CHAPITRE VII
LE VATERLAND EST DÉSEMPARÉ p Alors, au-dessus des flammes de Manhattan, une bataille se livra, la première bataille dans les airs. Les Américains s'étaient rendu compte du prix que leur coûteraient leurs tergiversations, et ils voulu-rent frapper un grand coup, de toutes leurs forces, dans l'espoir peut-être d'arracher encore New York des mains de ce prince insensé, de ce fou sangui-naire, et de sauver la ville de l'incendie et de la mort.
Ils s'élancèrent au crépuscule, sur les ailes d'un ouragan, au milieu du tonnerre et de la pluie. Ils arrivèrent en deux escadres, des chantiers de Washington et de Philadelphie, et ils auraient com-plètement surpris le Prince, s'ils n'avaient rencon-tré auprès de Trenton un de ses dirigeables placé là en sentinelle.
Ecœurés par leur œuvre de destruction et à demi dépourvus de munitions, les Allemands faisaient face à la tempête, quand ils furent prévenus de cette attaque. Ils avaient laissé derrière eux, vers le sud-est, New York coupée d'une hideuse balafre de flammes. Les aéronats roulaient, tanguaient, dérivaient ; des rafales de grêle les rabattaient vers la terre et les forçaient à regagner sans cesse les hauteurs, où l'air était âprement froid. Le Prince se disposait à donner l'ordre de descendre vers le sol pour laisser traîner les chaînes de cui-vre destinées à agir comme paratonnerres, quand on l'avertit de l'approche des assaillants. II forma sa flotte en ligne de front, la proue au sud; il fit monter les pilotes à bord des Drachenjlieger qu'on tint p rets pour le lâcher, et il commanda une mon-tée générale vers la clarté glaciale, au-dessus de la pluie et des ténèbres.
Bert ne démêla que lentement les pronostics dej ce qui se préparait. L'équipage en fut informé au' réfectoire, où on servait les rations hdu soir. Bert avait repris possession des gants et de la pelisse de Butteridge et il s'était, en outre, enveloppé dans une couverture. Il trempait son pain dans sa soupe et il en mordait d'énormes bouchées, tout ense main-tenant debout, les jambes écartées, appuyé contre la cloison, pour conserver son équilibre au milieu des oscillations de l'aéronef. Autour de lui, les hommes avaient un air fatigué et déprimé. Quel-ques-uns parlaient, mais la plupart restaient pen-sifs et moroses ; plusieurs souffraient de nausées. Après les massacres de la soirée, tous semblaient partager ce sentiment particulier aux réprouves : ils ressentaient l'impression qu'il existait au-des-- ;ous d'eux une contrée et une humanité outragées lui leur étaient plus hostiles que l'Océan.
► C'est'à ce moment que survinrent les nouvelles. Un soldat trapu, avec des cils blancs dans sa figure rubiconde coupée d'une balafre, apparut sur le ,euil et cria en allemand quelque chose qui fit tres-saillir tout le monde. Bien qu'il n'eût pu compren-ire un seul mot de ce qui avait été dit, Bert éprouva un choc en remarquant le ton qu'avait pris 'homme. Un silence suivit, que rompit soudain me avalanche de questions et d'avis. Même ceux qu'incommodait la nausée s'animèrent et parlèrent. Pendant quelques minutes, le réfectoire parut une issemblée de déments \ puis, comme une confir-nation de la nouvelle, la sonnerie aiguë des tim-- )res électriques retentit, appelant chacun à son Joste.
I Avec la rapidité d'une pantomime, Bert se trouva seul.
» — Que se passe-t-il ?
m Il devinait vaguement la réponse. S'empressant d'avaler le reste de sa soupe, il se précipita dans le passage, et, en se cramponnant aux rampes, il gagna par l'échelle la petite galerie. Le froid le pi-quait comme un jet d'eau glacée. Il serra davan-tage sa couverture autour de lui. Le dirigeable commençait à se livrer à des exploits de jiu-jitsu atmosphérique, et Bert se trouva ballotté dans une obscurité pluvieuse où il ne distinguait autre chose qu'un brouillard qui se déversait tout autour de lui. La partie habitable de l'aéronef était éclairée et retentissait du va-et-vient de l'équipage obéissant . au branle-bas. Puis, brusquement, les lumières -, s'éteignirent, et, avec des bonds, des secousses et , d'étranges tortillements, le Vaterland se mit à . lutter contre la tempête pour se réfugier à une altitude moins tourmentée.
Un coup de roulis du Vaterlandlui permit d'en. trevoir non loin, au-dessous, quelques monumen-tales bâtisses qui brûlaient en une gerbe immense de flammes ; puis, un autre dirigeable, pareil à un énorme marsouin, s'évertua à monter à travers la galopée des nuages, qui l'engloutirent un instant il reparut plus loin, dans la débandade de la tour-mente. L'air s'emplissait de claquements et de sifflements, de fracas intermittents et de clameurs stridentes. Bert en était abasourdi : de temps ~ à autre, son attention se raidissait, pour ainsi dire, et, comme aveugle et sourd, il se cramponnait à la balustrade pendant les plus violents balance-ments. ,
Quelque chose surgit des ténèbres, glissa devant lui, en une course oblique, et s'évanouit dans le tumulte d'en dessous. C'était un Drachenflieger allemand. La machine passa si vite qu'il ne put qu apercevoir la forme noire de l'aviateur ramassé derrière son volant. Ce pouvait être une manœu-vre, mais ça ressemblait fort à une catastrophe. ^
— Bigre ! — s'exclama Bert.
En avant, quelque part dans la nuit, un canon retentit, et tout à coup le Vaterland tangua d'ef-froyable manière; pour éviter d'être précipité par--
LA GURnRE DANS LES AIRS 249 dessus bord, Bert et la sentinelle durent s'accro-cher aux montants de la galerie.
Une assourdissante détonation partit du zénith, l'aéronat décrivit une terrible embardée.
Tout alentour, le chaos de nuages s'illumina de ueurs livides qui révélèrent des gouffres immenses.
balustrade sembla passer par-dessus la tète de 4ert qui demeura suspendu en l'air et pendant un moment ne se préoccupa que de serrer la rampe ^ toutes ses forces.
— Je vais rentrer dans la cabine, — marmonna-il, tandis que l'aéronef reprenait sa position nor-male et ramenait le plancher sous les pieds de Bert. Wec une prudence extrême, il se dirigea vers échelle.
— Hé 1 ho ! -fit-il, comme la galerie se dressait
avant pour replonger ensuite à la manière d'un cheval qui se cabre et lance une ruade.
— Crac ! Bang ! Bang ! Ban g !
Tout un crépitement de coups de feu et d 'écla-- .ements de projectiles commença, et Bert vit au-- Mtur de lui, l'enveloppant, l'engloutissant, le sub-mergeant, une immense fulguration blanche ac-compagnée d'un coup de tonnerre semblable à -Explosion d'un monde. Pendant la seconde qui épara l'éclair de l'explosion, l'univers, elit-on cru, immobilisa dans cette clarté sans ombre.
. C'est alors que Bert aperçut l'aéroplane améri-cain ; il le vit à la lueur de l'éclair, comme un objet immobile. L'hélice même paraissait inerte, ef ces hommes avaient,l'air de mannequins rigides,car l'appareil, qui piquait du nez et donnait à la bande, était si proche qu'on distinguait très nettement ceux qui le montaient. C'était on aéroplane du mo-dèle Colt Coburn Langley, aux doubles ailes rele-vées, avec l'hélice en tête, et les hommes, installés dans une coque pareille à celle d'une barque. De cette longue coque en treillis léger, des canons-revolvers projetaient de chaque côté leur museau. Chose extraordinaire et stupéfiante, l'aile supé-rieure gauche brûlait avec une flamme fumeuse et rougeâtre attirée vers en bas. Mais le phéno-mène le plus bizarre, dans cette apparition, c'est que l'aéroplane et un dirigeable allemand, visible à cinq cents mètres plus bas, semblaient enfilés de part en part sur une fulguration de la foudre qui s'était, eût-on cru, dérangée de son chemin pour les embrocher au passage. Toutes les extrémités de l'aéroplane et les pointes de ses ailes étaient garnies d'épines fulgurantes. .
Bert entrevit tout cela dans une sorte d'instan-tané, un peu voilé par les brumes que déchique-tait le vent.
Le fracas du tonnerre avait suivi de si près l'é-clair que Bert n'eût pu dire s'il était plus aveuglé qu'assourdi. Puis ce fut l'obscurité ^impénétrable, avec une énorme détonation et un petit bruit de voix humaines qui s'enfonçait comme une longue plainte dans l'abime. ^
Le dirigeable alors oscilla sans discontinuer, et 3ert se disposa à regagner sa cabine. Il était trem-- )é, glacé, affaibli par d'atroces nausées et terrifié tutant qu'on peut l'être. Ses genoux et ses nains avaient perdu toute force et ses pieds ne lavaient plus se tenir sur le plancher de métal: une nince couche de verglas avait recouvert la galerie.
Il ne sut jamais combien de temps il lui fallut )our gravir l'échelle, mais quand, plus tard, il y )ensa, il lui parut que son ascension avait duré leux heures. Partout, au-dessus, au-dessous, au-- .our de lui, béaient, des gouffres monstrueux où le rent hurlait, et où tourbillonnaient des rafales de leige. Et il n'était séparé de cet enfer que par un 'aible plancher et une légère balustrade, qu'on eut lit pris de fureur contre lui et s'acharnant à l'arra-cher à son point d'appui pour le précipiter dans l'espace.
► Une fois, il crut qu'une balle sifflait à son oreille et que les nuées de neige s'éclairaient d'une lueur subite; mais il ne tourna même pas la tête pour voir quel nouvel assaillant survenait. Il n'avait plus qu'un but, un but unique : regagner sa ca-bine !... Le bras avec lequel il se cramponnait céde-rait-il, se briserait-il ? Une poignée de grêlons lui flagella la face et il resta un moment à bout de souffle et presque sans connaissance.
— Tiens bon, Bert ! — se disait-il. Et il redou-bla d'efforts.'
Avec une sensation d'immense soulagement, t il se trouva dans le passage, à l'abri enfin ! Mais le passage se comportait comme un cornet à dés, avec l'évidente préoccupation de le secouer tout à son aise avant de le lancer au dehors. Bert, * avec l'obstination convulsive de l'instinct, s'étava : contre les parois, jusqu'à ce que le ballon piquât ' du nez. Alors, il fit deux ou trois pas précipités, et » s'amarra de nouveau quand la proue se releva.
Enfin, une dernière secousse le jeta dans la ca- P bine. »
Il n'était plus qu'une loque humaine anéantie par la nausée. Il ne pensait qu'à se fixer en un lieu stable, où il n'aurait plus à se cramponner à quoi que ce soit. Ouvrant le coffre, il se laissa choir au milieu d'objets disparates, sur lesquels i il resta vautré, comme une chose sans consis-tance, et, à chaque balancement de l'aéronat, sa tète heurtait alternativement les parois. Le cou- i vercle se referma brusquement sur lui. Il n'en eut cure et ne se soucia plus aucunement de ce qui se passait : peu lui importaient la bataille,les attaques et les ripostes, les projectiles qui pouvaient l'a t- : teindre et le réduire en miettes. Une rage et un 1 désespoir inarticulés, seuls, le soutenaient faible- • ment.
C est idiot ! — bredouillait-il, en guise de commentaire définitif sur l'ambition humaine, sur t l'esprit d'aventure et de conquête sur l'enchevêtre-ment de circonstances dans lequel il s'était trouvé pris. —C'est idiot! — répétait-il, entre deux ho-quets, comprenant l'univers entier dans cette con-damnation générale, et il souhaitait d'être mort.
Quand bientôt le Valerland s'élança hors du tu-multe de l'ouragan, Bert ne vit pas les étoiles qui constellaient le c&l; pas plus qu'il n'avait été le témoin du duel soutenu par l'aéronef contre les deux aéroplanes qui avaient éventré les compar-timents d'arrière, ni de la façon dont les agresseurs furent repoussés sous une grêle d'explosifs, tandis que le vaisseau aérien virait de bord pour fuir.
Le spectacle de ces deux admirables oiseaux de nuit fondant avec un héroïsme désespéré sur l'aé-ronat fut perdu pour Bert. Défoncé par le choc, le Vaterland se vit à deux doigts de sa perte ; il dégrin-gola impétueusement, emportant avec lui, accro-ché dans son hélice brisée, l'aéroplane ennemi dont les pilotes tentaient l'abordage. Tout cela ne signi-fiait rien pour Bert, affalé dans son coffre, sinon un redoublement de roulis et de tangage.
— C'est idiot !
Quand l'aéroplane américain se détacha enfin, après que ceux qui le montaient eurent été tués ou précipités dans le vide, Bert n'apprécia le fait que parce que le Vaterland fit dans les airs un bond prodigieux, cause d'un nouveau vertige.
Enfin, ce fut un soulagement immense, une dé-livrance incroyable 1 Le roulis, le tangage, les secousses, tout avait cessé brusquement et absolu-ment. Le Vaterland ne luttait plus dans la tempête. Ses moteurs disloques et fracassés ne rendaient plus ; le dirigeable était désemparé et Fuyait devant lâ rafale, aussi mollement qu'un ballon il voguait comme une énorme épave, comme une immense loque décliquetée.
Ce calme soudain nè fut poUf Bert que la fi h d'uiië série de sensations désagréables. Il ne dési-fait pas savoir te qui était arrivé à l'aéronef, ni cë qu'il était advenu de la bataillé. Longtemps il dd-meura étendu, appréhendant a toute minute de sentir recommencer les balancements du vaisseau et ses propres nàusées. Ç'est avec celte angoisse qu'enfermé dans son coffre il finit par s'endormir.
Sert se réveilla paisiblement, mais à demi asphyxië3 glacé jusqu'aux us et parfaitement incapable de se rappeler où il était. Il avait vaguement rêvé d'Edna, de Derviches du Désert, de course à bicy-clette sur une piste extrêmement périlleuse, dis-posée à une hauteur vertigineuse, au milieu de flammes. de bengale et de feux d'artifice, et à la grande colère d'un personnage composite fait d'une mixture du Prince et de M. Butteridge. Puis, pour une raison imprécise, Edna et lui commencèrent à s'apitoyer l'un sur l'autre, et c'est alors qu'il s'é-veilla, les yeux trempés, dans l'obscurité suffocante du coffré. Il ne verrait plus Edna, jamais plus... «
Il pensa qu'il était de retour et couché dans
LA GUERRE bANS LES AIRS 255 l'arrière-boutique du magasin de cycles, au bas de la côte de Bun Hill,et il fut pérsüadé que la vision qu'il avait eue de la destruction, au moyen de bombes, d'une cite magnifique, d'une cité iiicroya-blement vàsle et splendide, n'était rien de plus qu'un cauchemar particulièrement précis.
£ — Grubb ! — appela-t-il, désireux de raconter :ë rêve à son camarade.
fc L'absence de réponse et la résonance assourdie in coffre fermé, jointes à la suffocation qu'il éprouvait, lancèrent ses idées sur une 'nouvelle voie. Il teva tes bras et les jambes et se heurta à une résistance ihflexible. Il était dans un tercueil, songea-t-il, on l'avait enterré vivant... et il s'aban-donna aussitôt à une panique affolée.
—Au secours! — hurla-t-il. — Au secours 1 — Et il se débattit, donnant de grands coups de iled daim sa prison. — Ouvrez-moi ! Ouvrez-moi !
Il lutta un instant, torturé par cette atroce convic-ion. Soudain le flanc de son imaginaire cercueil céda et Bert fut déversé à la clarté du jour : il roula, sur ine surface tjui lui parut être un plancher capitonné, Ml ctrtnpagnie de Kurt, qui lui flanquait des bour-ades eii jurant avec pétulance.
Enfui, il put se mettre sur son séant. Son pan-sement s'était desserré et lui recouvrait un œil : il 'arracha tout à fait. Kurt, aussi rose que jamais, Hait, lui aussi, sur son séant, à un mètre de Bert ; enveloppé dans ses couvertures, un castfue d'alu-minium Sur un genou, et caressant d'une main son menton hérissé de poils courts, il dévisageait Bert 25G LA GUERRE DANS LES AIRS avec une expression sévère. Tous deux se trou. vaient sur le capitonnage cramoisi d un planchei en pente, et au-dessus de leur tête s'ouvrait une sorte de longue trappe que, par un louable effort cérébral, Bert reconnut pour la porte de la cabine dans une position renversée. La cabine tout entière avait chaviré.
— Que diable vous prend-il, Smallways, de sor-tir ainsi à l'improviste de ce coffre, quand j étais certain que vous aviez sauté par dessus bord avec les autres ? Comment se fait-il que vous soyez là
— Qu'est-ce qu'il y a?— bredouilla Bert.
— Il y a que cette extrémité du ballon lève 1( nez et que la plus grande partie du reste est en bas.
— Mais on s'est battu?
— En effet !
— Qui a gagné?
— Jen'ai pas encore vu les journaux, Smallways Nous sommes partis avant la fin, désemparés e dans l'impossibilité de gouverner... Nos collègues., nos conserves, je veux dire, étaient bien trop occu pés pour se tourmenter de nous, et le vent nou pousse... Ma foi! du diable si je sais où le ven nous emmène! En tout cas, il nous a entraîné loin de la bataille, à la vitesse de cent cinqnan t, kilomètres à l'heure. Gott! C'en était, un vent ! E quelle bataille! Enfin, nous voilà ici.
— Où donc?
— Dans les airs, Smallways, dans les airs Quand nous serons redescendus sur le sol, nous n saurons plus nous servir de nos jambes. - — Mais qu'est-ce qu'il y a en dessous de nous ? - , — Le Canada... autant que je sache... et ça m'a l'air d'un joli pays, désert, glacé, inhospitalier...
— Mais'pourquoi ne sommes-nous pas d'aplomb?
Kurt se dispensa de répondre tout de suite.
— Ce dont je me souviens en dernier, — reprit Bert, — c'est d'une sorte de machine volante, dans m éclair et un coup de tonnerre. Bigre ! c'était épouvantable!... Les canons qui tiraient... Les obus lui éclataient. Des nuages et de la grêle.... Du 'oulis et du tangage, des secousses dans tous les sens... J'étais malade, terrifié, désespéré... oh ! ces nausées !... Et vous ne savez pas comment s'est terminée la bataille ?
— Pas le moins du monde. J'étais avec mon ;scouade, tous revètus de scaphandres, dans l'in-- .érieur des compartiments, avec de la toile pour calfater. Pas moyen de rien distinguer à l'extérieur, t part les éclairs, et je n'ai pas même entrevu l'un ,le ces aéroplanes américains. J'apercevais seule-nemt la lueur des coups de fusil et j'envoyais mes hommes aux déchirures... Nous avons même pris feu, un moment... oh ! pas grand chose... La pluie avaittout trempé, et les flammes s'éteignaient ayant
qu'une explosion fût possible. C'est alors qu une
de leurs infernales machines nous tomba dessus et
nous défonça. Avez-vous senti le choc?
* - J'ai tout senti, mais je n'ai pas remarqué de choc particulier.
__ S'ils l'ont fait exprès, c'est vraiment qu'ils étaien^ résolus à tout. Dans leur chute, ils nous déchirèrent aussi bien qu'avec un couteau. Ils éven-trèrent les compartiments d'arrière comme un hareng saur, cassèrent l'hélice, défoncèrent les mo-teurs, dont le4 organes dégringolèrent par-dessus bord quand l'aéroplane se détacha de nous,.. A la suite de ça, nous avons lové le nez en l'air et nous restons dans cette position, Onze hommes ont basculé dans le vide et le pauvre vieux Winterfeld fut lancé, à travers la porte do la cabine du Prince, jusque dans le cabinet des cartes, et se brisa la che-ville. En outre, notre batterie électrique a été démolie et emportée on ne sait où par un projectile. Voilà la situation, Smallways, Nous flottons dans les airs, comme le plus ordinaire des aérostats, à la merci des éléments, et dans la direction du nord.. Qui sait ? On ira peut-être jusqu'au Pôle 1 Nous ignorons le nombre d'aéroplanes que possèdent les Américains... Sans rien pouvoir affirmer, il est très probable que nous leur avons donné le coup de grâce. L'un nous a abordés, un autre a été atteint par la foudre, quelques-uns ont fait la culbute.,. Ils ne se ménageaient pas, en tout cas!.. m Nous-mêmes, j nous avons perdu la plupart de nos Dachenflieger ils se sont envolés, éclipsas dans la nuit, sans tam-bour ni trompette... c'est la stabilité qui leur manquait, voilà tout! Est-on vainqueur on vainc M Sommes-nous en guerre ou en paix avec l'Empire britannique ? Nous n'en savons rien, et, en con-séquence, nous n'osons pas atterrir. Nous igno-rons ce qui nous attend et ce que nous devons faire. Notre Napoléon médite, seul à l'avant, et je
JÊ
LA GUERRE DANS LES AIIVS 2Gg suppose qu'il se préoccupe de combiner de npu-veaux plains. Nous verrops bien si New York. sera notre Moscou... Quoi qu'il arrive, pops avons eu les journées mouvementées et nous avons massa-ge une multitude incalculable dp nos semblables,. • Quelle guerre 1 Quelle noble guerre !... Ça me sou-lève le cœur, ce matin. J.'ahne me trouver dans des appartements qui tiennent d'aplomb et non pas §ur les plafonds en pente. Je suis un être civilisé, après tout !... Et je ne puis m'em pécher de penser à mon pauvre vieil Albrecht etau Barbarossa.., J'éprouve e besoin de me laver, d'entendre des paroles affec-tueuses, de me sentir dans un logis confortable... Et quand je vous regarde, ma conviction se renorce que j'ai besoin d'un bain. Gott 1 — fit-il en étouffant un bâillement, — vous avez l'air d'un véritable Apache.
— Est-ce qu'on aura du fricot ? — s'enquit Bert.
— C'est le secret de la Providence ! — répondit Kurt, qui médita un moment. — Autant que je ouis le présumer, Smallways,-reprit-il, — le Prince inséra peut-être nécessaire de vous envoyer par-lessus bord, la prochaine fois qu'il songera à vous... S'il vous aperçoit, ça ne ratera pas... Et après tout, n'est-ce pas, vous êtes prévenu... on vous a pris comme lest. Or, avant peu, il faudra alléger à tout prix notre véhicule. A moins que je me trompe, le Prince ne va plus tarder à se mettre en mouvement et à exécuter ses desseins avec une énergie implacable... Ma foi, vous m'inspirez quel-que chose comme de la sympathie, à cause sans doute de mes origines mi-anglaises. Vous n'êtes pas un mauvais type, et ça me ferait de la peine de vous voir descendre la tête la première dans le vide... Le mieux que vous ayez à faire, Smallways, c'est de yous rendre utile, et je vais vous réquisi-tionner pour mon escouade. Il s'agit de travailler, comprenez-vous, et de donner des preuves de savoir-faire et d'intelligence, de se débrouiller, de s'habituer à aller et venir dans une espèce de mai-son à l'envers : c'est la seule chance de salut pour vous. Il est peu probable que nous transpor-tions des passagers plus loin, à ce voyage-ci... Im-possible de garder le moindre brin de lest, si nous ne voulons pas toucher terre tout de suite et être faits prisonniers de guerre. Le Prince ne s'y résou-dra à aucun prix, et il ira jusqu'au bout, coûte que coûte.
Au moyen d'un siège pliant, Kurt et Bert par-vinrent à se hisser chacun à leur tour jusqu'au vasistas, d'où ils contemplèrent une contrée parse-mée de menus bouquets d'arbres, sans chemins de fer ni routes, et avecde rares vestiges d'habitations. Bientôt un clairon lança une brève note, que Kurt interpréta comme un appel au repas. Non sans difficulté, ils grimpèrent jusqu'au passage, pres-que vertical à présent, et avancèrent en se cram-ponnant désespérément des pieds et des mains aux ouvertures perforées dans le plancher. Les cuisi-i iiiers avaient retrouvé intacts leurs appareils de chauffage sans feu et ils avaient préparé du cacao pour les officiers et de la soupe pour les hommes.
L'étrangeté de la situation frappa Bert à ce point que tout sujet d'appréhension en fut écarté pour lui. A vrai dire, il était à présent beaucoup plus intéressé qu'effrayé, et l'on eût dit que, la veille, il avait atteint les limites de la terreur et du déses-- • poir. Il s'accoutumait à l'idée qu'il serait probable-r ment tué avant peu, et que ce singulier voyage dans les airs était, selon toute vraisemblance, une course à la mort. Aucun être humain ne peut sup-porter une terreur continuelle : la peur se retire finalement au second plan de l'esprit ; on l 'accepte, on la met en place et on n'en veut plus entendre parler. Bert s'accroupit de son mieux, trempa son biscuit dans sa soupe et observa ses camarades. Tous avaient des mines blêmes et sales, avec. des barbes de quatre jours, et ils se groupaient malgré eux à la façon lasse des naufragés sur une épave. Ils parlaient peu. Leur position les rendait si per-plexes qu'aucun n'était capable de suggérer la m oin-dre idée. Trois d'entre eux s'étaient blessés en tom-bant, quand le dirigeable avait si brutalement levé le nez,et un autre avait reçu un coup de feu. Com-i; ment croire que cette petite troupe d hommes avait . commis des meurtres et des massacres dans des 4 proportions sans précédent. Aucun de ceux qui se x tenaient là, le bol de soupe à la main, affalés sur
cette cloison inclinée, transformée en plancher, w ne paraissait coupable d'un, acte pareil, ne parais-- 262 L4 GUERRE PANS J.ES AiRS sait même capable de faire volontairement du mai l à un chien. Tous étaient manifestement créés pour habiter de rustiques chalets sur les pentes boisées ; des montagnes, pour labourer des champs fertiles, pour vivre auprès de leura épouses blondes et divertir aux fêtes villageoises, L'homme aux cils blancs dans sa face rubiconde avait déjà avalé 1* sa pitance et, avec une sollicitude maternelle, il " rajustait le pansemet d'un tout jeune soldat dont le | bras était démis. *
Bert morcelait le reste de son biscuit dans son reste de soupe, s'y attardant le plus pos- \ sible, lorsque soudain il remarqua que tous avaient les yeux tournés vers une paire de botte s £ qui se balançait par l'ouverture de la porte. Le corps entier passa : c'était Kurt. Par un mysté-rieux tour de force, il avait réussi à se raser et à J lisser ses cheveux dorés.Son visage était tout à fait J séraphique. \
— Der Prias 1 — annonça-t-i!.
On eut le spectacle d'une seconde paire de bottes, j gesticulant majestueusement, à la recherche d'un P point d'appui. Kurt les guida jusqu'à la paroi, et lej Prince apparut, rasé, peigné, la moustache cirée, » énorme et terrible. Les hommes et Bert se levèrent f et saluèrent. ^
Le Prince les inspecta, comme s'il eût passé une • revue, à cheval sur un fringant coursier. Pendant 4 ce temps, Herr Kapitan prenait place à côté de lui.
Bert alors éprouva un moment d'angoisse. L'oeil bleu du Prince se fixa sur lui, un long doigt se
L4 GUERRE DANS LES AIRS , 263 eva dans ga direction, et une question fut posée. Kurt intervint et fournit de brèves explications.
— Sol — fit laconiquement le Prince, et le ;ort de I}ert fut décidé.
P Alors, le chef adressa à l'équipage des phrases ;ourtes et héroïques, s'appuyant d'qne main con-re une ploison et agitant l'autre en des gestes élo-quemment variés. Bert ne comprenait rien à cette narangue, mais il constata que l'attitude dps hom-nes changeait et qu'ils redressaient leur taille. Qes bourras ponctuèrent le discours du Prince, qui, à la fin, entonna une hymne que tons les sommes reprirent avec lui : « Einfestçr Burg ist inser Gott ! C'est un rempart qpe notre Dieu! p
Les hommes charmaient d'une voix forte et pro-onde, et ces graves accents raffermissaient les œurs. Ce cantique tripmphal était manifestement léplacé, psalmodié ainsi dans iip pirigeable déla-oré, § demi-chaviré, désemparé et entravé à la érive, après qu'il avait infligé à une ville civilisée plus cruel bombardement qu'enregistre l'histoire: nais c'était néanmoins très poignant, et Bert se entait profondément remué. Il ne savait aucune des iaroles du grand choral de Luther,mais il ouvrait oute .grande sa bouche et émettait des sons vastes, graves et partiellement harmonieux...
* Cette psalmodie parvint aux oreilles d'un petit ampement de métis convertis, qui abattaient du lois. Ils étaient sous leur tente à prendre leur epas,mais ils sortirent tout joyeux, s attendant à m second Avent. Les yeux écarquillés, ils contem- 264 I.A GUERRE DANS LES AIRS plaient l'épave du Vaterland, chassée par le vent, Ils demeuraient bouche bée, ahuris ; cela s'accor. dait, à tant d'égards, avec leur idée de l'A vcnt, el à tant d'autres égards, c'en était différent! Ils restaient là, frappés de terreur et incapables de pro. noncer une syllabe.
L'hymne cessa. Puis, une voix descendit du ciel :
— Comment s'appelle ce pays ?
Ils ne surent que répondre, car, à vrai dire, ils ne comprirent rien à la question, bien qu'elle eût été répétée.
Le monstre disparut finalement vers le nord, derrière une crête plantée de sapins, et ils ne lt virent plus... Ils entamèrent alors une discussion animée et interminable...
Quand l'hymne fut terminée, le Prince se hissf jusqu 'à l'ouverture,et ses jambes dansèrent de nou-veau dans le vide... Les hommes à présent étaient prêts aux efforts héroïques et aux actes trium. phants.
Smallways ! — appela Kurt. — Venez ici.
Alors, sous la direction de Kurt, Bert débuta dans ses fonctions d'aérostier.
La tâche immédiate qui s'offrait au capitaine du Vaterland était très simple : il fallait flotter à tout prix. Bien qu 'il eût perdu de sa première violence, le vent soufflait encore assez fort pour rendre très dangereux l'atterrissage d'une masse aussi malai-sément maniable, au cas même où il aurait été avantageux pour le Prince d'atterrir dans une con- . trée inhabitée, pour risquer finalement d'être fait prisonnier. Il était donc de toute nécessité de main-tenir le dirigeable dans l'air, jusqu'à la prochaine accalmie, et de descendre alors dans quelque district désert du territoire canadien, où l'on aurait la chance peut-être de procéder en paix à des réparations de fortune ou bien de pouvoir attendre qu'un autre aéronat vînt recueillir les naufragés. Dans ce but, il fallait se débarrasser de tout poids inutile. Avec une douzaine d'hommes, Kurt fut désigné pour aller dans la partie défoncée du dirigeable, où il devait tailler et dépecer, bribes par bribes, à mesure que l'aéronef s'approchait du sol, tout ce qui était inu-tilisable. Ainsi, Bert se trouva, armé d'un coutelas, grimpant de-ci de-là dans le filet du ballon, à quatre mille pieds au-dessus du sol, s'efforçant de com-prendre Kurt quand l'officier s'exprimait en anglais et de le deviner quand il parlait allemand.
j*- C'était un exercice à donner le vertige, mais pas autant certainement que se l'imagine le lecteur con-fortablement assis dans une chambre bien chaude, les pieds au feu et le ventre plein. Bert pouvait, sans être incommodé, regarder au-dessous de lui et contempler le paysage arctique où, à présent, n'apparaissait plus la moindre trace d habitation . c'étaient de hautes falaises rocheuses, des cascades et de larges neuves bouillonnants et désolés, des bouquets d'arbres et des fourrés dp plut eu plus rabougris. Et, sur les pentes, de temps à autre, des vallonnements pleins de neige. Pendant que cette morne contrée se défoulait sous lui, Per-t, solide-ment cramponné au filet, tailladait la toile résis-tante et glissante. Bientôt, ses compagnons et lui parvinrent à disjoindrede la carcasse un enchevêtre-ment de tiges et de tringles tordues, qu'ils jetèrent à bas, en même temps qu'un gros fragment du bal-lonnet compensateur Ce fut un instant- crjlique : allégé de cette pesante entrave, Je dirigeable fit dans les airs un bond soudain ; on eût pu croire à bord que le Canada tout entier tombait du même coup. L'encombrant paquet de débris s'étala en dégringolant et alla de nouveau s'entortiller inex-tricahlement sur le bord d'une gorge abrupte-- Comme un singe transi de froid, Bert s'agrippa aux cordages, et, pendant cinq bonnes minutes, pas un de ses muscles ne bougea, M
Ce dangereux travail lui offrait une réelle dis-traction : par-dessus tout, il ne se sentait plus l'étranger isolé et dont on se méfie j il poursuivait maintenant avec les autres un but commun, et il rivalisait amicalement avea eux pour achever sa tâche le premier. Le respect et l'affection qu'il avait éprouvés à l'égard de Kurt d'une façon latente seu-lement croissaient et grandissaient. Avec une cor-vée à commander, Kurt devenait admirable :
prompt, attentif, indulgent, fécond eft ressources et toujours pFêt admettre lui-même la main à l'ou-vrage, on le voyait partout à la fois, On oubliait
L4 GUERRE DANS LES AIRS 267 son teint trop rose, ses airs Ipgers et persifleurs ; dès qu'un des hommes se trouvait embarrassé, il survenait avec des conseils pratiques et sûrs : i] leur apparaissait comme un frère aîné.
L'escouade du lieutenant détacha encore trois énormes morceaux de carcasse, après quoi Bcrt fut fort heureux de regrimper dans les cabines et de laisser la place à une autre escouade- En rentrant de corvée, les aérostiers reçurent une ration do pafe chaud, car, malgré leurs vêtements et leurs gants épais, ils étaient glacés. Ils s'assirent pour boire, se contemplant les uns les autres avec satisfaction. Un de ses voisins adressa à Bert, sur un ton aimable, quelques mpts en allemand, auxquels l'Anglais répondit par un hochement de tête et un sourire. Grâce à l'entremise de Kurt, Bert, qui 'avait les chevilles à moitié gelées, réussit à obtenir tune paire de bottes que lui prêta l'un des blesses.
Dans l'après-midi, le vent perdit beaucoup de sa force, et de temps en temps des flocons voltigèrent. Au-dessous, les surfaces neigeuses devenaient aussi de plu s enplus fréquentes et étendues, et les seules traces de végétation consistaient en bouquets de pins et 4e sapins dans les vallées basses. Kurt, accompagné de trois hommes, pénétra dans les compartiments encore intacts, en fit s'échapper une cer-taine quantité de gaz,et vérifia une série de pan-neaux de déchirure pour la descente. Tout ce qui restait de bombes et deexplosifs dans les soutes fut lancé par-dessus bord, et le désert retentit de formidables détonations. Vers quatre heures après y midi, sur une vaste plaine rocheuse, en vue de fa-laises couronnées de neige, l'aéronat atterrit. (
Ce fut nécessairement une opération difficile et violente, car le Vaterlandn'avait pas été construit en vue des manœuvres de sphérique. Le capitaine fit déchirer un panneau trop tôt et les autres pas assez tôt. La masse s'abattit lourdement sur le sol et rebondit de guingois; la galerie extérieure s'en-fonça dans le carré des officiers, blessant mortelle-ment von Winterfeld ; puis, après avoir traîné à terre un bon moment, le Vaterland s'effondra défi-nitivement. Le bouclier de proue et le canon-revul-ver culbutèrent sur les cabines : deux hommes furent grièvement meurtris par des montants et des fils de fer rompus, et Bert demeura quelque temps immobilisé sous une traverse. Quand enfin il put se dégager et envisager la position, le grand aigle noir qui avait si magnifiquement pris son essor en Franconie, six jours auparavant, était affalé la-mentablement sur les rochers de cette région désolée; il avait l'air ainsi d'un volatile fort mi-sérable, que quelqu'un aurait jeté de côté après lui avoir tordu le cou. Debout et muets, plusieurs aérostiers contemplaient tour à tour l'épave et la contrée déserte où ils étaient venus s'échouer. 1 D'autres travaillaient déjà sous la tente improvi-sée que formait la toile du ballon. Le Prince avait fait quelques pas à l'écart et scrutait les crêtes lointaines au moyen de ses jumelles. Ges crêtes barrant l'horizon ressemblaient à d'anciennes falaises marines ; en deux endroits tombaient de hautes cascades, et ailleurs de petits bouquets de conifères tranchaient sur le roc. Plus près, le sol était recouvert de roches arrondies, entre lesquelles poussait une végétation rabougrie, arbustes sans ramifications et fleurs sans tiges. On n'aperce-vait nulle part de cours d'eau, mais l'air était so-nore du fracas d'un torrent proche. Un vent gla-cial. et mordant soufflait. De temps à autre, un flacon de neige voltigeait. Après le dirigeable léger et rapide, le sol gelé de cette terre sans printemps paraissait, sous les pieds de Bert, singulièrement î mort et pesant.
C'est ainsi que le grand et puissant Prince Karl Albert fut momentanément chassé du prodigieux conflit. dont il avait été un des instruments les . plus actifs. Les hasards combinés de la guerre et
des intempéries avaient conspiré pour le déporter
au milieu du Labrador, où il se morfondit pendant
six longs jours, tandis que des événements atroces
et stupéfiants bouleversaient le monde. Les nations , se levèrent les unes contre les autres; les flottes
aériennes en vinrent aux prises ; des villes entières
furent la proie des flammes, et les hommes mou--
rurent par multitudes. Mais, au cœur du Labra--
dor, on aurait pu rêver, n'eût été le bruit intermit--
tent des coups de marteau, que l'univers était
plongé dans un silence profond. ^
Le campement, vu d'un peu loin, avec les cabi-- 270 LA GUERRE DANS LPS AIRS nés recouvertes par la toile du ballon, ressemblait, à un campement de romanichels, possesseurs d'une tente de dimensions exceptionnelles. Tous les bras disponibles travaillaient à la confection d'un milt, auquel les électriciens du accrochera ie nt les langues antennes de l'appareil de télégraphie sans fil qui devait enfin relief le Prince au monde extérieur. On prenait, pour cet ouvrage les mun-tants d'acier qui formaient la carcasse du ballon, et il semblait parfqi§ qu'on ne viendrait jamais 4; bout dp gréer ce mât.
Les naufragés durent, dès le début, se sou-mettre à des privations. Les vivres n'abondaient pas et on réduisit les rations ; en outre,, malgré leurs vêtements épais, officiers et soldats étaient mal.protèges contre le vent et le froid pénétrant de: ce désert inhospitalier. Il fallut passer la première nuit sans feu et sans lumière. Les moteurs qui alimentaient les dynamos avaient été Plis en mèces, et personne ne possédait d'allumettes ; tout déten-teur d'allumettes, sur l'aérons, eût §ncquru la mort. Les explosifs avaient été lancés pardessus bord, et ce fut vers le matin seulement que l'offi-cier à profil d'qiseau, dont avait occupé la cabine au début du vpyage, avoua qu'il avait dans son bagage une paire dg pistolets de duel et des cartouches qui pouvaient servir à allumer du feu. Peu après, on retrouva ppssi un reste de munitions dans les caissons du Ganon-revolver. ^
La nuit fut déprimante Pt parut interminable. Personne ne dormit, Il y avait là sept blessés, et von Winterfeld, qui, avec sa fracture du crâne, délirait, se débattait et articulait des phrases incohérentes dans lesquelles il était question de l'in-cendie de New York. Les hommes, enveloppés dans tout ce qu'ils avaient trouvé d'utilisable, s'é= taient rassemblés au réfectoire, et, serrés ups centre les autres, dans les ténèbres, ils écoutaient les cris de von Winterfeld.
Au matin, le Prince les harangua, parlant de la ^ destinée, du Dieu de ses pères, de la joig et la gloire de sacrifier sa vie" pour la dynastie impériale,
et d'un certain nombre de considérations similaires,
que ses auditeurs auraient été facilement enclins
à oublie? sous cette latitude glaciale. L'équipage l'acclama sans enthousiasme, et au loin urç loup hurla.
On se mit à l'ouvrage, et il fallut plusieurs jours
pour dresser le mât d'acier et y suspendre un réseau de fils de cuivre de deux cents pieds de long sur douze de large. Pendant tout ce temps, il ne fut
question que de travailler, de travailler sans arrêt,
péniblement, au milieu de privations cruelles, de
diffieultés incessantes, et ce qui sauvait du déses--
poir, c'était seulement la farouche splendeur dps
aubes et des couchants, des torrents tourbillon--
nanti, de la cavalcade dos nuages, et de. l'infinie
solitude. Ils allumèrent des feux qu ils entretin-
sent nuit et jour, et les hommes qu'on envoyait
à la corvée du bois aux environs devaient tgnir
les loups en respect. Des abris furent disposés de--
vant les brasiers et on y installa les couchettes des 272 LA GUERRE DANS LES AIP.S blessés qui souffraient par trop du froid dans les cabines. Le vieux von Winterfeld entra bientôt dans le coma ; parmi les blessés, trois se réta-blissaient assez rapidement, alors que l'état des autres empirait, par suite du manque de bonne nourriture. Mais tous ces incidents n'étaient qu'accessoires ; des faits s'imposaient à l'esprit avec plus de force. D'abord, le labeur incessant ; il fallait soulever, maintenir et transporter des masses pesantes et encombrantes, dévider et polir les fils de cuivre, — et, en second lieu, le Prince, cour-roucé et menaçant, chaque fois qu'un homme fléchissait. Il se plantait debout à côté d'eux, et, par-dessus leurs têtes, il tendait le doigt vers le ciel vide, dans la direction du sud :
— Le monde nous attend là-bas, — disait-il, — pour le dénouement qu'ont préparé cinquante siècles !
Bert ne comprenait rien à ces paroles, mais il interprétait aisément la mimique. Le Prince eut plusieurs accès de colère : il s'emporta violemment contre un aérostier qui travaillait avec lenteur et il le mit à une tâche plus pénible ; et, surprenant un homme qui volait la ration d'un camarade, il l'invectiva et le frappa à la face. Lui-même ne tra-vaillait pas. Il y avait, autour des feux, un espace libre qu'il arpentait en tous sens, pendant des heures parfois, les bras croisés, parlant à mi-voix de patience et apostrophant sa destinée.
Souvent, ces murmures se transformaient en déclamations, ponctuées de grands gestes ; les hommes interrompaient alors leur tâche pour l'écouter, jusqu'à ce qu'ils s'aperçussent que le regard de ses yeux bleus était fixe et que sa main s'agitait obstinément dans la direction des collines du sud.
Le dimanche, le travail fut suspendu pendant une demi-heure, et le Prince prêcha sur la foi et sur l'affection que Dieu témoigna à David ; et quand il eut fini, l'auditoire entonna l'hymne Ein lester Burg ist unser Gott.
^ Un matin, dans sa hutte improvisée, von Win-terfeld se remit à délirer, prononçant des phrases ronflantes sur la grandeur de l'Allemagne.
— Blut und Eisen ! — criait-il, puis, dans un ricanement, il reprenait: — TVett Politik! Ha!... ha! ha 1....
Ou bien, d'une voix astucieuse et basse, il expli-quait à des auditeurs imaginaires des questions abstruses de politique. Les autres malades l'écou-taient en silence, et Bert, qui se laissait distraire, s'entendit rappeler à sa tâche par Kurt.
Lentement, péniblement, le mât fut mis en place et gréé. Les électriciens, pendant ce temps,
empruntant la force au torrent proche, actionnaient
la petite dynamo à turbines du type Mulhausen
qu'employaient les télégraphistes. Le sixième jour,
au soir, l'appareil fut prêt à fonctionner et le Prince
se mit à appeler sa flotte aérienne à travers l'espace.
Pendant plusieurs heures ses appels restèrent sans
réponse.
Le souvenir de cette soirée hanta longtemps la I 7 4 LA GUERRE DANS LES AI AS mémoire de Bért. Un feu rougeAtre flambait êt pétillait nort loin dés électriciens à l'ouvrage, des reflets sinistres couraient au long des mlts et s'accro-chaient aux fils dê cuivre des antennes. Assis sur une roche, le menton dans ses mains, le Prince attendait. A quelques centaines de pas, au nord, se dressait le montieule de pierres entassées sur la tombe qui renfermait la dépouillé de ton Winter-feld : une crtllx d'acier le surmontait. Et au delà encore, dans un éboulis de roches, les yeux d'un loup brillaieht de lUeurs rouges. Ici gisait la cai-tassé démantelée du grand dirigeable, et les hom-mes bivouaquaient autour d'un second feu. Pres-que toUs demeuraient immobiles et muets, comme * s'ils s'apprêtaient à entendre les houvelles qu'allait enregistrer le télégraphe. Ceux qui parlaient n'éle-vaient pas la voix. De temps en temps, dans la distancé, un oiseau lançait un cri aigu, et une fois un loup hurla. Tout cela s'encadrait dans la solitude immense et glaciale.
Au loin, très loin, par delà des centaines de mil-les de contrée désolée,d'autres mâts se dressaient, d'autres appareils cliquetaient, en réponse aux \ vibrations mystérieuses. Mais peut-être aussi qu'au- ' cun appel né leur parvenait, peut-ftre que ces vibfationS laitcées à travers l'éther se perdaient Sur un ilhivers inattentif.
Enfin, tard dans la nuit, le télégraphiste exténue
LA. GUERRE DANS tËg AIRS 275 btint une réponse à ses appels : les mèssages arri-aiënt clairs et distincts. Et quelles houvelles ils annonçaient !
Pendant lt déjeuner matinal, au fiillieu de la umeur confuse des voix, Bert s'adressa à l'acros-iër lihguiste :
I — Dites donc, renseignez-moi un peu.
F — Tout le monte, il est en guerre ! — proclama e linguiste, en agitant sa tasse de cacao de façon ignifiëative. — Tout le monte, il fait lé guefrë. ► Bert promena ses regards vers le sud que lein-ait l'aurore. On n'aurait pas Cru, vraiment, que le monde entier fût à fèli et à sang.
^ — Tous les nations, ils ont déclaré le guerre ! - continua l'homme. — Ils ont prûlé Berlin) ils mit prûlé Londres, ils ont pfûlé Hambourg et Patis. ue Chapon il a prûlë San Francisco. Nous afohs ait un camp à Niagara. C'est ça que le télégraphe d annonce. Lë Chine il a des Drachenflieger dt dès Auftschiffé qu'on peut pas les compter. Tout le iionte, Il est en guerrc.
— Fichtre ! — fit Bert.
— Oui, — approuva le linguiste, en plongeant e nez dans sa tasse.
—Vous dites qu'on a brûlé Londres, comme nous vous brûle NeW York?
| —C'était tilt pompartement.
r — Est-ce qu'on parlé d'un endroit qui s'appelle Clapham ?...Et de Bun Hill 1
— Ch'eil ai pas rien entendu.
Ce fut tout ce que Bert put obtenir pour l'ins-tant. Autour de lui, la surexcitation des hommes devenait contagieuse. Bientôt,il aperçut Kurt, qui, seul; à l'écart, les mains derrière le dos, contem-plait fixement l'une des lointaines cascades. Il alla à lui et le salua militairement.
— Je vous demande pardon, mon lieutenant...
Kurt tourna vers lui un visage singulièrement grave, et murmura :
— Je pensais que j'aimerais voir de près cette cascade. Ça me rappelle... Qu'est-ce que vous voulez ?
— Je ne débrouille rien dans tout ce qu'on mt raconte... Auriez-vous l'obligeance de me mettre au courant de ce qui se passe ?
— Au diable tout ce qui se passe ! — répliqua Kurt. — Vous le saurez, et de reste, avant que la journée s'achève... C'est la fin du monde. On en-voie à notre secours le Graf Zeppelin... il arrivera demain matin et nous serons transportés il Niaga-ra... ou anéantis pour de bon... dans les quarante-huit heures... Je veux aller voir cette cascade. Ve nez avec moi. Avez-vous reçu votre ration ?
— Oui, mon lieutenant.
— Très bien. En route.
Plongé dans une profonde méditation, Kurt se dirigea, à travers les roches, vers la lointaine fa-laise. Bert l'escortait, mais, à une certaine distance du campement, Kurt ralentit le pas, pour que son compagnon le rejoignît.
— Dans deux jours, — commença-t-il — nous serons de retour au beau milieu du grabuge... et ;'est une fichue guerre. Voilà les nouvelles 1... Le monde est devenu fou... Le soir où nous avons ité désemparés, notre flotte aérienne a battu les
jnéricains, c'est clair. Nous avons. perdu onze
^ronefs, et tous leurs aéroplanes ont été brisés.
fais ce n'était là que le commencement. Notre ini--
ative a mis le feu aux poudres. Toutes les nations
briquaient en cachette des machines volantes. Et
on se bat dans les airs, d'un bout à l'autre de
urope, d'un bout à l'autre du globe. Les Japo--
ais et les Chinois se sont mis de la partie. Voilà le grand fait, le fait suprême 1 Ils ont sauté au milieu de nos petites querelles... Le Péril Jaune'
ait bien un péril, après tout. Les Jaunes ont des -escadres aériennes comprenant des milliers d'uni-tés. Ils ont envahi toute la terre. Nous avons bom-bardé Londres et Paris, et les Français et les An--
ais ont bombardé Berlin... Maintenant l'Asie
en mêle et nous tombe sur le dos à tous....
C'est de la démence ! Et personne ne sait où cela s'arrêtera. Il n'y a plus de limites : c'est la débâcle, c'est le chaos..... On incendie les capitales, on ~ccage les chantiers et les usines, on anéantit les mines et les flottes...
— A-t-on fait beaucoup de mal à Londres ?
— Qui peut le savoir?...
Et Kurt n'en dit pas davantage pour l'instant.
— Ce Labrador me paraît un endroit bien tran-quille, — reprit-il. — J'y resterais volontiers... Mais pas possible. Non, il faut que j'aille jusqu 'au bout à présent, jusqu'au bout, et vous aussi... tout 278 LA. GUERRE DANS L&S AIRS le monde... Et pourquoi ?.. Je voua le répète te monde s'écroule. Pas moyen d'y échapper, pa; moyen de retourner sur noà pas. Nous somme; dans lte tourbillon, comme des souris enfermée; dans une maison qdi flambe, comme du bétai entouré de toutes parts par l'inondation... Bientôt on Va tenir nous chercher pour nodS replonger dans la mêlée... Nous allons tuer, brûler, détruire massacrer, ét nous serons peut-être détruits e massacrés nous-mêmes. Nous aurons à combat tre cette fols une flotte sine-japonaise, et les chance.'-sont contré nous. Notre tour va venir. Je ne sai pas ce qui vous attend dans totit cela, mais, poui ce q\ii est de moi, je le sais fort bien : je sera tué. *
— Mais non, vous vous elt tirerez sain et sauf, -répliqua Bért, après un silence embarrassé. îf
— Non, non, je serai tué, — insista Kurt. —J< l'ignorais jusqu'à présent, mais ce matin, à l'aube jë l'ai su, comme si quelqu'un me l'avait dit.
— Comment cela ?
— Je vous affirme que je le sais.
— Mais comment poouvez-vous le savoir ?
— Je le sais.
— Comme si quelqu'un vous l'avait dit ?
— Comme quelqu'un qui en est certain... Oui; j'eh suis sûr, — répêta-t-il, et, pendant Un mo-ment, ils avancèrent en silence v^rs la cascade.
Ausorbé dans ses pensées, Ktïrt marchait, sans ~ Voir où il posait ses pieds. Au bout d'un moment il recommença.
LA. GUERRE ÛANS LES AIRS 279 - — Je m'étais toujours s.enti jeune, jusqu'à pré-sent, SmaUways ; mais ce matin, je me suis senti ieux, très vieux. Oh! si vieux.... bien plus près e la mort que les vieillards ne s'y croient. J'avais toujours pensé que la vie était une partie de plai-tir, somme toute... Quelle illusion!... Ça s'est toujours passé comme ça, je suppose, tes guerres, îs tremblements de terre, tout ce qui bouscule ce rue notre monde offre d'agréable,.. C'est comme je me réveillais, et voyais cela pour la première jais. Chaque nuit, depuis que nous avons atta-qué New York, j'en ai rêvé... Ça a toujours été ninsi... c'est la vie, OR vous arrache à ceux qui jf'ous aiment, on dévaste votre foyer... des êtres f teins de vigueur, de souvenirs, doués de mille qua-ités agréables, sont mutilés, écharpés, carbonisés, uand ils ne meurent pas de faim et de privations... Londres ! Berlin ! San Francisco ! Songez à toutes tes existences humaines auxquelles nous avons brusquement mis fin, à New York. Et les autres reprennent la danse et continuent, comme si toutes les atrocités ne comptaient pas. Ils continuent; comme j'ai continué, comme des animaux, comme fies brutes | I Il ne souffla plus mot de quelque temps, et n'int-errompit son silence que pour déclarer briève-r nênt :
— Le Prince est un fou.
Ils parvinrent à un banc de roches à pic, qu'il - eur fallut escalader, et ils poursuivirent leur route tu long d'un petit cours d'eau, dans un sol maréca-- 280 I-A GUERRE DANS LKS AIRS geux. Autour d'eux, de délicates petites Heurs roses émaillaient l'herbe et attirèrent l'attention de Bert.
— Par exemple! Dans un endroit pareil ! — s'écria-t-il, en se baissant pour en cueillir une.
Kurt fit halte et tourna la tête. Son visage tres-saillit d'une grimace amère.
— Je n'ai jamais vu de fleurs de cette espèce. Comme elles sont jolies, — s'exclamait Bert.
—Faites-en un bouquet, si le cœur vous en dit.
Et, sous le regard rêveur de Kurt, Bert rassem-bla une gerbe.
— C'est curieux, — remarqua-t-il, — ça fait toujours plaisir de cueillir des fleurs.
Kurt ne trouvait rien à ajouter à cette réflexion. Ils se remirent en route, sans plus desserrer les dents. A la fin, ils arrivèrent sur un monticule Tocheux d'où la vue s'étendait sans obstacle sur la cascade. Kurt s'arrêta et s'assit.
— Je n'en veux pas voir davantage, — déclara-t-il. — Ça n'est pas tout à fait ça, mais ça y res-semble.
— Ça ressemble à quoi ?
— A une autre cascade que je connais... — Et il ajouta brusquement : — Vous avez une bonne amie, Smallways ?
— C'est drôle, — fit Bert. — A cause des fleurs, sans doute... je pensaisjustement à elle.
— Moi aussi.
— Quoi ? A Edna ?
— Non. Je pensais à mon Edna'à moi. Nous avons tous, je suppose, des Ednas, autour des-quelles jouent nos imaginations. J'ai la mienne... ;ine jeune fille.... Mais tout cela est fini, bien fini ! C'est dur de songer que je ne la reverrai plus i amais... pas même une minute pour lui dire que e pense à elle.
j — Il est bien probable, —intervint Bert, — que (vous la reverrez sous peu.
| —.Non, — répliqua Kurt, inexorablement, — ;e sais le contraire. Je l'ai connue, — poursuivit-l, — dans un endroit comme celui-ci, dans les Alpes, Engstlen Alp. Une cascade, qui ressemble >1 celle-ci, mais plus large, dégringole vers Innert-kirchen. Voilà pourquoi je suis venu ici ce matin... Sous avions pu nous échapper et passer une demi-ournée ensemble.... Nous cueillîmes des Heurs, ,:omme celles que vous avez cueillies tout à l'heure, de la même espèce, autant que je me souvienne... et des gentianes, aussi.
4 — Ah 1 oui, — dit Bert à son tour, — Edna et moi nous avons souvent fait cela, cueilli des fleurs, et tout le reste... On croirait qu'il y a des années l'écoulées, à présent....
^ — Elle était belle, résolue et timide, à la fois. Mein Goltl... Je ne me contiens plus, du désir de |a revoir et d'entendre encore sa voix avant de "nourir. Où est-elle ?... Écoutez, Smallways, je iais écrire une lettre... et son portrait est là, — it-il en touchant sa poitrine.
4 — A quoi bon, puisque vous la reverrez ? — insista Bert.
j — Non ! Je ne la reverrai jamais.... Je ne com-prends pas pourquoi les gens se rencontrent, pour être séparés tout aussitôt. Mais je sais bien qu elle et moi nous ne nous rencontrerons plus jamais. J'en suis convaincu, comme je suis sûr que le soleil se lovera et que cette cascade éclaboussera les rocs de la même façon, lorsque je serai moi t. Il n'y a que sottise, violence, cruauté, stupidité, haine et ambition mesquine dans tout ce que l'hom-me a fait et dans tout ce qu'il fera. Gottl Quelle anarchie, quel fouillis la vie a toujours éta... rien autre chose que batailles, massacres, désastres,. haines, discordes, meurtres, lynchages, vols, lrom-peries, oppression, exploitation... Aujourd hui, je suis las de toute cette, misère, comme si je m'en apercevais pour la première fois; je 'vois clair à présent. Quand un homme est las de l'existence, c'est l'heure pour lui de mourir, je suppose. Je n'ai plus de courage, et la mort rôde autour de moi. Elle est toute proche, et je n'en ai plus pour longtemps... Et songez à tous les espoirs dont je bouillonnais, il y a si peu de temps encore, aux perspectives qui s'ouvraient devant moi... Tout cela était factice, illusoire : il n'y avait pas de perspectives. Nous sommes comme des fourmis dans des fourmilières, au milieu d'un univers qui n'a pas d'importance, qui poursuit sa route et culbute dans le néant. New York... la destruction de New York ne me semble même plus horrible. Ce ne fut pas autre chose qu'une fourmilière ravagée par un fou. Quand on y réfléchit, Smallways... la guerre partout! Les hommes anéantissent leur civi-- 3 isation avant de l'avoir achevée. Partout ils se bât-eut et s'exterminent, partout ! Jusque dans l'Amé-rique du Sud, on s'entre-tue. Il n'y a pas un mi droit au monde où l'on soit en sécurité, pas un ■£ ieu où une (mère et sa fille puissent se cacher en f paix.La guerre sillonne les nuées, les bombes tom-bent du ciel, dans la nuit. Les gens qui sortent le matin de leur demeure voient passer au-dessus de leur tête des flottes aériennes qui déversent la unort... qui font pleuvoir la ruine et la mort !