CHAPITRE VII
La légion d'Hampton. — La rivière capricieuse. — Les escapades de Jacquet. — Combat de Fair-0aks(31 mai 1862). — Le bataillon Lafayette.
Je commençais à trop la connaître, la route qui conduisait de la plantation à Florence ! Avec une vitesse qui donnait le vertige, le chemin de fer nous jeta dans Richmond le 20 mai. Quelques-uns furent désignés pour occuper les casernes de l'intérieur ; d'autres, pour assurer le service des forteresses. La plupart furent dirigés vers le camp. Moi, je devais rejoindre Johnston, le. général Johnston. Jacquet en arrivant à Richmond m'avait d'abord quitté... et ce n'est qu'après une longue heure d'attente que je l'avais enfin vu revenir, le front ruisselant de sueur. Il prétendit que je l'avais égaré dans les rues de la ville et qu'il avait eu bien peur de ne pas me retrouver.
En quittant la plantation, on aurait dit vraiment que l'esclave avait repris ses allures de
mousse : il marchait près de moi le front haut, me questionnant avec une audace qui me réjouissait. Et cela fît que j'oubliai la distance qui nous séparait, pour faire de Jacquet mon compagnon favori, presque mon confident. Il se souvenait très-bien de son enlèvement sur les quais de Gharleston, et me disait souvent : « Sans vous je serais esclave! » Il ne se considérait donc pas comme tel ? Je le lui demandai : « Je suis votre domestique, moi, me répondit-il.
— Alors tu viendras avec moi au camp de Johnston?
— J'irai partout où vous irez.
— Tu n*as donc pas peur de la guerre ?
— Oh ! oui, j'ai bien peur !
— Veux-tu rester à Richmond ?
— Je ne puis pas y rester.
— Vraiment ?
— On m'a dit de vous suivre partout.
— Et qui t'a dit cela, Jacquet ?
— Mam'selle Marie.
— Ne t'a-t-elle pas dit autre chose ?
— Elle m'a dit beaucoup de choses.
— Quoi ?
— Je ne peux pas le répéter.
— Pourquoi cela?
— Parce que Mam'selle me l'a défendu.
— Et si je l'exige?
— Je ne suis pas votre esclave, à vous !
— Alors je te renverrai à ton maître.
— Je ne m'en irai pas.
— Je te ferai bâtonner...
— J'ai dit à Mam'selle qu'on me tuerait plutôt que de me faire répéter...
— Bien, Jacquet !.. mais, dis-moi, au nom du ciel, ta maîtresse ne court aucun danger ?
— Je ne crois pas.
— Tu peux cependant me dire ce qu'elle t'a recommandé en partant ?
— Mais non, je ne peux pas.
— Tiens, dis-moi seulement ...»
Jacquet porta ses deux mains à ses yeux et se mit à pleurer. « Eh bien, dis-je, pourquoi ces larmes? qu'as-ta?... réponds-donc.
— Vous me faites peur avec toutes vos demandes, » répondit-il en sanglotant.
Un éclat de clairon m'appelait. C'était le signal convenu pour sortir de la ville. La nuit était noire, quand deux mille hommes passèrent ainsi par-dessus les ouvrages en terre qui entouraient Richmond. Ceux qui devaient aller grossir le corps de Johnston, et j'étais avec ceux-là, avaient reçu une bonne provision de cartouches. On
marcha ainsi jusqu'au matin, sans aller bien vite... 11 me parut que le terrain avait été labouré. Nous enfoncions quelquefois jusqu'aux chevilles. J'aurais emprunté le bâton de Jacquet, si j'avais osé.
Nous arrivâmes au camp vers cinq heures du matin . Je les revis ces trop connues tentes grises deBuUs-run! mais je ne retrouvai pas mes anciens compagnons. Un officier nous indiqua les places que nous devions occuper. Je fis valoir mes titres : je dis que j'avais été dans la grand'garde de Johnston, et je fus incorporé dans une légion qu'on nommait la légion d'Hampton, qui était presque toute composée de soldats originaires de la Caroline du Sud.
Tous les jours j'écrivais deux lettres à Marie. J'étais bien certain que mes missives lui parvenaient très-régulièrement : car je les adressais à Jules, qui avait été retenu à Richmond, auprès du gouvernement, et qui s'était chargé de recevoir notre correspondance. Il pouvait toujours, lui, savoir où j'étais et en prévenir Marie. Cette précaution devint très-nécessaire : car tous les matins nous changions notre campement. La division de Johnston était ce qu'on appelle, je crois, en position de réserve.
D'après ce que j'appris, l'ennemi, en quittant
White-house, s'était avancé jusqu'au point où le Gliickahominy-river coulait, de sorte que ce cours d'eau séparait les deux armées comme autrefois elles l'avaient été par le BuU's-run. Nos troupes étaient donc développées sur la rive droite du Ghickahominy, prêtes à repousser la première attaque que tenteraient les Nordistes. Cette attaque n'avait pas lieu, parce que l'ennemi devait employer tous ses efforts pour s'assurer un champ de bataille solide, c'est-à-dire pour jeter des ponts sur le Ghickahominy, tracer des routes dans les marais, réorganiser celles qui se trouvaient bouleversées par les dernières pluies. Nos soldats, commandés par de vaillants officiers, allaient souvent inquiéter les Nordistes par des attaques partielles, des escarmouches, comme on dit, et ils arrêtaient ainsi la marche de leurs travaux. Leur faire perdre du temps, c'était beaucoup : car chaque jour la fièvre leur emportait des combattants; aussi avec quelle ardeur ils travaillaient!
Lancer des ponts sur le Ghickahominy n'était pas facile, à ce qu'il parait : car cette rivière n'avait pas un cours régulier. A certains endroits, ses eaux se trouvaient resserrées entre deux plaines de sables mouvants, impraticables pour la cavalerie, et son lit mesurait alors
10 mètres à peine. Plus loin, le Ghickahominy se divisait en plusieurs canaux, qui se répandaient dans les marécages et inondaient le terrain jusqu'à des 300 mètres de largeur... Enfin, chose qui paraîtrait incroyable si tous nos soldats, ainsi que nos ennemis, n'en avaient ressenti les efîets, le Ghickahominy se prenait à changer de direction en quelques heures. Un tas de sable accumulé suffisait pour le faire déborder, et un bras d'eau se dessinait là où le terrain paraissait auparavant surélevé... Par contre, un embarras se dégageant, un ruisseau devenait une route sèche.
A l'exception de ces escarmouches dont j'ai parlé , le gros de l'armée sudiste semblait campé bien solidement. Le corps de réserve seul se portait continuellement vers les points faisant face aux subites agglomérations des Nordistes. Les journées passaient ainsi. J'écrivais régulièrement à Marie et je remettais mes lettres au cavalier qui faisait le service du général Johnston . Il lisait sur l'adresse : « Au capitaine Jules Toinot, au siège du gouvernement, à Richmond, » et il plaçait soigneusement mes lettres dans \e packct.
Jacquet m'entourait de soins. Grâce à lui, je dois le dire, rien ne me manquait. Mais,
dès qu'il croyait avoir prévu tous mes désirs et préparé toutes mes provisions de la journée, il disparaissait pour ne revenir que le soir; ou encore, le soir, disparaissait-il pour ne se montrer que le lendemain matin. Je le questionnai sur ces absences ; mais son prodigieux entêtement fit que je renonçai à mes questions. Jacquet abusait de sa liberté. La vie des camps l'intéressait, sans doute! Je pensai, toutefois, qu'un officier devait avoir remarqué la vivacité de mon esclave, l'intelligence de son regard, et qu'il utilisait cette intelligence. Jacquet avait-il été séduit par un dollar ? Et comme il revenait très- exactement tous les jours, au moins une fois, sous ma tente, et qu'il ne partait jamais sans m'a voir demandé si je ne désirais rien, je le laissais à son petit commerce.
En cette situation, je commençais à ressentir les effets de cette même impatience qui m'avait tant agité à Bull's-run. J'entendais, tous les jours, des fusillades bien nourries ; mais personne ne semblait y prendre garde. Qu'attendait-on? on attendait que l'ennemi se décidât. La position que nous avions prise était excellente, et nos généraux ne voulaient pas l'abandonner. Il fallait en finir, cependant ! Le 29 mai, on nous fît visiter nos armes, et l'on organisa
nos compagnies; de Richmond arrivèrent un grand nombre de soldats qu'on dirigea en toute hâte vers le gros de l'armée ; enfin nos tentes, rapidement enlevées, le 30 au soir, lurent entassées sur divers points. Pendant toute cette journée du 30, Jacquet ne m'avait pas quitté. « Voyons, lui avais-je dit, il me semble que le branlebas va commencer; retire-toi, Jacquet...
— Pourquoi? m'avait-il répondu.
— Parce qu'on va se battre .
— Non, on n'attaquera que demain.
— Qui t'a dit cela ?
— Personne... »
Gomme toujours, on savait mieux à Richmond ce qui se passait dans notre camp que nous ne le savions nous-mêmes ; avant que l'ordre ne nous en fût donné, le 31 mai au matin, les marchands qui venaient de la capitale pour nous vendre toutes sortes de choses, nous annoncèrent trèspositivement que le gouvernement avait décidé que nous attaquerions l'ennemi.
Les Nordistes, en ce moment, étaient en ligne de défense . Leur base d'opération c'était Bottonbridge. De Botton-bridge leur armée se développait sur deux lignes formant un > ; la ligne du nord s'appuyait sur le chemin de fer qui conduit à Richmond ; l'autre ligne suivait le cours
de la rivière, de telle sorte que pour aller d'une extrémité à l'autre du > , on aurait parcouru plus de 15 milles. Entre les deux ailes coulait le Ghickaliominy, et on avait jeté sur la rivière un grand nombre de ponts pour assurer la communication entre les deux corps.
A midi notre armée se mettait en marche. Nous allions attaquer l'ennemi par l'aile droite, c'est-à-dire la branche supérieure du > . Les Nordistes avaient établi leurs avant-postes à une station du chemin de fer, la station du Fair- Oaks. Ils avaient élevé, là, une redoute solide. Nous allions, nous, sous les ordres de Johnston, droit devant nous, serrés , l'arme au bras, silencieusement... et nous voyions, au loin, les troupes d'attaque qui se dispersaient en tirailleurs dans les bouquets de bois, tandis que les compagnies massées les suivaient avec du canon . Le ciel était couvert de nuages ; tout était sombre, lourd , triste. Nous avancions! A une heure la fusillade retentit. L'ennemi riposta rudement... Mais, compagnies sur compagnies, les nôtres se multipliaient. Ebranlés, les Nordistes se battaient avec acharnement... Nous arrivâmes, nous, au pas de course, alors que toute notre armée, déployée et bien unie, se ruait contre l'ennemi. Nous nous arrêtâmes
brusquement à 1,000 mètres de l'action. Les canons de la redoute de Fair-Oaks s'étaient tus après la mort du colonel Bailey, qui s'était fait hacher sur ses pièces... La redoute de Seven- Pines ne tint pas mieux... Nous étions, nous, toujours massés, la baïonnette en avant, prêts à soutenir nos frères d'armes; mais eux ne reculaient pas. Bien au contraire, ils avançaient... Sur les hauteurs, on voyait les lignes ennemies, bien reconnaissables à leur uniforme bleu... La ligne nordiste pliait comme une baguette d'osier... Tout à coup, au milieu d'un tonnerre, un désordre effroyable se produisit : la ligne fédérale était rompue ! Les canons des Yankees, démasqués, lançaient leur mitraille en toute liberté, et dans ce tas compacte d'hommes que commandait Johnston et qui avançaient lentement, on entendait, de temps en temps, un sifflement aigu, un cri, un bruit sourd... et aussitôt une voix criait : « Serrez les rangs. » Nous marchions au pas ordinaire .
Cependant, sur un point, devant nous, nos soldats cherchaient encore à renverser une muraille d'hommes qui ne voulait pas céder. Johnston courut seul dans cette direction. .. Quand il revint, le sabre au poing : « En avant ! nous dit-il. . . au pas de charge ! » Alors nous courûmes.
Les nôtres ne tenaient plus, et l'ennemi, rallié par ses officiers, suspendait tout à coup sa retraite pour venir en masse prendre Toffensive au point où cette poignée des leurs avait arrêté les nôtres... A cent pas de l'ennemi, nous vîmes que nos pauvres soldats avaient été écrasés, au centre... J'étais au second rang, cette fois, et je tenais mon fusil bien solidement.
Le combat était rétabli presque sur toute la ligne. Quel était donc ce groupe de héros qui venait d'éviter au Nord une défaite certaine? Je me faisais à part moi cette question, et, machinalement, je me disposais à enfoncer ma baïonnette dans l'une de ces poitrines qui semblaient nous défier, lorsqu'un nuage passa devant mes yeux, et je crus être le jouet d'un rêve : poussé par ceux qui étaient derrière moi et retenu par le premier rang, je ne marchais plus : on me portait... Mes yeux ne pouvaient pas se détacher de ce bataillon ennemi qui restait invincible à son poste... Malgré les cris de Johnston et les hourrahs de mes compagnons, il m'était impossible de maintenir mon fusil dans mes mains... Nos adversaires, ces héros .'portaient le costume de l'infanterie française, et leur drapeau était tricolore... Je croyais rêver... j'attendais la fin du cauchemar. Hélas! non, je ne rêvais pas:
c'était là le bataillon Lafayette de la milice des Etats-Unis, qui, composé de Français, a conservé le glorieux privilège de porter le costume et le drapeau de la nation qui servit jadis si noblement la cause de l'indépendance américaine. Je n'eus pas le courage de donner un seul coup de baïonnette à ces vaillants! Si une voix, en ce moment, m'avait demandé : « Où est l'ennemi?» j'aurais été fort embarrassé pour répondre.
Un bataillon d'Irlandais était venu, sur un autre point, rétablir audacieusement le combat, de telle sorte qu'après avoir perdu un mille de terrain, quinze canons et toutes les positions d'avant-postes, les soldats de Mac-Glellan, grâce au bataillon Lafayette , que les Nordistes ont cessé d'appeler, depuis ce jour-là, le bataillon La fourchette, l'ennemi, dis-je, tenait bon... Un corps de nos troupes, alors, fait un détour pour aller tenter une surprise par le flanc et jeter le désordre partout; mais un corps ennemi, commandé par le général Sumner, passe le Chickahominy, traverse un bois et vient fondre sur notre colonne de surprise. Bien plus, Sumner établit, dans une clairière qui domine le champ, une batterie de canons-obusiers de 12 et fait pleuvoir sur nous une grêle de projectiles... Il était alors six heures du soir. Johnston, intré-
[)i(le, passe devant nous et entraîne ma légion, la légion d'Hampton, hors de cette boucherie, pour la conduire directement vers la batterie du . général Sumner, qui nous enlevait des compagnies entières... Je n'avais plus devant moi le drapeau aux trois couleurs.
A mesure que nous courions vers la batterie, les hommes tombaient à côté de moi... Un vide se fait à ma droite; un soldat me prend par le bras pour me rapprocher de lui; je le regarde. . . et il reçoit un boulet qui: lui fracasse le crâne : il tombe. Epouvanté, je veux courir plus vite encore, et je me heurte à deux de mes compagnons qui s'arrêtent, tournent sur eux-mêmes, et leur poitrine n'est plus qu'une large tache de sang : ils tombent! J'étais à découvert au premier rang... Johnston nous guidait... Mais à peine arrivions-nous devant les canons, que notre entreprise était inutile : les Nordistes avaient, complètement repris leur première ligne de bataille, et ils nous repoussaient maintenant. Nous fîmes retraite, avec le reste de l'armée, jusqu'à Fair-Oaks...
Quelle nuit! quelles horreurs! pêle-mêle. Confédérés et Fédéraux gisaient sur le terrain. La légion d'Hampton avait perdu la moitié de ses hommes. « Le Ghickahominy nous a trompés! »
disait Johnston avec un accent de désolation. Notre général avait pensé que la crue de la rivière, que semblaient promettre les orages des jours passés, devait emporter tous les ponts de l'ennemi... et en effet, sans le pont qui avait favorisé la manœuvre hardie du général Sumner, l'ennemi aurait été vaincu ce jour-là. En réalité, quand la nuit vint suspendre l'action, il n'y avait ni vainqueurs ni vaincus : on sentait que la bataille n'était pas finie, et chacun restait au point où il se trouvait. Cette impression était tellement générale, que personne ne songeait à secourir les blessés... Ma légion, au moment de l'arrêt imposé par les ténèbres, se trouvait sur les terrains qui entouraient cette station de Fair-Oaks où le combat avait commencé en nous laissant l'avantage. A vrai dire, on n'aurait pas pu décider laquelle des deux armées occupait la position. A cent pas de ma légion, par exemple, nous savions qu'il y avait un corps ennemi complet, avec canons, obusiers, etc.... Dans le silence de la nuit, on entendait, comme à Bull's-run, les plaintes des blessés et les râles des agonisants.
Ce qui me tourmentait, c'était de penser qu'après une pareille journée rien de définitif ne s'était produit et qu'on allait évidemment recom-
mencer le lendemain. Mes tempes battaient si fort que ma tète en était ébranlée . Accroupi sûr le sol, perdu dans le groupe de la légion d'Hamplou, par une nuit d'un noir profond, une pensée, toujours la même, me poursuivait impitoyablement : « Déjà les journaux de Richmond connaissent tous les détails de la lutte; demain, dès l'aurore, chez Marie, on saura que l'engagement a été rude, qu'aucun résultat n'a abouti et que la bataille se continuera, et Marie va se trouver dans cette incertitude qu'elle redoute tant! Gomment lui faire savoir que j'ai été épargné? sais-je seulement si nous nous sommes arrêtés sur un bon terrain? Derrière nous, comme devant nous, sont peut-être en repos des bataillons ennemis ! » Cependant, malgré l'obscurité, je traçai quelques mots, à tâtons, sur une blanche feuille de papier... Le hasard ne pouvait -il pas me faire apercevoir le courrier du général? Avant la reprise du combat, ne pouvais-je pas chercher le général luimême? Johnston devait être avec nous, car il ne nous avait pas quittés un seul instant pendant la bataille. La lassitude me domptait. Le sommeil commençait déjà à tomber sur mes yeux... Un vent frais, très-frais, venait par bouffées me donner des frissons. Je laissai ma tête, devenue
bien lourde, m'entraîner, et, me rapprochant le plus près possible de l'un de mes compagnons d'armes qui était étendu auprès de moi , je m'endormis en me serrant contre lui.
Avant le jour je m'éveillai. Il me fut impossible, d'abord, de remuer ni mes bras ni mes jambes... Peu à peu mes forces revinrent, et je me levai. Tous les autres dormaient encore. Je n'entendis, au loin, du côté des ennemis, qu'un murmure continu, sourd, quelque chose comme le roulement d'un chemin de fer éloigné. Je regardai de tous côtés, et ne vis rien distinctement d'abord. La ligne grise de la voie ferrée allait se perdre dans la plaine, et, la suivant des yeux, mon regard s'arrêta à l'horizon.. . horizon très-borné : car la ligne accusait une grande pente et paraissait s'effacer dans le vide, ou tomber dans un lac chargé de brouillards. Les eaux du Chickahominy ne tardèrent pas à refléter les premières lueurs de l'aurore, et je vis alors comme de lourdes et noires vagues qui semblaient descendre vers le Chickahominy, et passer par-dessus le fleuve pour venir se perdre sur les bords opposés...
Mais je n'étais pas le seul à interroger l'horizon ; de distance en distance, des groupes s'étaient formés qui surveillaient l'ennemi. L'au-
rorc se répandait. Des bruits étranges, des cris longuement répétés se foisaient entendre dans toutes les directions. Là où le silence avait régné pendant de longues heures, des masses d'hommes s'agitaient , et l'on voyait reluire dans ces agglomérations encore informes l'acier des baïonnettes et des épées. Enfin, à tout galop, Johnston passa sur la voie du chemin de fer. Nous étions tous debout, Tarme au pied, attendant un ordre. Il se dégageait de notre camp un bruit formidable qui augmentait encore de minute en minute... Je serrais dans ma main le lambeau de papier sur lequel j'avais écrit ces mots : « Ma situation est excellente. Je ne suis pas blessé. » Mais pas un courrier ne se présentait. Et Jacquet lui-même, qu'était-il devenu? le pauvre enfant, pouvais-je lui faire un crime de son épouvante?... Tout à coup, sans que nous eussions entendu aucun cri de commandement, sans que nous eussions reçu aucun ordre, entendu aucun chant de clairon, nous vîmes, à cent pas de nous, toute une légion des nôtres se porter au pas de course vers une clairière qui bordait la voie du chemin de fer . Une autre légion suivit la première, baïonnette en avant,... une troisième, une quatrième... Johnston arrive, à pied. Il se place à notre
droite, nous regarde, dégaine son épée. . .avance; et nous le suivons, au pas, en désordre, essayant de nous serrer le plus possible les uns contre les autres. Alors, je vois sortir d'un groupe qui entourait notre général, un enfant, nu-téte, nu-pieds, qui passe en courant devant la légion d'Hampton... Il s'arrête; ses yeux rencontrent mes yeux... c'est Jacquet ! Il a changé de costume et tient un énorme paquet de journaux sous son bras. Je veux l'appeler, marcher à lui, lui remettre ma lettre... Où l'ai-je mise ? Je l'avais dans la main... Je cherche, mais inutilement... Il fallait suivre mes compagnons... Le pas ordinaire se transformait en pas accéléré. Mon esprit se trouble; je m'impatiente... « Halte! » crie Johnston. Je lève les yeux... Jacquet n'est plus là.
Je n'avais plus le temps de me désespérer : devant nous, à cent pas, les Nordistes, le fusil à l'épaule, nous attendent. « Feu! >> crie le général ennemi... « Feu ! en avant ! >» riposte Johnston... Quelle fusillade! Une balle vient s'aplatir sur le canon de mon fusil, au moment où je croisais ma baïonnette. J'entendrai toujours le bruit de ce plomb meurtrier sur le métal! Ce fut une rage. En un éclair les Nordistes, dispersés, nous livraient passage.
Un autre bataillon nous attendait cent pas plus loin.
Le combat de la veille avait repris , dans toute son épouvantable ardeur ; mais je crois vraiment que les deux armées n'obéissaient plus à aucun ordre, ne suivaient aucun plan : on se battait pour se battre. Au plus fort devait rester la victoire. L'artillerie ennemie, ellemême, ne possédait pas de positions étudiées : elle se contentait d'envoyer des obus par-dessus ses propres combattants; de telle sorte que lorsqu'une légion des nôtres reculait et que les Nordistes couraient pour prendre possession du terrain, ils tombaient sous les coups de leurs propres artilleurs. Toute la bataille s'était portée vers la partie boisée du champ de combat. On ne savait plus ce qu'on voulait : on s'acharnait à renverser tous les obstacles, à repousser les ennemis... Et comment aurait-on pu exécuter une manœuvre régulière ?
Nous avions cependant conservé d'une manière générale notre ligne d'attaque : on devinait cela, il paraît, au roulement de la fusillade. Nous avions même gagné un mille de terrain, vers midi... La légion d'Hampton avançait toujours. Mais voici qu'on commençait à pouvoir distinguer les coups de canon des feux de masse ,
ce qui est un signe de la fin des combats...
Une nouvelle sinistre circule daps tous les rangs, qui nous fait arrêter net, tous, cessant de poursuivre l'ennemi et nous regardant en silence : Johnston avait été blessé. Depuis une heure nous combattions sans lui ! Ainsi, sans chef, sans ordre, toujours serrés, toujours unis, les soldats de la légion d'Hampton avaient constamment repoussé la solide légion irlandaise du Nord ... La moitié des nôtres était restée sur le terrain.
La bataille était terminée. Des deux côtés on se demandait quel était le vainqueur. Devionsnous, pour nous rallier aux nôtres, marcher ou revenir sur nos pas ? Reculer, même après la bataille, c'était encore reculer; aussi, d'un seul élan, tous nous reprîmes notre course. Un corps de cavalerie, soutenu par plusieurs canons, nous arrêta dans le bois où nous étions engagés, mais sans nous mitrailler, rien que par la menace : on voyait très-bien, à travers les branchages, une ligne ennemie qui nous fermait solidement le passage! Ah! Marie! je m'étais réjoui trop tôt ! Avoir combattu pendant deux jours... et quelles journées avaient été celles qu'on a nommées les journées de Fair- Oaks !... Avoir lutté pendant vingt-quatre heures
contre un ennemi acharné, et revenir au camp sans avoir reçu une seule blessure, cela eût été trop beau ! Je devais subir toutes les tortures. Le bois n'était pas seulement gardé par les Nordistes, comme nous l'avions cru, il était bloqué ! nous étions prisonniers de guerre !