CHAPITRE XIII
Les prisonniers. — Les marchands de journaux. — Les soldats bûcherons. — Hannover-court-house. — Les curieuses.
Combien Marie avait raison de préférer toutes les souffrances à l'incertitude ! Je sentis, alors que j'étais prisonnier des Nordistes , tout ce qu'il y a de tortures dans cette ignorance des choses, qui fait qu'on ne sait pas si l'on doit espérer ou se désespérer. Nos braves compagnons éprouvaient cette même émotion. Ils savaient la guerre, eux, pour la plupart, et ils se demandaient quel sort on leur réservait.
Un simple détachement de cavalerie, le revolver au poing, vint à nous. Résister eût été une folie, selon l'avis unanime : car pas un coup de fusil n ayant frappé les échos depuis une heure
environ, il était bien évident que la bataille de Fair-Oaks était terminée. Un officier nordiste nous cria : « Bas les armes! » et nous sépara par groupes de dix... Ah! si j'avais eu la certitude de pouvoir faire parvenir une lettre à Marie, je crois véritablement que j'aurais supporté mon malheur avec résignation. Un prisonnier de guerre n'est jamais considéré comme un bandit, et la paix rend la liberté aux soldats désarmés. La paix ! il faudra bien qu'elle soit proclamée, tôt ou tard ! Que me fera ma détention, si je sais que Marie est fixée sur mon compte ? Il est impossible que ces hommes me refusent d'écrire à ma fiancée ! Je leur montrerai ma lettre, et ils verront bien que je ne veux pas leur nuire...
Le groupe dont je faisais partie était gardé par cinq cavaliers , et nous dûmes suivre nos vainqueurs, qui nous conduisirent hors du bois. Gela me fit beaucoup de peine de me voir ainsi séparé de mes compagnons. Pauvre légion de la Caroline du Sud, qu'allais-tu devenir? Je dois dire que l'officier ennemi qui nous avait ordonné de rendre nos armes s'était montré fort désireux de nous traiter humainement. Sa première question fut de nous demander si nous avions faim ; et, chose singulière, ce fut
cette question même qui nous rappela que nous n*avions rien pris depuis le matin.
Nous marchâmes ainsi, sans trop presser le pas, pendant une heure, et nous arrivâmes en plein camp ennemi. Un très-grand nombre de tentes étaient dressées régulièrement, sur la droite du fameux chemin de fer, dont les rails étaient encombrés de locomotives et de wagons de toutes formes. On nous donna un abri, c'est-à-dire un toit de branchages soutenu par des piquets. On ne pouvait pas se tenir débout sous ce toit vert; mais couché on y était délivré des brûlants rayons du soleil ou des larges gouttes de pluie .
Les Yankees... et je puis dire, heureusement!... les Yankees, heureusement, ne nous laissèrent pas le temps de pensera notre situation. A peine étions-nous arrivés sous le toit vert qui, jusqu'à nouvel ordre, devait être la demeure de mes neuf compagnons, et la mienne... à peine m'étais-je décidé à m'adresser à un Nordiste pour faire parvenir ma lettre à Marie, qu'un détachement d'infanterie vint remplacer nos gardiens.
Les soldats du Nord portaient presque tous le même costume, à l'exception des gardes de Lafayette, qui avaient conservé l'uniforme français,
et d'autres légions qui persistaient à garder un costume spécial ; la majorité des volontaires nordistes étaient ainsi vêtus : pantalon bleu de ciel, blouse ou tunique gros bleu, bottes longues et képi. Les officiers, à dix pas, ne se distinguaient pas du reste des troupes. L'artillerie portait d'étroits parements rouges; ces parements étaient jaunes pour la cavalerie. Nulle autre distinction apparente n'avait été adoptée.
Les fantassins qui venaient de remplacer les cavaliers auprès de nous, étaient moins des gardiens que des chefs de corvée. Ils commencèrent par remplacer nos noms par des numéros, et, se montrant vraiment infatigables, ces hommes qui avaient encore sur leurs tuniques des taches de sang du dernier combat, sans paraître désirer un repos nécessaire, entamaient les travaux militaires qui devaient leur assurer la position qu'ils occupaient. Ainsi leur général, Mac-Clellan, avait déjà tracé ses plans, et les officiers exécutaient ses ordres deux heures après la sanglante bataille de Fair-Oaks; sanglante en effet : car cinq mille Fédéraux et huit mille Confédérés étaient morts.
Il fallait abattre, selon le vœu de Mac-Glellan, tous les bois qui avaient arrêté les troupes dans l'action dernière. Les prisonniers, natu-
rellement, devaient prendre une grande part de ce travail. On nous remit une hache à chacun, et nous partîmes, escortés.
Est-il possible de rêver un spectacle plus horrible que celui qui devait s'offrir à mes yeux ! Une chênaie avait arrêté les Nordistes alors qu'ils voulaient reprendre la station de Fair- Oaks. Pendant deux heures, sous les grands arbres aux troncs ensevelis sous les nouvelles pousses nouées par des lianes, on s'était disputé le terrain. C'est vers cette chênaie que je fus conduit, rejoignant deux autres escouades de prisonniers. Les Nordistes nous poussèrent dans ce bois, et, se contentant d'en surveiller les abords pour empêcher toute fuite, il nous ordonnèrent d'abattre le plus d'arbres possible. Quel souvenir ! au pied de chaque arbre il y avait un cadavre... Personne n'osait avancer: des cris plaintifs se faisaient entendre.. . et les lianes étaient si épaisses à certains endroits qu'on pouvait craindre d'achever un blessé en voulant abattre un chêne. Un sentiment d'épouvante nous gagna tous, et, sans échanger une seule parole, sur toute la lisière du bois les prisonniers refusèrent d'avancer. Les Yankees cédèrent; un des leurs partit pour le quartier-général.
Pour nous mieux surveiller en attendant,
ordre nous fut donné de nous répandre dans la plaine que traversait le chemin de fer. Cette plaine avait été le théâtre d'une lutte héroïque. Depuis midi les Nordistes n'avaient pas encore relevé tous leurs blessés. J'étais atterré ! je vivais sans me sentir vivre : aucune pensée ne traversait mon esprit. Ce champ de bataille était plus affreux que l'avait été celui de Bull's-run. En marchant, je heurtais non pas des cadavres, mais des lambeaux de chair n'ayant plus rien de la forme humaine ; des tas de victimes comme pétries par les roues des canons ; des morts déchiquetés par la mitraille, etçàet là des membres séparés, épar s... A plusieurs endroits des creux étaient pleins de sang. Non, je ne pensais plus ! Je regardais, mais sans voir... Je n'ai vu cet épouvantable tableau qu'après, je puis le dire, par les reflets du souvenir.
Tandis que j'allais ainsi sur ce terrain rouge, oubhant que j'étais prisonnier, traînant la hache qui m'avait été donnée, j'entendis une voix qui disait : « Eh ! voulez-vous hre les dernières nouvelles de New-York, de Washington, de Gharleston, de Richmond ? . . . Yoici VInquirer, Ce dernier mot me donna une commotion... Celui qui parlait ainsi était à genoux devant une planche, sur laquelle étaient alignées des piles
de monnaies américaines, et il tenait encore dans la main un rouleau de pièces, tandis que de l'autre il tendait vers moi un journal : Vinquirer. Il portait un costume de marchand, et mes yeux, par un hasard singulier, se portèrent à dix pas en avant , sur un mamelon où était étendu, raide mort, la tête ouverte comme une grenade, un Américain portant le même costume que ce marchand de journaux qui venait de m'offrir YInquirer.. . Oui, marchand de journaux... Pendant toute la bataille de Fair-Oaks une troupe d'audacieux Yankees, tentés par un bénéfice auquel je n'aurais jamais cru, n'avaient cessé de parcourir les rangs des bataillons engagés dans la lutte, vendant aux soldats les derniers numéros des gazettes du Nord et du Sud. Les uns avaient trouvé la mort ; les autres avaient gagné quelques dollars.
Je m'approchai de ce Yankee, et tout à coup une idée me vint : cet homme qui avait ainsi risqué sa vie pour quelques pièces d'or, devait pour une somme importante passer du camp des Nordistes au camp des Sudistes, et courir jusqu'à la plantation de maître Toinot? En toute hâte, je lui dis ce que j'attendais de lui. Il me regarda, et, après un silence : « Ecrivez la lettre, dit-il, et je la porterai. >»
Il me remit le crayon et le papier nécessaires...
« Non, reprit-il, n'écrivez pas. Une lettre est toujours compromettante.
— Celle-ci ne saurait l'être.. . voici ce que j'allais écrire : « Ma bien chère fiancée, je suis prisonnier des Nordistes. Je n'ai pas reçu une seule blessure... Faisons des vœux pour la paix... Mettons en Dieu toute notre confiance... et...
— Et, continua le marchand de journaux, l'officier du Nord qui lira cette missive la traduira ainsi : « Mon cher Jefî'erson, je suis prisonnier des Nordistes... c'est-à-dire je verrai tout de fort près... Je n'ai pas reçu une blessure... c'est-à-dire les armées du Sud n'ont pas reçu la moindre atteinte par la bataille de Fair- Oaks. >> Non, il ne faut pas écrire.
— Quoi faire alors ?
— Attendez... »
Le marchand se prit à réfléchir. Je respirais librement, enfin ! J'allais pouvoir faire connaître à Marie... Une main se posa sur mon épaule ; je me retournai... Le Nordiste qui m'avait ainsi accosté ne fit qu'un geste : au loin les prisonniers étaient rassemblés, et je devais les rejoindre. Le marchand se remit à compter sa
monnaie, et je dus, le cœur gros de larmes, renoncer à'cette joie que j'avais entrevue.
Les heures passaient, le soleil descendait vite vers l'horizon. On reprit nos haches, et chaque escouade de prisonniers fut dirigée vers son abri. Malgré ma fatigue, je ne pus dormir ; malgré ma faim, je ne pus manger; une tristesse épouvantable était entrée dans mon âme : j'aurais voulu mourir. En vain mes compagnons s'efTorçaient-ils de me consoler. On nous laissa ainsi, sans nous demander aucun travail, tout le lendemain de la bataille de Fair-Oaks, parce que Mac-Clellan tentait une manœuvre . Par un incroyable effort il avait repris l'offensive et conduit ses soldats jusqu'à Seven-Pines et Fair- Oaks. Ainsi, ce combat acharné qui avait frappé de mort treize mille hommes, n'avait, pour ainsi dire, amené aucun résultat : les deux armées se trouvaient, le 3 juin, dans la même situation que le 31 mai, veille du grand engagement. Mac-Clellan attendait même six mille hommes qui devaient lui venir du fort Monroë.
Les Nordistes se disaient victorieux. Ils se montraient très-fiers de ce qu'ils appelaient « leur succès. » Sur le Ghickahominy-river ils faisaient retomber toute la faute du désordre qui les avait affaiblis pendant l'action. Cette crue
sur laquelle notre Johnston avait compté s'était produite en effet, mais avec un trop grand retard... Pendant la nuit, les eaux grossies avaient emporté tous les ponts. Aussi Mac-Glellan se proposait-il, maintenant, d'établir un pont en maçonnerie, non point seulement sur le Ghichahominy-river, mais sur tous les marais avoisinants, de telle sorte qu'un corps d'armée pût en tout temps traverser toute la vallée. Pour favoriser ces travaux, il fallait auparavant s'assurer une bonne ligne de défense... Les prisonniers durent s'occuper de préparer les approvisionnements : les soldats, seuls, devaient travailler aux redoutes. Avec quelle ardeur ils partaient le matin, le fusil à l'épaule, le revolver à la ceinture et la hache à la main. Dés le premier jour on fit une ovation enthousiaste à un bataillon qui, en douze heures, avait abattu quarante hectares de bois durs.
Plus je songeais à Marie, plus je sentais une grande faiblesse m'envahir. Je ne parlais plus. Je ne comprenais plus les détails que nous donnaient, des opérations militaires, les journaux du Nord, que nos ennemis eux-mêmes nous offraient. Je devinais qu'on se préparait des deux côtés pour un combat décisif ; mais c'est tout. Je devenais insensible^ voilà le mot. J'o-
béissais aux ordres qu'on nous transmettait, et je vivais parce que mon corps était robuste. Tout mon passé me semblait un rêve. Je m'étais habitué, en quelque sorte, à ma douleur. Mon cœur ne battait plus... Le matin du cinquième jour qui suivit la bataille de Fair-Oaks me réservait. Dieu merci! un effroi qui devait ranimer nos forces. Un train du chemin de fer, composé dô wagons, étant arrivé, on nous fit monter dans les voitures, en masse, comme un troupeau de moutons, sans pouvoir ou vouloir nous dire où Ton nous conduisait : l'idée qu'on allait peut-être nous évacuer par le Yorkriver pour nous enfermer dans l'un des nombreux forts de la baie de Chasapeake, me donna un véritable accès de rage. Je raisonnais devant ce danger : prisonnier sur le champ de bataille, une victoire des Confédérés, ou même une simple déroute des Fédéraux, pouvait nous ouvrir la route de Richmond ; mais, loin de l'action, oubliés dans une forteresse, qu'allionsnous devenir?
La locomotive se prit à siffler et nous emporta. Nos craintes ne se réalisèrent pas. On nous fii descendre à quelques lieues seulement du Ghickahominy, en un point nommé Hanno ver-Cour t-house, où les Nordistes avaient
installé leurs dépôts d'approvisionnements. On aurait dit une caserne immense. Sur plusieurs lignes s'étendaient de vastes magasins remplis de farine, de poudre, de draps, de fourrages, etc.. Par le York-river les transports apportaient les munitions et les vivres jusqu'à Breek-house, et de là le chemin de fer les conduisait jusqu'aux magasins de Hannover- Gourt-house. Il y avait aussi là des hôpitaux et un quartier -général bien construits. Mac- Glellan venait de s'y installer, avec son étatmajor, et donnait ses ordres par la voie télégraphique déjà organisée. Nous devions, nous, travailler dans les magasins d'approvisionnements. On m'aurait dit de tourner une meule, comme un cheval, à perpétuité, que je n'aurais pas eu l'idée de désobéir. J'étais prêt à tout supporter.
Voici que dès le premier soir de notre installation des bruits étranges vinrent frapper nos oreilles. Des refrains joyeux, des éclats de rire, des hurrahs où les voix de femmes dominaient, venaient jusqu'à nous. En attendant la bataille, les Yankees s'amusaient, prenaient des distractions. Il paraît que chaque jour le chemin de fer amenait à Hannover-Gourthouse des groupes de curieuses, qui voulaient
connaître la vie des camps. Il y avait aussi des Américaines qui avaient trouvé cette existence de leur goût, et qui, suivant l'expression d'un Nordiste, « faisaient partie des états-majors. » Je me demandais par quel caprice du destin il se faisait que le malheureux pour qui tout au monde était devenu un sujet de souffrance, se trouvait condamné à entendre les éclats de l'insolente joie de ses vainqueurs ? Mais, le lendemain, mieux encore devait se produire. Le bruit circulait qu'un caprice d'Américaine devait nous consigner, comme on dit, dans les salles où nous passions la nuit. En effet, au lever du soleil, on ne vint pas, comme cela se devait faire, nous ouvrir les portes. Une heure après, seulement, un ofïicier nous fut envoyé qui nous fit placer sur une ligne et nous ordonna de sortir ainsi, sans « rompre le chapelet. >» Au dehors, comme on l'avait supposé, il y avait six Américaines, nonchalamment étendues dans des fauteuils de jonc, qui nous regardaient passer et chuchotaient entre elles. Le sang bouillonnait dans mon cœur : je n'avais pas prévu ce genre d'humiliation.
Cependant l'officier parlait haut, lui : « Oui, dit-il à l'une de ces curieuses, ce sont ceux de la légion d'Hampton. >»
Et je vis que l'une d'elles se prit à promener ses regards avec une extrême vivacité sur tous les visages légionnaires.
Cette exhibition étant terminée, on nous conduisit dans la salle des fourrages. Nous entassions les foins dans de grandes caisses où une machine les pressait... La plus curieuse n'était pas satisfaite : elle vint nous voir travailler. Je me dis, après tout, qu'il n'y avait là rien d'extraordinaire, puisque moi-même, jadis, j'avais fait un voyage à Toulon pour voir travailler les forçats... et je me mis à entasser les foins. Depuis que j'étais prisonnier des Nordistes j'avais perdu mon nom : on m'appelait numéro 103; aussi ma surprise fut-elle grande d'entendre l'officier répondre : « Baptistin, » à l'Américaine qui me désignait du doigt. Je me retournai : « Non, dit-elle, ce n'est pas lui... Il lui ressemble... Il se nommait Oswald et était Irlandais.
— Etes-vous Irlandais? me ditTofficier rudement.
— Je suis Américain, répondis-je .
— Non, non, je me suis trompée, » répliqua la curieuse, et elle sortit, non sans me jeter un regard extraordinaire.
Le soir, quand on fit l'appel des numéros,
je revis cette Américaine, toujours la môme, qui me regardait, et ne regardait que moi. Cette comédie m'effrayait ! Je dus subir de nos compagnons d'infortune quelques plaisanteries au sujet de cette ressemblance qui m'avait valu l'attention de l'Américaine... Mais personne ne la revit plus.
Un mois, un long mois! trente jours! se passèrent ainsi... Rien ne se produisait. Les deux armées restaient en présence, et si près l'une de l'autre que les sentinelles avancées pouvaient entamer une conversation. Quelques escarmouches sans importance avaient fait brûler un peu de poudre et lancer quelques obus ; mais , réellement, ni les Nordistes ni les Sudistes ne voulaient prendre l'offensive.