‹ La guerre d'AmériqueChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Prise de la Nouvelle-Orléans et évacuation de "WTiite-liouse (14 mai 1862). Retraite des Sudistes sur Richmond. -— La cinquième roue d'un carrosse. — Levée en masse dans le Sud (IGniai).

A la même heure les journaux nous annoncèrent la prise de la Nouvelle-Orléans par l'escadre nordiste que commandait l'amiral Farragut, et l'évacuation de White-house par les armées qui avaient déjà évacué York-town^

Williamsburg, Breek-house et Norfolk. Ainsi, l'ennomi avait fliit la moitié du chemin qui séparait le fort Monroë de Richmond, tandis que ses canonnières remontaient librement le Yorkriver et le James-river. Jules voulut encore prouver aux planteurs que ces événements étaient la conséquence d'un plan arrêté, et qu'aprés avoir abandonné trois forteresses il n'y avait pas de raison pour qu'on conservât la quatrième.. . Mais cette prétention du jeune officier, auquel on accordait cependant une grande connaissance des choses de la guerre, n'empêcha pas une émotion puissante d'envahir les hôtes de maître Toinot. White-house, ce n'était pas seulement une forteresse pour les Sudistes : c'était aussi une espèce de sanctuaire qui venait d'être profané par l'ennemi, et profané deux fois : car après avoir été, aux grandes époques des guerres de l'indépendance, la propriété de Washington, White-house était, devenu, par voie d'héritage régulier , la propriété de notre brave général Lee... Et puis cela coïncidait avec la prise de la Nouvelle-Orléans, cette grande ville du Sud, vaste entrepôt commercial des Etats-Unis, porte du Mississipi qui venait d'être placée sous la dictature du général nordiste Butler, dont la réputation lui avait valu le nom de « Butler la brute . »

White-house, c'était le point où le Pamunkeyriver, cette suite, en quelque sorte, du Yorkriver, n'était plus navigable et se croisait avec un chemin de fer qui allait directement à Richmond. Le pont de ce chemin de fer avait été détruit par nos soldats. Le reste de la ligne étant à plat terrain, les nôtres n'avaient pas pu détruire les talus et les remblais qui n'existaient pas : aussi savait-on que l'ennemi n'aurait qu'à replacer les rails sur la voie pour en jouir. L'armée fédérale, qui avait prévu cela, se trouvait en mesure de débarquer à White-house les locomotives et les wagons dont ses transports étaient chargés. Un grand dépôt de matériel et de munitions avait été immédiatement établi à White-house par les Nordistes... Enfin, les nôtres (et on ne pouvait en douter, puisque les journaux de Richmond le disaient^, les nôtres, non-seulement avaient évacué Whlte-house; mais encore, en utilisant ce même chemin de fer, et passant le Ghickahominy-river, avaient été se masser presque sous les murs mêmes de Richmond.

Voilà donc ce qu'était devenue cette confiance qu'on avait placée dans la force de nos redoutes I Pas un point fortifié n'avait pu arrêter l'ennemi. Le Merrimac, qui devait si bien fermer

l'entrée du James-river, n'existait plus, et le James- river, dont les eaux coulaient sous les murs de Richmond, était ouvert. Les forts de York-town, de Williamsburg , etc., qui devaient tenir en échec l'armée de Mac-Glellan, avaient été tous abandonnés ; les marais, et par les marais les fièvres, dont on avait calculé les effets... le soleil de mai, le soleil de juin et le soleil de juillet sur lequel on se fiait, rien n'avait réussi : Mac-Glellan avait conduit son armée jusqu'à White-house, et en une étape il pouvait rejoindre nos troupes ! Il est vrai que toutes nos forces étaient réunies devant notre capitale, et qu'à sept milles de Richmond le cours du James-river avait été interdit à la flotte nordiste par une estacade infranchissable protégée par le fort Darling, qui pouvait envoyer des boulets coniques de 100. Un navire ennemi, le Galena, fier de sa cuirasse de trois pouces et demi, avait essayé d'ébranler ce fort Darling qui l'avait vaincu en une heure. Enfin, le James-river était barré. C'était là vraiment la seule nouvelle agréable de VInquirer.

Nous étions tous debout autour de la grande table sur laquelle était étendu le plan, et chacun cherchait à bien voir la position des deux armées. Jules, seul, avait l'esprit assez libre

pour suivre un raisonnement : il expliquait tout, trouvait les villes aussitôt qu'on en prononçait les noms et ripostait aux moindres soupirs de crainte. Pour lui, la défaite du Sud était impossible. « Eh bien, disait-il, tout n'est-il pas dans les meilleures conditions? » Et les planteurs, en le regardant comme s'il avait dit une folie, l'excitaient encore : « Comment ! reprenait-il, au lieu de répondre aux petits assauts des Nordistes, petits comme résultat , mais grands comme carnage, nos généraux ont sauvé la vie à des millions des nôtres, et vous vous plaignez? Comment ! au lieu de perdre des mois et des mois à jouer du canon contre des assaillants bien abrités, on a réussi à les démasquer complètement, et vous vous plaignez ? Comment ! au lieu d'attaquer l'ennemi à York-town , et ailleurs, en des points où il pouvait recevoir des secours, nos officiers l'ont attiré sous les murs de Richmond, loin de tout centre d'approvisionnement, et vous vous plaignez? Nous sommes, nous, supérieurs en nombre et appuyés contre les murs de notre capitale, tandis qu'ils sont, eux, affaiblis par leurs privations et isolés ... et vous vous . . .

— Non, nous ne nous plaignons pas, interrompit fièrement un planteur. Nous savons que

nos soldats sont commandés par 'des officiers de grande science, et nous ne saurions douter de la sagesse de leur tactique. Vous avez raison, jeune homme, notre position est excellente! Toutes nos forces sont réunies à Richmond, et les Nordistes sont véritablement affaiblis... Cependant , on ne saurait se défendre d'une certaine émotion : car, après tout, Richmond est cette fois directement attaqué; et il ne faudrait qu'une faute, qu'une maladresse, qu'une surprise, qu'un hasard, si vous voulez, pour que la place tombât dans les mains des Nordistes, et, je ne vous l'apprends pas, ainsi que Ta dit notre président Jefferson, « Richmond, c'est le pilier de la Confédération américaine du Sud. »

— Mais, objecta un autre planteur, en posant sa large main sur l'épaule de Jules Toinot, quatre-vingt mille Nordistes ne sont-ils point campés à Frédéricksburg, entre Washington et Richmond, sous les ordres du fameux général Mac-Dowell ?

— Oui, répondit Jules.

— Je savais avoir lu cela... Frédéricksburg n'est qu'à vingt lieues de notre capitale, et par une marche forcée ces quatre-vingt mille soldats peuvent venir donner aide à Mac-Clellan.

— Non pas.. D'abord, la moitié de ces ennemis au moins est nécessaire pour garantir Washington.

— Et le reste?

— Attendez... Le reste est employé à tenir tête au partisan Jackson, qui joue, pour notre compte, dans la vallée de la Shenandoah, à l'ouest de Washington, le rôle que tient le nordiste Stoneman dans nos pays.

— Très-bien ! riposta le planteur satisfait.

— Remarquez, reprit Jules en souriant (car ce très -bien avait été vraiment comique) remarquez que les gens du Nord — je parle de ceux qui ignorent le jeu de la guerre — les gens du Nord qui ne comprennent pas pourquoi ce corps de Mac-Dowell reste l'arme au bras à Frédérickshurg, tandis que Mac-Glellan fait des prodiges de courage et de ténacité dans le sud de la Virginie, lorsqu'il parait si facile d'opérer une bonne jonction, nomment ce corps d'armée la cinquième roue du carrosse. »

Le rire fut général dans l'appartement de maître Toinot. Marie et moi, seuls, nous ne pûmes même pas sourire.. Et nos mains se rencontrèrent.. Il me sembla qu'elle tremblait, ma fiancée, et j'allais, me penchant vers elle, lui demander la cause de ce trouble... vite, elle

serra ma main, la quitta brusquement et sourit. Oh! je vis bien, moi, que ce sourire n'allait pas plus loin que les lèvres. Plus instruite que moi des nécessités de la guerre, le seul tableau de la situation des armées avait fait naître en elle des pressentiments qui ne la trompèrent pas. Le soir même je sus pourquoi elle n'avait pas ri : Jefferson Davis, le président des États Confédérés, avait signé, le 16 mai, un suprême appel aux armes. Une levée en masse était rigoureusement ordonnée. Je ne saisis pas, d'abord, toute la portée de cet appel : je m'étais si bien habitué à ma nouvelle vie que j'avais presque oublié les exigences de mon titre de citoyen. Jamais je n'aurais cru possible, alors, une circonstance qui me forçât à reprendre l'uniforme des soldats du Sud.

Je lus moi-même tout haut l'ap'pel aux armes de Jefferson Davis, et je me montrai trèsétonné de l'effet qu'avait produit cette lecture autour de moi. « Allons, dis-je, en rendant le journal à maître Toinot, il paraît qu'on se battra rudement. »

Personne ne me répondit. Jules regardait son père , maître Toinot regardait Marie, et Marie me regardait... et elle avait dans les yuxe

quelque chose qui en diminuait Téclat . Je restai ainsi, sans comprendre. Voulant prendre ma part de la peine que paraissaient éprouver ces grands cœurs, je pensai que cette levée en masse indiquait probablement l'immensité du danger qu'on courait ; ou bien que des impôts allaient frapper les propriétés pour payer les frais énormes que cet appel aux armes coûterait... ou encore, que Jules, par son grade, se sentait forcé d'aller reprendre son poste dans l'armée du Sud... C'est à cette dernière pensée que je m'arrêtai. Et je n'eus pas l'idée un seul instant, grand niais ! de me rappeler que je n'étais libre dans la plantation qu'en faveur de ce congé temporaire accordé par le président aux hommes de Norfolk; que Johnston ne m'avait pas donné le moindre congé, lui, et que mon nom était inscrit sur plus de trois registres. Il était bien clair cependant qu'avant d'équiper et d'instruire les hommes frappés par la levée en masse ^ les recruteurs devaient réunir tous ceux qui avaient déjà servi.

Mais Marie, si courageuse jusque-là, si résignée, ne put cette fois surmonter sa douleur, et, me prenant les deux mains, elle laissa reposer sa tête sur ma poitrine . Elle ne pleurait pas ; uh non ! mais sa respiration oppressée me disait

sa souffrance . Je compris tout, alors!... Ce qui se passa en moi, en ce moment, je ne saurais le dire : j'ouvris les lèvres, et les mots venaient

vite, vile « La guerre est une nécessité,

dis-je, et plus que tout autre je dois prendre le fusil... J'ai attendu l'appel aux armes, et j'ai eu tort... Nous défendons le territoire, n'est-ce pas? Chacun se doit à son devoir. Pouvonsnous laisser les Nordistes envahir Richmond? Pour les repousser, il faut des soldats! En France, j'aurais servi pendant sept années, et je me serais battu par obéissance : ici, on compte par batailles et non par années, c'est préférable... et je me bats pour assurer mon avenir... Je suis revenu de Bull's-run; je reviendrai de Richmond! Est-ce parce que je suis heureux qu'il faut se lamenter? Il me semble, bien au contraire, que le véritable soldat, le meilleur à la guerre, est celui qui non-seulement songe à faire triompher sa patrie, mais encore à défendre son propre bonheur, à l'assurer à tout jamais. Loin de me plaindre, je dois remercier la Providence, qui m'a permis quelques mois de repos auprès de vous... Ah! c'est que je ne suis plus le même : l'air américain m'a bien changé, allez ! . . Nous n'avons pas d'armée régulière, nous... ne sommes-nous

pas engagés dans l'action? C'est aux jeunes qu'appartient le devoir de marcher au feu. Jefferson Davis, notre président, m'appelle : je dois obéir... » A mesure que je parlais, Marie, relevant la tête, me regardait fixement. Je sentais bien que je ne devais pas accroître sa douleur en laissant apparaître l'ennui que j'éprouvais moi-même, et tandis que mon cœur battait d'émotion triste, des paroles de résignation venaient sur mes lèvres abondamment. Une idée ne me quittait pas : je pensais qu'avant mon départ l'oncle de Gharleston pourrait nous unir. J'avais défendu, les armes à la main, l'indépendance de ma fiancée américaine... j 'allais maintenant me battre pour ma femme ! De telle sorte qu'au milieu de toutes ces complications qui avaient retardé mon mariage, je me figurais que cet appel sous les drapeaux des Séparatistes venait juste à point pour hâter mon union définitive tant désirée. Cette idée me soutint.

Mais cette consolation elle-même ne devait pas m'être donnée. Le lendemain nous arriva le texte complet de l'appel aux armes, et nous vîmes que la levée en masse épargnait, jusqu'à de nouvelles nécessités, les Sudistes mariés... Pouvais-je, après la publication de cet ordre

présidentiel, me placer dans la catégorie des exemptés? Et, l'aurais-je pu, de quel nom aurait-il fallu qualifier cet acte? Assurer le bonheur de toute ma vie par une lâcheté, était-ce possible ?. . . Heureusement pour moi, une espèce de fièvre d'esprit m'ôtait la force du désespoir. Je n'étais pas même capable de me désoler. Il fallait retourner à Florence, retourner à Riclimond... J'étais prêt!

Le lendemain, Marie avait retrouvé tout son calme. Elle ne niait pas l'émotion qu'elle avait ressentie ; mais elle l'expliquait. Ma chère fiancée , se rappelant mes lettres datées de Bull's-run, avait redouté mon découragement. . . Ainsi, c'est mon attitude résolue qui avait rendu la paix à l'Américaine. Déjà, aux alentours de la plantation, des groupes de soldats s'étaient montrés. Jules avait revêtu son uniforme. Le mien n'existait plus. L'heure du départ approchait. Je faisais tous mes efforts pour paraître tranquille. Je m'efforçais de me montrer gai, même, qui le croirait ?

Cependant je me trouvai seul avec Marie. Oh! ce fut une épreuve terrible. Froidement, elle se demandait par quels moyens nous pourrions correspondre; comment lui parviendraient mes lettres, surtout si l'ennemi venait à couper

les communications établies entre la Virginie et la Caroline du Sud. Maintenant que nos soldats ne gardaient plus Norfolk, un corps d'armée nordiste ne pouvait-il pas, ainsi que Jules le redoutait, tenter une diversion dans le Sud du nouveau champ de bataille ? Je ne voulus pas retomber dans la faute commise à Bull's-run : « J'écrirai par toutes les occasions, dis-je ; mais si par un contre-temps notre correspondance se trouvait arrêtée, il ne faudrait pas en déduire qu'un malheur est arrivé.

— Bien ! répliqua Marie. .. mais si les communications sont rompues, comment saurai-je?...

— Ma chère Marie, il faudra nous armer de patience et attendre...

— C'est impossible, interrompit-elle.

— Cependant...

— C'est impossible... Il faut trouver un moyen quelconque... Depuis nos fiançailles, reprit-elle, je vous suis unie : je ne vous quitterai pas.

— Quoi! vous pensez venir sur le champ de bataille ?

— Oui.

— Non, Marie, ne faites pas cela. Quand je me battrai, il faudra donc que je nourrisse cette idée qu'une défaite de nos troupes vous

forcerait, vous, à subir toutes les épreuves d'une retraite! Il faudra donc que je vous quitte, non pas seulement pour marcher vers une campagEe dont je ne prévois pas les exigences, mais encore que je vous laisse seule chaque jour pour courir à un danger connu ?

— Je préfère cela à l'incertitude, vous le savez.

— Moi, je n'aurai jamais ce courage... et je sens qu'au plus fort d'un combat, si je redoute une défaite, rien ne pourra me retenir dans les rangs ; je quitterai mes frères d'armes pour aller vous défendre, vous !

— Ne dites pas cela !

— Je le dis parce que je le sens. x

— Soit ! murmura-t-elle, après un silence, je ne vous suivrai pas. »

Telle que je la connaissais , Marie venait de me donner la plus grande preuve de son affection.

Les groupes s'étaient rejoints. Devant la plantation on comptait plus de trois cents hommes, entourant un drapeau planté dans le sol.

Nous employâmes la dernière heure, avec Jules, à préparer nos armes. Quand je revins, tous les nègres de la plantation étaient accroupis

devant leurs cases. Phœbus se promenait gravement au centre de l'allée, tenant une grosse rose rouge dans sa main. Jacquet courut à moi dès qu'il m'aperçut : il avait placé sur son dos une sorte de valise en cuir jaune retenue par des courroies, et debout , appuyé sur un bâton noueux, les reins cambrés, les yeux brillants, il semblait me questionner. « Allons, me dit Marie, voici l'heure du" départ : déjà quelques escouades ont pris la route de Florence.. Jules est parti, il vous attend... J'ai consenti à ne pas vous suivre; je vous jure que je ne foulerai pas le champ de bataille tant que vous y combattrez... mais Jacquet ira avec vous. Il *est heureux de vous accompagner. >>

Jacquet ne bougeait pas. Maître Toinot me serra la main. Marie vint jusqu'à l'entrée de la plantation : « Vous retrouverez Johnston, me dit-elle. Il faut que vous serviez sous lui... adieu. >>

J'eus le courage de sourire en répétant, après elle : « Adieu, adieu! »

Je ne me retournai pas une seule fois : car peut-être aurait-elle lu ma souffrance dans mes yeux. Jacquet, silencieux, marchait à ma droite. Nos compagnons chantaient des airs patriotiques. Nous nous enfonçâmes dans le bois de

pins... et je revis le tertre où j'avais passé de si doux instants avec Marie.

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