort, le fort Magruder, élevé sur une

chaussée et entouré d'une série de redoutes bien armées, empêchait la cavalerie d'avancer. L'infanterie, comme à York-town, ne pouvait pas s'engager dans les marais qui entouraient la place. Quelques tentatives étant restées sans résultat, les Fédéraux avaient entamé une canonnade réglée, en attendant que la division Hooker marchât résolument sur Williamsburg, comme ce chef en avait reçu l'ordre. Le 5 mai il tenta l'épreuve... Il dut revenir sur ses pas, abandonnant quelques canons et 2,000 hommes. Malgré l'arrivée des troupes qui « marchaient au canon, » comme disent les militaires, Hooker avait dû battre en retraite...

Malheureusement, nos officiers avaient omis de fortifier une ancienne digue de moulin qui conduisait, en plaine, au delà des marais, sur les ouvrages de défense. Les Nordistes trouvant, pour ainsi dire, cette porte ouverte, y firent passer leur artillerie. Alors, les nôtres s'avancèrent, pour les repousser, jusqu'à 30 mètres des canons en criant : « Bull's-run! Bull'srun. >» Un combat à la baïonnette, combat terrible , véntable tuerie , joncha la plaine de morts... et voici qu'un orage épouvantable couvrit d'eau tous les terrains. Mac-Glellan avait pris lui-même le commandement de l'ar-

mée du Potomac, et le lendemain, le 6 mai, alors qu'il se flattait sans doute de remporter à Williamsburg ce succès militaire éclatant qu'on lui avait refusé à York-town, notre armée évacuait ses ouvrages sous les ordres du général Johnston.

Cette fois les Fédéraux n'avaient pas poursuivi nos troupes : d'abord, parce que la pluie avait rendu les chemins impraticables; ensuite, parce que les vivres manquaient dans l'armée de Mac- Clellan.

L'évacuation de York-town avait été généralement considérée comme une bonne tactique de nos généraux. Il était si agréable de reconnaître qu'on avait agi sagement, que tous les Sudistes s'étaient trouvés du même avis. On donnait, pour expliquer l'évacuation de Williamsburg, les mêmes raisons qui avaient servi pour l'évacuation précédente. Cependant, l'armée de Mac-Clellan avait, de fait, déjà parcouru le quart de la distance qui la séparait de Piichmond! Malgré les beaux articles des journaux, chacun voyait bien clairement que cette nouvelle retraite diminuait nos chances de résistance. Ainsi, par exemple, comme le remarquait avec inquiétude maître Toinot, sortis de Williamsburg, à quel point fortifié allaient so réunir de

nouveau nos soldats? En vain cherchions-nous sur le plan, sur la carte de la Virginie, une i ville de guerre solidement assise au bord du York-river, qu'allaient remonter les canonnières ennemies. L'avenir seul pouvait nous éclairer à ce sujet. Et malheureusement l'avenir ne tarda pas à nous répondre.

Il fallut encore, pour quelques jours, renoncer à nos bonnes conversations, à nos promenades, à nos joies. Chaque heure, à partir de ce fatal 6 mai, nous apportait des nouvelles alarmantes. . Gomment s'entretenir de doux projets, comment parler de mariage surtout, quand l'existence même de tout un pays est en question ? Je n'aurais pas voulu faire cette injure à Marie, d'abandonner pour elle ces préoccupations bien naturelles que fait naître la crainte d'une humiliation. J'étais citoyen d'Amérique; j'étais séparatiste après tout, et malgré moi, je l'avoue, quelque chose sautait dans ma poitrine quand l'idée me venait que ce Mac-Glellan si repoussé, vaincu à Manassas, menaçait de s'emparer de notre capitale ! Williamsburg, ce n'était pas, comme York-town, une simple place de guerre qu'on pouvait se disputer pour gagner du temps : c'était une ville importante, trèspeuplée, et les habitants, nos amis, subissaient

à cette heure toutes les charges d'une ocdtlpation ! Véritablement cela me faisait éprouver une grande peine. J'attendais avec impatience l'arrivée des journaux pour connaître la situation.

Ainsi que cela s'était passé à l'origine de la guerre , les planteurs du voisinage accouraient se réunir autour de maître Toinot pour parler de la grande affaire. Les succès des Nordistes effrayaient tout le monde. On ne parlait plus d'autre chose. Chacun s'efforçait de diminuer l'importance de cette occupation de Williamsburg. Marie surtout en était très-attristée. J'ai dit, je crois, que depuis mon retour à la plantation il me semblait que la guerre se faisait à des centaines de lieues?.. Depuis l'évacuation de Williamsburg, je rêvais, la nuit, que les Nordistes, que les cavaHers de Stoneman étaient aux frontières de la Caroline du Sud.

Chaque jour de mauvaises nouvelles nous arrivaient. Et l'émotion, je dois le dire, était si grande qu'un planteur, ancien soldat de Scott, proposa de reconstituer la mihce de la Caroline du Sud. « Soyons prêts, disait-il, à repousser une invasion, si le Nord voulait la tenter. » Et cette idée qui me parut d'abord ridicule, fut acceptée par tous. Dès le lendemain on devait

s'occuper de former des compagnies et d'établir des signaux de ralliement sur plusieurs points. Si les événements actuels permettaient de regarder ces craintes comme exagérées, la suite prouva qu'on avait eu raison d'être prévoyant.

Furieux d'avoir manqué cette seconde chance de victoire, les Nordistes voulurent encore poursuivre nos soldats : . ils remontèrent les bords de la rivière, luttant, on peut le dire, comme l'avait prévu Vliiquirer... luttant contre les fièvres meurtrières, ne faisant que des étapes de deux lieues, et dressant, avec un trèsgrand soin, le plan du chemin parcouru pour pouvoir, en cas de retraite, ne pas se jeter dans les marais impraticables. Le 7, les Fédéraux avaient rencontré un corps de nos troupes commandé par Johnston, qui leur avait fait subir quelques pertes et avait repris ensuite la route d'évacuation. Le 11, l'armée de Mac-Glellan en était arrivée à ce point où le York-river perd son nom pour s'appeler le Pamunkey... Breek-house ne contenait plus un seul de nos soldats... Les Nordistes avançaient toujours.

Tout ceci était bien mystérieux. Les planteurs auraient peut-être préféré une bonne bataille à cette incertitude alarmante. Et Jules, qui ne nous écrivait pas de Richmond! Il ne voulait

donc pas nous la dire, cette vérité crue qu'il s'était engagé à nous transmettre . Apres bien des réflexions on en arrivait toujours à se dire, en se séparant, qu'une armée commandée par des Johnston, des Beauregard et surtout des Lee, ne se décidait pas à faire constamment retraite sans avoir un grand but à poursuivre. .. Mais, le matin du 12 mai une nouvelle, bien claire celle-là, vint détruire tout cet espoir : le général nordiste Wool avait attaqué Norfolk, et nos dix-huit mille soldats qui gardaient ce point, sous les ordres du général Hiigger, avaient évacué l'arsenal après avoir fait sauter le Merrimac, et s'étaient rendus à toute vitesse à Richmond, notre capitale. Ainsi, il ne fallait plus chercher désormais la raison qui avait ordonné l'évacuation de York-town, de Williamsburg, de Breek-house et de Norfolk : il était bien démontré que notre gouvernement avait voulu ménager ses forces et les réunir toutes à Richmond. Jules n'écrivit pas. Il vint lui-môme confirmer la justesse de nos appréciations : « Tout le monde à Richmond, dit-il, pense conmae vous... et si l'on n'avait pas cette consolation, ajouta-t-il, il faudrait désespérer de notre cause ... Non, au contraire, espérons plus que jamais. Cette tactique est la bonne. L'armée

nordiste en est arrivée au point où ses canonnières ne lui servent plus ; elle devra organiser un système d'approvisionnement; elle est séparée de ses entrepôts par de grandes distances; une seule défaite, maintenant, compromettra toute sa campagne... Il ne pourra pas remplacer ses morts, Mac-Clellan ! Croyez-moi, nous sommes dans une excellente situation.

— Et Norfolk? interrompit Marie.

— C'est un véritable malheur, » riposta Jules.

Mon pauvre 15 mai! Combien je t'avais désiré, et combien je te voyais accourir à toutes jambes, maintenant que tu ne m'étais plus qu'un sujet d'ennui! Quelles lèvres auraient osé annoncer un mariage, une fête, à ces hommes qui se voyaient menacés de ruine? Moi-même, j'aurais su mauvais gré à Marie de me rappeler cette date choisie. Et puis, il ne pouvait se produire qu'un retard de quelques jours : avant la un de mai Mac-Clellan devait être vaincu ou maître de Richmond. Il ne s'agissait pas, en effet, d'une expédition à combiner, d'un siège à établir, d'une campagne à préparer : il fallait T|avancer quand même! Eh bien, en un jour le tout pouvait être terminé. C'est comme un joueur qui vient d'engager sa fortune et qui n'a

plus qu'une minute à lui : il faut qu'une carte décide tout.

Le frère de maître Toinot, Toncle de Charleston, comme nous l'appelions tous, arriva trèsexactement le 14 au soir. Marie, qui le reçut, dut lui expliquer la première pourquoi notre union ne serait pas bénie le lendemain, ainsi qu'on l'avait projeté. Le bon prêtre, très-ému, voulut me voir aussitôt : il me rappela ma première visite à son presbytère de Charlcston et me fit ensuite lui raconter « mes exploits, » comme il disait. Après le dîner, tandis que maître Toinot recevait les planteurs qui venaient régulièrement chez lui, le soir, échanger leurs impressions, /'onc/e me prit le bras, et, m'entraînant en dehors du cercle, il me questionna de nouveau ., . puis, appelant Marie à son tour, il nous conduisit tous les deux loin de la maison. « Je suis bien vieux, nous dit-il, alors que nous fûmes arrivés auprès d'un bouquet de pins qui couronnait un mamelon... Je suis bien vieux! j'attends la mort à chaque instant... La guerre est terrible ! Dieu seul sait quand elle sera terminée. Et vous ne pouvez pas, mes bien chers enfants, vous réjouir dans votre amour, ne serait-ce que pendant une seule minute, alors que tant de veuves pleurent leurs époux; de mères,

leurs fils; de sœurs, leurs frères; de fiancées, leurs fiancés. C'est votre patrie qu'on défend sur le champ de bataille; c'est pour vous délivrer que vos frères meurent par la poudre ou par le plomb . . . Non, vous ne vous réj ouirez pas : vous passerez vos jours et vos nuits dans la prière; vous essayerez de désarmer le courroux du ciel. Et moi qui marche vers la fin de ma vie, je ne veux pas vous quitter ainsi : je veux bénir vos fiançailles. »

Marie s'agenouilla. Je m'inclinai près d'elle... et dans le silence de la nuit le prêtre posa ses mains tremblantes sur nos deux fronts. « Aimez-vous î « dit-il, et il pria.

Page 1