CHAPITRE VIL
EXAMEN DES DIVERSES QUALITÉS MILITAIRES ET NAUTIQUES DES NAVIRES CUIRASSÉS.
IU|»artitioB de Texposant de charge. » Artillerie de gros calibre. — Artillerie légère, son inportance. » Éperon. — Facultés giratoires. — Nécessité d'un poste de combat pour le eonmaiidant. » Machines. — Poids. — Dispositions générales. = Système de construction. — Goisons étaaches. — Doublages en bois. — Dangers d^incendie sur les navires de combat.
Nous avons déjà eu Toccasionde faire remarquer que la rédaction d'un projet ou plus exactement d'un programme de navire est avant tout une question de répartition de poids entre les éléments qui doivent contribuer à assurer, aux différents points de vue, la puissance du nouvel instrument de combat. Le problème consiste à rechercher quels sont les desiderata que l'on veut obtenir, a calculer le poids qu'entraîne la réalisation de chacun d'eux, puis, après avoir totalisé ces poids et avoir constaté, le plus souvent du moins, que ce total est supérieur au déplacement que l'on peut donner au navire pour des motifs soit de maniabilité, soit de prix, à faire sur chacun une réduction de manière à se maintenir dans la limite voulue.
Répartition de l'ezposaBt de charge. — Examinons donc comment parmi les navires que nous venons de décrire se répartissent en 0/0 du déplacement les poids affectés aux différents éléments de la puissance. La coque en représente comme toujours la partie la plus importante, mais il est assez difficile, dans des renseignements qui ne sortent pas de documents officiels, de déterminer bien exactement si l'on a porté à Tarticle caque et à l'article cuirasse ce qui revient à chacun d'eux; l'ensemble des deux constitue un total variant peu en général et que l'on peut estimer en moyenne aux 65 0/0 du déplacement : tout navire qui dépasse ce chiffre peut être considéré comme très-fortement lié ou cuirassé. Sur les cuirassés de 2« classe, cette proportion s'abaisse notablement, et n'est plus que de 49 0/0 sur les grands croiseurs russes (1). Quant au poids de coque, en particulier, il varie entre 40 0/0 et 50 0/0 pour les navires à œuvres mortes élevées, et il peut s'abaisser à 32 ou 34 0/0 pour les cuirassés sans mâture. L'emploi de l'acier qui tend à se développer chaque jour davantage, à se substituer au fer pour les cornières, les fers profilés, les tôles des cloisons intérieures non exposées aux effets de l'eau de mer, a permis une réduction notable dans le poids de coque ; cette réduction peut s'élever jusqu'à 20 0/0 du poids primitif; c'est grâce à elle que l'on a pu accroître notablement la part faite au cuirassement et en particulier au blindage des ponts, négligé dans les constructions primitives. L'artillerie reste toujours un peu sacrifiée : 6 à 7 0/0 du déplacement sur les navires à batterie, 5 0/0 à peine sur les cuirassés
(i) Pour la Kicloneiae, Tensemble des deux poids représente eneore 64 p. 100 do déplacemenl, mais ceci tient à remploi du bois pour la coque de ce cuirassé.
sans mâture, telle est la part qui lui est faite ; si Ton se décide à employer à bord les canons de 80 tonneaux (il est vrai que la possibilité n'en est pas encore démontrée), il faudra forcément augmenter cette proportion.
La vitesse exigée des nouveaux navires est loin d'avoir augmenté dans le même rapport que le cuirassement ; en outre, on est encore parvenu à réaliser quelques économies sur le poids par cheval développé, ce qui a permis non-seulement de ne pas augmenter, mais même de réduire un peu la part faite à la puissance propulsive; sur les grands cuirassés italiens, sur la Dévastation française, elle n'atteint pas 12 0/0. EnGn Tapprovisionnement de combustible, d'où dépend le cercle d'action, exige l'emploi d'une part très-différente du déplacement suivant le but auquel est destiné le navire : alors que sur les cuirassés d'escadre il ne représente guère plus de 6 à 7 0/0, ce chiffre s'élève à 13 et 14 0/0 sur les cuirassés sans mâture et enfin à 21 0/0 sur les grands croiseurs russes. On peut d'ailleurs aisément faire des sacrifices sur le combustible, car au jour du combat on se préoccupera peu de quelques tonneaux de charbon qu'il sera facile de prendre en surcharge au moment du départ; ce jour-là, les boulets seuls compteront, et il faut à tout prix, en reportant sur l'article artillerie ce qu'on pourra prélever sur les autres, s'assurer les moyens d'en lancer le plus grand nombre possible.
ArtiUeria. — La part faite à l'artillerie, nous venons de le voir, est bien faible, ce qui oblige, quoique le nombre des pièces soit forcément limité parles dispositions mêmes du navire, à faire
de nouveaux sacrifices sur leur fonctionnement ou sur la puissance offensive secondaire^ Tartillerie auxiliaire, dont l'emploi est cependant tracé dans la nouvelle tactique .
Sur bien des navires, on réduit les dimensions des batteries au strict minimum, et si les pièces trouvent encore leur recul, c'est à grand'peine que les servants peuvent circuler autour, que les pointeurs ont la place nécessaire soit dans les pointages extrêmes, soit dans les tirs simultanés des deux bords, et cependant il faut avant tout se préoccuper du bon fonctionnement de Tartillerie : un navire, on l'oublie trop souvent, n'est rien s'il ne peut se servir de ses armes.
L'augmentation de vitesse des navires, la rapidité avec laquelle ils se croiseront dans les combats futurs, obligent à rechercher tous les moyens d'augmenter la promptitude du tir pour essayer de lancer dans la même passe plusieurs projectiles sur son ennemi. Actuellement, un canon de 27 centimètres peut tirer un coup toutes les trois minutes soit dans une batterie, soit dans une tourelle, en admettant les conditions les plus favorables (1); mais même dans un combat on parviendrait sans doute à ne pas dépasser quatre minutes. On pourra probablement améliorer ces résultats, grâce aux appareils hydrauliques; ils n'en sont pas
moins suffisants pour que chaque pièce de ce calibre puisse tirer dans une heure une bordée de plus de 4 tonneaux. Cette quantité, sans grand intérêt pour un combat dans lequel la consommation des munitions ne sera sans doute jamais bien considérable, prend, au contraire, une importance réelle pour les
(1) Avec les canons de i 4 centimètres et des hommes exercés, on tire deux coups par minute.
bombardements de places fortes; il est indubitable que, dans ce cas, il faudra prendre des dispositions spéciales pour Tapprovisionnement des pièces, car, sur certains navires, en vue de consacrer aux canons eux-mêmes un poids considérable sans cependant trop charger l'article artillerie^ on se contente d'un nombre de coups d'approvisionnement réduit à cinquante.
La précision du tir n'a pas moins d'importance que sa rapidité : la nécessité de ne pas laisser échapper l'instant, quelquefois si court, où Ton peut saisir son ennemi, le prix considérable d'un coup de canon (i), obligent à ne perdre aucun projectile. Les progrès réalisés dans cette voie sont très-sensibles ; la probabilité du tir pour les canons de gros calibre, calculée sur un but représentant la muraille latérale d'un cuirassé de premier rang (en supposant le pointage parfait)^ dépassera 95 pour 100 à 2000 mètres, 40 pour 100 à 4000, 15 pour 100 à 6000 mètres. Ces chiCTres sont bien plus considérables quand il s'agit d'atteindre le pont d'un adversaire auquel on donne la chasse ; ils dépassent encore 30 pour 100 à 8000 mètres.
L'emploi de l'électricité permettra probablement d'ailleurs d'augmenter encore cette probabilité, dans le cas où l'on reconnaîtrait une réelle utilité au tir simultané de toutes les pièces d*un même bord. Sur le Minotaur, on vient de disposer un appareil électrique pour mettre l'inflammation entre les mains du commandant lui-même.
(1) Le prix d*un coup de canon, qui était autrefois (amortissement compris) de 33 francs pour les canons obusiers de 80, atteint aujourd'hui 680 francs pour les canons de 32 centimètres.
Artillerie légère. — En dehors des pièces de la grosse artillerie, il importe, en raison des nouveaux modes de construction, de développer l'artillerie légère, manœuvrée à bras d'hommes, les canons pesant 3 à 4 tonneaux au maximum. Le cloisonnement des extrémités leur crée un but nettement défini : c'est de chercher à faire donner de la bande au navire ennemi, de réduire sa vitesse et ses qualités évolutives ; d'autre part, leur rôle est tout marqué dans les passages à contre-bord^ où ils lanceront une pluie de mitraille dans les sabords de l'adversaire ou contre les pieds des tourelles ; enfin, il est nécessaire d'avoir de petites pièces très-mobiles pour combattre les canots porte-torpilles et de prendre des dispositions particulières, par exemple d'installer des mitrailleuses dans les hunes, pour couvrir, là où la précision n'est plus nécessaire, les ponts de Tennemi d'une grêle de projectiles (1).
A la question de l'artillerie se rattache celle des soutes a poudre et à projectiles creux. Sur le plus grand nombre des navires, les soutes sont en abord, souvent dans les parties non protégées, soit verticalement, soit horizontalement; on a remédié récemment à ce danger en plaçant les soutes à poudre dans la partie centrale, à l'abri de la cuirasse des réduits. Là, elles sont situées, il est vrai, près des chaudières, et l'on a pu craindre pendant quelque temps que ce voisinage donnât lieu à quelques dangers ; mais il paraît démontré qu'en assurant convenablement la circulation de l'air autour des cloisons, au besoin même en recourant à l'emploi d'un courant d'eau, on remédiera à tous
(i) Ce r&le appartient également, et mtaie dans une plus large mesure, à la mousqueterie.
les inconvénients de cette juxtaposition. L'incendie du Magenta a d*ailleurs prouvé que des soutes à poudre même construites dans le système ordinaire pouvaient résister assez longtemps aux atteintes des flammes.
Éperon, facultés èrolatiTes. — Après Tartillerie, et peut-être même avant elle, l'arme essentielle, du cuirassé, c'est l'éperon; aussi se préoccupe-t-on beaucoup sur les nouveaux navires d*atteindre une grande puissance évolutive, de pouvoir nonseulement tourner en très-peu de temps dans un cercle de faible rayon, mais encore, ce qui est plus important peut-être, d'éviter par un mouvement rapide l'éperon de son adversaire ou de rencontrer son gouvernail, son hélice, au moment où il croit avoir paré le choc. Outre l'augmentation de puissance, par suite de surface de gouvernail, on recherche donc tous les procédés de nature à permettre de porter rapidement la barre au point voulu. Pour cela, on place à bord des servo-moteurs à vapeur ou des moteurs hydrauliques; nous ne décrirons pas ces divers appareils; nous ferons seulement remarquer qu'ils augmentent le nombre déjà si considérable des engins mécaniques devenus un complément indispensable de la' navigation. Partout on les ri'*clame : ce sont des machines à vapeur pour mouvoir le cabestan ou le gouvernail, pour manœuvrer les canons, pour hisser les escarbilles ; il y a là peut-être un courant d'idées un peu exagéré, contre lequel il serait intéressant de réagir.
Potta de combat du commandant. — L'avantage pour un navire d'être doué de grandes facultés évolutives est, en réalité.
bien peu de chose si des moyens ne sont pas pris d'avance pour abriter celui qui a entre les mains la conduite du navire en tant que bélier. Les opinions sont très-partagées sur le point de savoir si le commandant doit être protégé^ et les dispositions adoptées sur les nouveaux navires témoignent de cette diversité d'avis. Sur les uns, le commandant, placé sur la passerelle sans aucun abri même contre la fusillade, est obligé de transmettre à la roue de gouvernail ses ordres au moyen d'un transmetteur ou de porte-voix; sur les autres, au contraire, nous voyons construire des tourelles spéciales fortement cuirassées (!}. Nous pensons que, sans en arriver à cette protection peutêtre exagérée^ il est indispensable d'abriter le commandant contre la fusillade et les éclats d'obus ; nous voyons à cela deux raisons : la première, c'est qu'il faut mettre entre les mains du chef le gouvernement de son navire, ou tout au moins sous sa surveillance directe la personne chargée de gouverner; il est donc indispensable de reporter la roue ou les rênes du servomoteur sur le pont, là seulement d'ailleurs où le timonier verra devant lui , et par suite de les protéger ; en second lieu , si la supériorité matérielle est beaucoup, ce n'est pas tout : il est difBcile de remplacer dans un combat le commandant qui vient de succomber; il est d'ailleurs une autre raison supérieure
(I ) Sur les nouvelles frètes turques, p» exemple, au-dessus de la partie avant du réduit, i'élève une tourelle de l-,83 de ditmètre, 2",4i de hauteur, cuirassée à 203 millimètres, renlennant le commandant et la roue de combat; elle est recouTtfte d*une toîittre en X^ soutenue par des montants en fer qui laissent entre eux un espace sultt^ant pour permettre de découmr Phoriion. Sur le iii»êimur, on a disposé, quand on Pa modifié récemment. d«ux réduits circulaires en forte tAle, faisant légèrement s.^illi^' en dehors du hasUui^a^; on y a réuni les porte-Toix et tons les appareils pour le ùr convert^nt et la mise tn fim simultanée de rartillerie.
encore qui tend à lui assurer un abri : c^est que, s'il tombe au milieu d'une évolution, nul, pas même TofQcier placé à côté de lui, ne pourra continuer la pensée disparue et profiter, suivant Timpulsion première, de cet instant peut-être unique dont doit dépendre Tissue du combat.
Machines; poids, dispositions générales. — Nous pouvons constater cette fois encore le développement de plus en plus considérable que prend l'emploi des pressions relativement élevées ; on n'a pas encore atteint, pour les cuirassés de combat, les pressions de 8 à 9 kilos» qui sont d'un usage courant sur les petits navires; mais on emploie très-régulièrement les chaudières fonctionnant à 4 ou 5 kilos : ceci permet de diminuer le poids des machines tout en augmentant, il est vrai , la consommation de charbon ; mais, pour des navires qui n'ont pas pour but principal de pouvoir courir les mers, la dépense de charbon peut être considérée comme secondaire, et l'on doit avant tout se préoccuper de réduire le poids permanent affecté à la puissance motrice.
Des tableaux joints à cette étude, on peut retirer les renseignements suivants relatifs au poids des appareils moteurs :
Tmêraire 193^
OépotteiMii (française).. 190
Dreadnougki 181 ......
, ^^^ . \ par cheval développé (machines, chau-
AksMOra 171 ^ dières, eau des chaudières).
Ikniêiû 167
I^SMitotioii (anglaise)... 166(1)
Generêl-Âimirûl 145
<!} Chilfre déduit des expériences; les autres sont calculés d*aprës la force prévue.
Ce dernier chiffre est évidemment inexact, et, ce qui tendrait à le prouver, c'est que le coefficient d'utilisation pour ces navires fins, doublés en cuivre, serait seulement de 3,57; en admettant, ce qui est plus probable, qu'il s'élève à 4 , le nombre de chevaux à développer serait de 4600 seulement, et, en admettant comme exact le poids total de 915 tonneaux, le poids par cheval ressortirait à 200 kilos, chiffre beaucoup plus admissible que le précédent.
Nous ne reviendrons pas sur la question du poids des machines marines en France et en Angleterre; nous avons essayé de démontrer dans l'étude sur les croiseurs ce qu'il y avait d'exagéré dans les indications données en général à ce sujet (1).
La nécessité de concilier un tirant d'eau modéré avec une grande vitesse conduit à l'emploi des hélices doubles ; il importe, en effet, que la surface du cercle attaqué par le propulseur soit dans un rapport convenable avec celle du maître-couple, avec la section résistante du navire ; les arguments en faveur des doubles hélices ou contraires à leur emploi ont été maintes fois répétés , il est inutile de les i^lever ; mais nous croyons cependant nécessaire de signaler, à côté de l'avantage de pouvoir diviser les doubles machines par une cloison longitudinale dans Taxe, les inconvénients qui résultent de la subdivision des appareils. Les désorganisations des machines sont dues à deux causes, soit à un manque de soins, plus probable quand l'entretien devra se porter sur deux appareils distincts, sur lesquels la surveillance s'exercera plus difficilement, soit à un projectile
(1) Les Croisewê, La Guerre de eaune, Paris, Gaathier-ViUars, 1874.
pénétrant dans la chambre des machines; or, il est indubitable que tout obus ayant traversé la muraille traversera également, soit par lui-même, soit par ses éclats^ la cloison longitudinale, et produira des dégâts dans les deux appareils : les cylindres, étant ramassés sur une faible longueur du navire, seront mis en même temps hors de service, tandis qu'espacés le long d'un arbre dans Taxe, ils pourraient être rendus indépendants. Mais là n'est pas le plus grand inconvénient : la subdivision des appareils oblige à rapprocher les cylindres de la muraille, où ils sont, par suite, beaucoup plus exposés aux dégâts produits par l'explosion des torpilles.
Il est nécessaire d'ailleurs de remarquer, au sujet de l'emplacement affecté aux machines, la position très-élevée qu'occupent les cylindres sur certains navires où l'on a jugé utile d'employer les appareils compotmd à pilon; les projectiles, tombant sous la moindre incidence en traversant les ponts, rencontreront les cylindres et paralyseront l'appareil moteur.
Mode de conatnietioii; cloisons étanehes. — Quoique la construction dans le brochet System soit encore suivie en principe pour presque tous les nouveaux cuirassés, on se préoccupe néanmoins des nombreuses objections qu'elle soulève, et l'on recherche les moyens d'y remédier en augmentant les consolidations dans le sens transversal. L'expérience déseistreuse de VIndependenzia a montré tous les dangers que l'on court en se Gant à la résistance de coques aussi peu liées, et il est incontestable que la plupart de ces nouveaux navires ne résisteraient pas aux efforts que nombre de leurs devanciers ont dû supporter
dans des circonstances particulières d'échouage et de mauvais temps.
On cherche en même temps à augmenter le nombre des cloisons étanches, à établir, sinon sur toute la longueur, du moins sur la plus grande partie, une cloison dans Taxe ; on compte beaucoup sur Tefiet protecteur des doubles fonds des navires construits dans le bracket System; mais ce sont là, on peut le craindre, des précautions un peu illusoires. La catastrophe du Vanguard le démontre suffisamment ; à une vitesse de 7 nœuds, VIron-Duke fait dans le flanc de son compagnon un trou de 4",60 de largeur sur 1",20 de hauteur; en 59 minutes, le navire coule sur place, par mer calme, au milieu du jour, avec un équipage d'escadre. A quoi donc ont servi les cloisons étanches? Les portes n'ont pu être fermées en temps utile ; dans un essai fait d'ailleurs sur Vlron-Duke^ en présence des Lords de l'Amirauté, on a constaté que, dans les meilleures conditions, il fallait dix minutes pour fermer toutes les ouvertures. Aussi, sur la plupart des navires, on s'empresse de rechercher les procédés les plus ingénieux pour rendre cette fermeture facile; on emploie des appareils hydrauliques complets, un pour chaque porte; mais plus ces appareils sont perfectionnés, moins ils auront de chances de fonctionner au moment du danger. Ce qu'il faut, c'est de ne percer dans les cloisons étanches que le minimum d'ouvertures ; c'est, ensuite, de n'avoir dans le rôle de ces cloisons que la confiance très-limitée qu'elles peuvent inspirer; elles doivent servir à retarder une catastrophe : c'est déjà un grand point; mais, dans la plupart des cas, elles ne l'empêcheront pas si d'autres moyens ne leur viennent en aide. On a
cherché bien des explications à la rapidité de Taccident du Vanguard; suivant nous, il n'y en a qu'une seule : c'est que les navires cuirassés ne peuvent résister àTéperon; c'est donc là l'arme véritable des combats de l'avenir; c'est en vue d'en assurer le fonctionnement que nous devons dessiner nos navires en leur assurant une facilité d'évolution considérable.
Les cloisons étanches peuvent arrêter, du moins dans une certaine limite, les conséquences des projectiles; nous venons de voir qu'elles ne servaient guère contre l'éperon ; reste la troisième arme, la torpille. Là encore elles sont insuffisantes ; il faudrait, pour résister à cet engin, une double carène complète, les deux coques étant autant que possible isolées et très-éloignées l'une de l'autre ; mais cela conduit à de telles impossibilités de dimensions, que les essais faits dans cette voie paraissent abandonnés, et qu'on semble laisser au hasard et à la grande difficulté de diriger et d'amener les torpilles au contact les moyens de se préserver contre leurs effets.
Cependant, on ne saurait trop le répéter, les conséquences de ces dangers sont beaucoup plus graves aujourd'hui qu'autrefois : une unité de la flotte disparue représentait, dans les anciennes escadres à voiles, un vingtième à peine de la puissance totale, tandis que, sur quatre cuirassés coûtant à peu près le même prix que vingt vaisseaux de ligne, un navire perdu est un désastre irréparable.
Doublage an bols. — On a cherché sur un certain nombre de navires à augmenter la vitesse en recouvrant d'un soufflage en bois avec doublage en cuivre ou en zinc les carènes en fer
offrant à la marche une résistance considérable. Cette solution, indispensable pour les cuirassés de seconde classe , appelés à opérer loin de tout centre de réparation, ne nous paraît pas possible dès que la condition de puissance effective au combat domine toutes les autres; les moindres projectiles atteignant la cuirasse sous une grande incidence^ glissant le long des plaques, détacheront des lambeaux de bois qui resteront en travers et gêneront la marche et les évolutions au moment même où le navire a le plus besoin de conserver toutes ses qualités. Aussi, en laissant en dehors les difficultés du doublage en bois des carènes en fer que nous avons eu déjà l'occasion d'exposer, nous pensons qu'il faut se résoudre à accepter nettement tous les inconvénients des carènes en fer ou ceux des carènes en bois, et ne pas chercher dans une association presque impossible des deux systèmes une solution qui ne donnerait satisfaction ni à l'un des points de vue ni à l'autre.
Dangers d'incendie sur les navires de combat. — Enfin, il est une question qui nécessite de la part de tous la plus sérieuse attention et dont un récent sinistre a montré une fois de plus toute l'importance : ce sont les dangers d'incendie ou plus exactement de facilité de propagation d'incendie qui existent sur les navires considérés comme les mieux protégés, les plus aptes à affronter les chances du combat. Partout on multiplie les cloisons^ on crée des appartements nombreux, bien installés; mais, outre que ce cloisonnement rend presque impossible la circulation naturelle de l'air, il offre^ par la facilité de combustion des planches de sapin, un aliment à la rapide propagation de l'in-
cendic. Que Ton suppose un obus pénétrant dans les parties non protégées d'un cuirassé et y mettant le feu, on peut se figurer quelles seront les préoccupations des hommes placés dans le réduit ou les tourelles, — on peut se demander s'ils conserveront pour servir leurs pièces le sang-froid et l'énergie indispensables. On a essayé de bien des moyens pour obvier à ce danger : on a proposé notamment de faire les cloisons en tôle légère ; mais, outre que cela entraînerait un notable accroissement do poids, on n'est guère parvenu, malgré l'emploi de doublages en feutre ou de peintures spéciales (1), à rendre ce système de cloisons supportables pour l'habitation. C'est là, selon nous, Tun des plus grands dangers pour les navires de combat, et, sans aborder ici l'examen des solutions plus ou moins radicales auxquelles on est amené quand on cherche à y remédier, nous ne pouvons que signaler l'intérêt que présentent les recherches faites en vue d'y obvier même partiellement.
Telles sont les principales remarques que peut présenter dans une rapide revue l'examen d'ensemble des cuirassés actuels. Beaucoup de progrès ont été réalisés, mais le champ est encore largement ouvert aux travaux de tous, en vue d'améliorer, dans son ensemble et dans ses détails, ce tout si complexe qui constitue le navire de guerre actuel.
(I) Oq emploie, en Angleterre, une peinture, sorte de pâte comprenant des fragments de ^é^t ; on empêche ainsi les cloisons en tôle de subir trop facilement Tinfluence des circonstances atmosphériques.