‹ La Guerre dans les airsChapitre 12 sur 18 · LA GUERRE MONDIALE · texte numérisé non relu

LA GUERRE MONDIALE

Cette idée que le monde entier était en guerre n'entra que lentement dans le cerveau de Bert. Son imagination fut lente aussi à se représenter les contrées riches et populeuses, loin des solitudes arctiques, affolées d'épouvante en voyant glisser dans le ciel, comme un fléau nouveau, les armées aériennes. Il n'était pas accoutumé à penser au monde comme à un ensemble; il ne le voyait que comme un espace sans limites, où se produisaient des événements en dehors de sa vision immédiate. La guerre pour lui était une source de nouvelles sensationnelles, quelque chose qui se passait dans une région restreinte, appelée « le théâtre de la guerre, » et tout pays 'étranger était, à ses yeux, une arène de combat. Les nations avaient tellement rivalisé d ardeur dans le domaine des recherches et de l 'invention, leurs plans et leurs acquisitions avaient été si secrets et en même temps si paral-èles que, quelques heures après que la flotte ger-mani que eut quitté la Franconie, une Armada asia-pique prit son essor vers l'ouest, au-dessus des mul-jitudes émerveillées de la plaine du Gange. Mais a Confédération de l'Asie orientale avait conçu ses ipréparatifs sur une échelle infiniment plus colos-sale que ne s'y étaient risqués les Allemands. 1 — Du coup, — déclara Tan Ting-siang-,— nous /rattrapons et dépassons l'Occident. Nous rétablis-sons la paix du monde, que ces barbares ont ébranlée.

La multiplicité des inventions asiatiques, la [ promptitude et le mystère avec lesquels ont les avait i mises en œuvre avaient de beaucoup surpassé l'éner-gie teutonne. Là où les Allemands employaient cent )hommes, les Asiatiques en avaient dix mille à la )besogne. Les monorails qui parcouraient alors en (tous sens la surface de la Chine amenaient aux igigantesques parcs aéronautiques de Chinsi fou et )de Tsingyen, une inépuisable quantité d'ouvriers ; habiles dont les capacités et le rendement industriel iétaient fort au-dessus de la moyenne européenne. ;La nouvelle de l'initiative inattendue de l'Allemagne me fit qu'accélérer les efforts des Jaunes. Au moment du bombardement de New York, les Allemands (disposaient à peine de trois cents navires évoluant dans les airs. Le total des unités qui composaient des flottes asiatiques parties vers l'est, l'ouest et le sud, devait se monter à plusieurs milliers. En outre les Asiatiques possédaient une réelle machine vo lante de combat, appelée le Niaio, engin léger et efficace, infiniment supérieur aux Drachenflieger. \ C'était, comme ces derniers, une machine montée par un seul homme, mais construite très légère- j ment d'acier, de bambou et de soie chimique, avec 1 un moteur transversal et des ailes latérales bal- ! tantes. L'aéronaute emportait un canon qui lan<;ait des projectiles explosifs chargés d'oxygène, et, conformément à la tradition japonaise, il était; armé d'un sabre. Ces aviateurs étaient tous Japo-nais et c'est un fait caractéristique qu'on avait im-posé à chacun d'eux d'être un expert à l'arme blanche. Les ailes de ces aéroplanes se terminaient, comme celles des chauves-souris, par des crampons, grâce auxquels ils s'accrochaient aux dirigeables ennemis qu'ils assaillaient. Ces légers engins étaient transportés par les escadres aérien-nes et expédiés, par terre ou par mer, sur le théâtre de la guerre. Selon le vent, ils franchissaient d'une traite des distances de deux à cinq cents milles.

Dès que fut connu le but de l'expédition que commandait le Prince Karl Albert, les essaims asiatiques prirent l'atmosphère. Aussitôt, chaque puissance commença frénétiquement à construire des dirigeables et tous les genres approximatifs de machines volantes que les inventeurs présentèrent. Ce n'était plus l'heure d'être diplomate. Les in-, jonctions et les ultimatums furent télégraphiés en tous sens, et, en quelques heures, le monde entier, affolé par la panique universelle, fut ouver-tement en guerre, une guerre des plus compli- -quées. L'Angleterre, la France et l'Italie avaient * . ouvert les hostilités contre l'Allemagne et violé la neutralité suisse. A la vue des aéronefs asiati-s ques, une insurrection hindoustane avait éclaté au Bengale, en même temps qu'une contre-révolte ; mahométane gagnait les provinces du nord-ouest et s'étendait du désert de Gobi à la Côte de Guinée. La Confédération de l'Asie orientale s'empara des sources de pétrole de la Birmanie et attaqua indistinctement l'Amérique-et l'Alle-magne. En moins d'une semaine, elle installa des chantiers de construction d'aéronefs à Damas, au Caire, à Johannesburg. L'Australie et la Nou-velle Zélande se hâtaient fébrilement de se pour-voir d'engins aériens. Cette véhémente activité offrait un aspect unique et terrifiant : la rapidité avec laquelle on pouvait produire ces. monstres. Alors qu'il fallait de deux à quatre ans pour ache-ver un cuirassé, deux ou trois semaines suffisaient

pour un dirigeable. De plus, comparé même à un

torpilleur, l'aéronat était-remarquablement simple

à établir : dès qu'on disposait des matériaux néces--

saires aux compartiments qui renfermaient le gaz,

dès qu'on possédait les moteurs, les appareils de

production dugaz et les plans, — le montage était

infiniment moins compliqué et beaucoup plus facile

que l'assemblage des parties d'un vaisseau de bois

cent ans auparavant. Or, à présent, du Cap Horn

à la Nouvelle Zemble, et de Canton à Canton parle

tour du monde, on trouvait -en tous lieux des usi--

nes, des manufactures, des ressources industrielles

infinies.

Les dirigeables allemands étaient à peine en vue des flots de l'Atlantique, et la première flotte asia-tique était à peine annoncée dans la Haute Birman nie, que le fantastique édifice du crédit et de h finance, qui avait soutenu économiquement le monde depuis un siècle, branla sur ses bases et s'écroula J Dans toutes les Bourses de la terre, ce fut une ava-lanche de titres que les porteurs voulaient vendre: les banques suspendirent leurs paiements,les affaires furent paralysées et cessèrent; par une sorte d'élar acquis, les manufactures demeurèrent actives, ache-vant les commandes de clients en déconfiture 01 massacrés déjà. Cette cité de New York, que Beri admira, se débattait, malgré toute la splendeur de ses lumières et de son mouvement, dans un kracl économique et financier, sans exemple dans l'his-toire. Le torrent des approvisionnements diminuail et, avant que la guerre mondiale eût duré quinze jours (vers le temps à peu près où le mât de for. tune fut planté dans le désert du Labrador), ii n'existait plus une ville au monde, en dehors de la Chine, où le gouvernement et les autorités locales n'eussent adopté des mesures de circonstance poui obvier au manque de nourriture et à l'encombre-ment des gens sans emploi.

La guerre aérienne, une fois déchaînée, devait presque fatalement entraîner la désorganisation sociale. Les Allemands furent les premiers à dis-cerner cette conséquence, lors de leur attaque con-tre New York; ils constatèrent qu'un, aéronat pos-sède un énorme pouvoir de destruction sur tout ce qui s'étend au-dessous de lui, mais qu'il est à peu près incapable d'occuper et de maintenir en état de soumission une position qui s'est rendue. En face de populations citadines souffrant de la débâcle économique, exaspérées par la famine, cette im. puissance relative des flottes aériennes permit néces-sairement des collisions violentes et funestes ; de sorte que, sous la menace même des aéronats évo-luant inactifs dans les airs, des troubles sanglants éclataient et la guerre civile régnait. Jamais encore i on n'avait enregistré une pareille perturbation, à moins qu'on n'en prenne comme une image ; réduite. l'attaque de quelque vaste agglomération sauvage ou barbare par un navire de guerre au XIXe siècle, ou l'un de ces bombardements navals jqui déparent l'histoire de l'Angleterre à la fin du XVIIIe siècle. Ce furent alors des destructions et ? des massacres qui laissaient vaguement prévoir les atrocités de la lutte aérienne. De plus, avant le \xxe siècle, on n'avait eu qu'un exemple, et relati-vement sommaire, avec l'insurrection de la Com-mune de Paris, en 1871, de ce dont était capable une population urbaine moderne en temps de con-flit armé.

fk Les mêlées aériennes révélèrent une autre parti-cularité qui eut son contre-coup sur le bouleverse-ment social. Les aéronats militaires ne pouvaient à peu près rien les uns contre les autres. Il leur était facile de lancer, avec les effets les plus meurtriers, une pluie d'explosifs sur tout ce qui se trouvait au-dessous d'eux. Les villes et les campagnes, les forts et les navires étaient à leur merci ; mais, à moins qu'ils fussent disposés à un abordage qui devenait un suicide, ils étaient complètement im-puissants à se causer mutuellement d'importants dommages. Le seul armement des énormes diri-geables allemands, aussi gigantesques que les plus grands transatlantiques, consistait en un canon-revolver qu'on aurait pu aisément, avec tous ses accessoires, charger surdeuxmules. En outre, quand il devint évident que la domination de l'air ne s'obtiendrait pas sans combat, lessoldats aéronautes et aérostiers furent pourvus de petites carabines à balles explosibles chargée ds'oxygène et de substan-ces inflammables. Mais, somme toute, les dirigea-bles n'étaient pas mieux fournis, en fait de cuirasse-ment et d'armement, que la plus petite canonnière. En conséquence, lorsque ces monstres devaient en venir aux prises, ou bien ils manœuvraient pour s'élever et pour dominer l'adversaire, ou bien ils s'abordaient comme des jonques, et leurs équipages combattaient en se lançant des bombes, en luttant corps à corps, tout comme au moyen âge. Les ris-ques de chavirer et de choir sur le sol équilibraient, pour l'assaillant, les chances de victoire. Aussi remarque-t-on, chez les amiraux aériens, après leurs premières expériences, une tendance crois-sante à éviter la défensive et à chercher plutôt l'a-vantage moral d'une contre-attaque.

Si, en vue des résultats immédiatement décisifs, les dirigeables se montraient insuffisants, les aéro-planes apparaissaient aussi ou trop instables,

LA GUERRE DANS LES AIRS 2QI comme ceux des Allemands, ou trop légers comme ceux des Japonais. Plus tard, il est vrai, les Brésiliens firent usage de machines volantes de type et de dimensions tels qu'elles pouvaient attaquer les dirigeables, mais ils n'en construisirent qu'un petit nombre dont ils se servirent seulement chez eux, et on n'en retrouva plus trace par la suite.

Lès luttes aériennes étaient donc extraordinaire-ment dévastatrices, et demeuraient cependant tout à fait indécises. Ce genre d'hostilités otfrait ce trait unique, de laisser chacun des belligérants exposé aux représailles de l'ennemi. Dans toutes les précé-dentes formes de guerre, sur terre ou sur mer, le vaincu était rapidement mis hors d'état d'envahir le territoire de son antagoniste et d'inquiéter ses communications. On combattait sur un front de bataille, et, derrière ce front, le vainqueur, ses ap-provisionnements et ses ressources, ses villes, ses manufactures, son capital, le pays entier, restaient en sécurité. Lors d'une campagne navale, quand il avait anéanti les escadres de l'adversaire, le vain-queur bloquait ses ports, s'emparait de ses stations de charbon et donnait la chasse à tous les navires qui menaçaient ses propres ports. Etablir un blo-cus et investir des côtes demeure dans la limite des choses possibles, mais comment bloquer et cer-ner la surface entière d'un pays ? Il faut un long temps pour construire des croiseurs, armer des corsaires, et l'on ne peut les emballer et les trans-porter subrepticement d'un point à un àutre. Dans la guerre aérienne, le vainqueur, même s'il annihi-- 2Q2 LA GUERRE DANS LES AIRS lait la flotte antagoniste, était contraint de surveil-ler toute la contrée ennemie, de découvrir et de dé-truire tous les chantiers où il serait possible de cons-truire des engins nouveaux et peut-être plus redou-tables. La nécessité impérieuse s'imposait pour lui d'emplir le ciel de dirigeables, par conséquent de les construire par milliers et de former des aéronau-tes par centaines de milliers. Un aéronat dégonflé peut aisément se dissimuler sous un hangar, dans une rue de village, dans un bois ; un aéroplane démonté est encore moins encombrant.

Dans les airs, en outre, toutes les directions mè-nent partout. Il n'y a ni passages, ni défilés, ni détroits, où l'on puisse dire d'un adversaire : « Pour assiéger ma capitale, il faut qu'il débouche par ici. » 4

Ce n'était donc par aucune des méthodes établies qu'on pouvait mettre fin aux hostilités. La flotte du parti A, comprenant un millier de dirigeables, a défait la flotte du parti B, et, évoluant au-dessus de la capitale du vaincu, menace de la bombarder si B ne capitule. Par la télégraphie sans fil, B ré-plique qu'en ce moment même une de ses escadres aériennes, composée de trois aéronefs corsaires à grande vitesse, bombarde la principale ville ma-nufacturière de A. Celui-ci dénonce comme pirates les aéronefs de B, bombarde sa capitale, se lance à la poursuite des corsaires, tandis que B, dans un état de surexcitation passionnée et d'héroïsme indomptable, se met à l'oeuvre au milieu de ses ruines, fabrique de nouveaux vaisseaux aériens et des approvisionnements d'explosifs, qui, du reste, profitent à A. La guerre devient ainsi forcément une guérilla universelle, impliquant inévitablement l'élément civil et tout l'appareil de la vie sociale. * Le monde ne s'attendait pas à ces aspects de la lutte aérienne. Nulle sagacité clairvoyante n'avait déduit ces conséquences, qui, si on les avait pré-sagées, auraient pu être réglées par la Conférence Universelle de la Paix dès 1900. Mais l'invention mécanique se développait avec une rapidité d'al-lure que ne parvenait pas à suivre l'organisation intellectuelle et sociale, et le monde, avec ses vieux drapeaux, son absurde tradition des nationalités, sa presse populaire., ses impérialismes et ses pas-sions plus populaires encore, ses bas mobiles com-merciaux, ses vulgarités et ses mensonges habituels, ses hypocrisies et ses conflits de race, fut surpris par la catastrophe. Une fois la guerre commencée, rien ne l'arrêta plus. Le fragile édifice du crédit, — qui avait des proportions que nul n'avait pré-vues, et qui avait tenu dans une dépendance réci-proque des centaines de millions d 'hommes, sans que personne s'en rendit clairement compte, — s'ef-fondra dans la panique. Partout, dans l'atmos-phère, les dirigeables évoluaient, faisant pleuvoir les bombes, détruisant tout espoir mème de relève-ment, et partout, sur terre, régnait le cataclysme économique,l'émeute et le désordre social,la famine qui exaspérait les foules sans travail. Toutes les intelligences dirigeantes et créatrices qui gui-daient les nations avaient été emportées dans le torrentueux écroulement. Les journaux et les docu-ments historiques qui survivent de cette période répètent le même récit : les villes privées de leurs approvisionnements, les citoyens affamés et chô-mant, se pressant par les rues; les administrations désorganisées, remplacées par l'état de siège ; des gouvernements provisoires et des comités de dé-fense, et, dans le cas de l'Inde et de l'Egypte, des comités insurrectionnels se chargeant d'armer les populations, de distribuer l'artillerie aux révoltés, et de fabriquer précipitamment des dirigeables et des aéroplanes.

On entrevoit cet universel tohu-bohu-, par inter-mittences, comme à travers un voile de nuages qui se déchire. C'est la dissolution d'une époque, l'anéantissement d'une civilisation qui s'était fiée au machinisme, et qui vit la machine devenir l'ins-trument de sa ruine. |

Alors que l'effondrement des grandes civilisations précédentes, celle de Rome, par exemple, avait été l'œuvre de plusieurs siècles, s'était produit phase après phase, comme un homme vieillit et meurt, le cataclysme qui anéantit notre civilisation survint tout à coup, comme la locomotive ou l'auto qui écrase le piéton, et la destruction qu'il causa fut rapide et définitive.

Les premières rencontres de la guerre aérienne furent sans doute déterminées par le désir d'appli--

LA QUERRË DANS LES AIRS 295 quer l'ancienne tactique navale, qui consistait à reconnaître les positions de la flotte ennemie et à l'anéantir. Il y eut ainsi, tout d'abord, la bataille de l'Oberland bernois ; les dirigeables italiens et français, en route pour prendre de flanc le parc aérostatique de Fr-anconie, furent assaillis par l'escadre suisse d'expérimentation, au secours de laquelle arrivèrent, plus tard, dans la journée, les dirigeables germaniques. Puis ce fut la lutte rapide entre les aéroplanes anglais du type W interhouse-- Dunne et trois infortunés aéronats allemands. Ensuite se place, dans le nord de l 'Inde, l attaque de l'établissement aéronautique anglo-hindou, qui se défendit pendant trois jours contre des for ces écrasantes, et fut finalement détruit de fond en comble.

Simultanément, commença la formidable lutte entre les Allemands et les Asiatiques, lutte connue sous le nom de Bataille du Niagara( à cause de l'ob-jet qu'avaient en vue les Jaunes dans cette affaire) et qui se transforma -en un conflit épai s sur la sur-face d'un continent. Les aéronats allemands qui purent échapper atterrirent et se rendirent aux Américains, qui les garnirent d'un nouvel équipage. Finalement ce ne fut plus qu'une série d engage-ments héroïques et impitoyables entre, d une part les Américains sauvagement résolus à exterminer leurs ennemis, et, d'autre part, les envahisseurs jaunes campés sur le rivage du Pacifique et appuyés par une flotte navale immense qui les renforçait sans cesse. Dès le début, les hostilités furent menées avec une âpreté implacable : pas de quar-tier et pas de prisonniers. Avec une féroce et ma-gnifique énergique, les Américains construisirent des aéronefs qu'ils lancèrent l'une après l'autre dan s la lutte et qui périrent dans leur choc contre les multitudes asiatiques. Toute autre activité fut subor-donnée à cette guerre et, par elle, bientôt la popu-lation entière vécut et mourut. Mais on verra que la race blanche ne tarda pas à trouver dans l'aéro-plane de Butteridge un engin qui put se mesurer contre les machines volantes des Asiatiques. 4

L'invasion jaune effaça complètement le conflit germano-américain, qui, à ce moment, disparaît de l'histoire, après avoir été, à lui seul, suffisam-, ment tragique. A la nouvelle de la destruction de New York, l'Amérique s'était levée d'un seul élan, résolue à endurer mille morts plutôt que de se soumettre à l'Allemagne. Obstinément décidés à briser toute résistance, et exécutant les plans conçus par le Prince, les Allemands s'étaient empa-rés de la ville de Niagara et de ses gigantesques < stations d'énergie électrique,avaient chassé tous les habitants et fait le vide aux environs jusqu'à Buf-falo. Aussitôt qu'ils furent informés de la déclara-tion de guerre de la France et de. l'Angleterre, ils ravagèrent aussi le territoire canadien dans un rayon de plus de dix milles. Puis, en un va-et-vient continu, comme des abeilles quittant et rejoignant la ruche, ils transportèrent sur la côte de l'Est les hommes et le matériel, quelleur flotte navale avait amenés d'Europe. *

r C'est alors que survinrent les forces asiatiques, et c'est dans cette attaque de la base allemande d'opérations que l'Orient et l'Occident se heurtè-rent pour la première fois et qu'on put entrevoir l'issue finale.

^ Une des singularités nombreuses de cette lutte aérienne provenait du secret profond dans lequel les escadres d'aéronefs avaient été préparées. Cha-que puissance n'avait eu vent que de la façon la plus vague des projets de ses rivales, et la néces-cité du secret réduisait au strict minimum les manœuvres d'expérimentation. Les constructeurs de dirigeables et d'aéroplanes n'avaient jamais su clairement quels antagonistes leurs machines au-raient à affronter, et la plupart n 'avaient même pas imaginé qu'elles auraient jamais à combattre dans les airs : ils les aménageaient uniquement pour le ' lancement de bombes explosives sur le sol. Ainsi avaient procédé les Allemands, et la flotte de Franconie ne possédait comme arme offensive que son canon-revolver installé à la proue. Ce ne fut qu'après la bataille de New \ ork qu 'on distri-bua aux hommes de courtes carabines à balles explosives.Théoriquement, les Drachenflieger cons-tituaientla véritable arme offensive; ils étaient,dé-claraÍt-on, les torpilleurs de l'air, etl'aéronaute avait pour tactique de fondre sur l'adversaire et de le cribler de bombes au passage. Mais, en pratique, ces appareils étaient d'une instabilité déplorable, et, dans les engagements qui eurent lieu, un tiers à peine réussirent à regagner le dirigeable auquel ils étaient attachés. Le reste fut démoli par les pro-jectiles ennemis, ou alla s'abîmer à terre.

Dans la flotte alliée des Chinois et des Japonais, la même distinction était faite entre les dirigeables et les machines de combat plus lourdes que l'air : les uns et les autres appartenaient à un type en-tièrement différent des modèles occidentaux, et presque tous les détails étaient dus à l'invention des ingénieurs asiatiques, —ce qui témoigne élo-quemment de la vigueur avec. laquelle ces grands peuples s'assimilèrent et perfectionnèrent les mé-thodes scientifiques européennes. Au nombre de ces ingénieurs, l'un des plus remarquables était Mohini K. Chatterjee, un condamné politique jadis attaché au parc aéronautique de Lahore.

Le dirigeable allemand avait la forme d'un pois-son, avec un avant arrondi. L'aéronat asiatique avait aussi la forme d 'un poisson, mais se rappro-chant plutôt de la raie ou de la sole que de la mo-rue ou du goujon ; le dessous en était large et plat, sans aucune fenêtre ni ouverture, excepté dans la ligne centrale. Les cabines occupaient l'axe, avec une sorte de pont-promenade au-dessus, et les alvéoles de gonflement et les ballonnets donnaient à l appareil l'aspect d'une tente cerclée, comme celle des romanichels, mais plus écrasée. L'aéronat allemand était essentiellement un ballon dirigeable plus léger que l'air. L'aéronat asiatique, à peine plus léger que l'air, glissait à travers l'atmosphère avec une vélocité beaucoup plus grande, mais avec une stabilité infiniment moindre; à la proue et à la poupe deux canons,— celui d'arrière déplus fort calibre, — lançaient des projectiles inflammables. En outre, de chaque côté, des sortes de casemates abritaient des fusiliers. Si réduit que fut cet arme-ment en comparaison de celui de la plus petite canonnière, il était suffisant cependant pour don-ner à ces engins une réelle supériorité sur les diri-geables monstres 'des Allemands. Grâce à leur vitesse plus grande, ils manœuvraient de façon à se placer derrière leur adversaire ou au-dessus. Ils s'aventu-raient même à passer impétueusement dessous, en évitant de se trouver immédiatement sous les soutes à munitions, puis, une fois cet exploit accompli, ils , pointaient leur canon, d'arrière sur l'ennemi et envoyaient dans ses compartiments à gaz des obus ! d'oxygène et des bombes enflammées.

k La force des Asiatiques ne provenait pas telle-ment de leurs dirigeables que de leurs aéroplanes. A part la machine de Butteridge, ceux-ci furent à coup sûr les plus redoutables engins « plus lourds j que l'air » qu'on ait jamais connus. Ils avaient été l inventés par un artiste japonais, et différaient beau-coup du Drachenjlieger allemand, qui procédait davantage du cerf-volant. Les aéroplanes asiatiques étaient munis d'ailes latérales flexibles curieuse-ment incurvées, pareilles à celles du papillon, in-- ; fléchies, faites d'une substance ressemblant à du celluloïd et recouvertes d'une soie aux couleurs bril-lantes. Ils se terminaient par une longue queue d'oiseau-mouche. Par les crampons qui garnissaient l'extrémité des ailes, comme des griffes de chauve souris, la machine volante pouvait harponner et déchirer lès parois des dirigeables. L'aviateur s'ins-tallait entre les ailes, au-dessus d'un moteur trans-versal à explosion, qui ne présentait aucune diffé-rence essentielle avec les moteurs employés à cette époque pour les motocyclettes légères. Au-dessous était adaptée une grande hélice. A cheval sur une selle, comme dans le monoplan Butteridge, le pilote portait, en plus .de sa carabine à balles explosibles,' un large sabre à double tranchant. Aucun de ces détails, aucune de ces disparités, n'étaient claire-ment connus de ceux qui se mesurèrent dans la monstrueuse bataille qui se livra au-dessus des grands lacs d'Amérique. i

Chaque parti engagea la lutte contre il ne savait quoi, dans des conditions entièrement nouvelles et avec des appareils qui, même en restant sur la dé-fensive, pouvaient provoquer les surprises les plus déconcertantes. Les plans d'actions combinées, les essais de manœuvres tollectives étaient bouleversés dès le premier contact, comme cela s'était passé lors des rencontres de cuirassés au siècle précé-dent. Chaque capitaine reprenait alors son action individuelle et agissait selon ses propres inspira-tions ; 1 'un voyait le triomphe dans ce que l'autre estimait un motif de fuite et de désespoir.

La mêlée aérienne de Niagara fut une série de combats particuliers bien plutôt qu'une bataille régulière.

Pour le spectateur que fut Bert, elle se présenta comme un enchevêtrement d'incidents, quelques-uns formidables, d'autres secondaires. Il n'eut pas un instant l'impression d'une action d'ensemble, d'un résultat décisif.

Longtemps avant que le Zeppelin eut repéré la position de l'épave du Vaterlancl, le Prince, par le moyen de la télégraphie sans fil, avait repris le commandement des forces allemandes. Par ses ordres, la flotte, dont les éclaireurs étaient entrés en contact avec les Japonais vers les Montagnes Rocheuses, s'était concentrée autour de Niagara et attendait son retour.

f- Bert aperçut pour la première fois les gorges du Niagara au point du jour, alors qu'il prenait part à une manœuvre hors du compartiment central. Le Zeppelin filait à toute vitesse, à une très grande hau-- I teur, et, dans le lointain, Bert discerna les eaux marbrées d'écume ; plus loin, dans la direction de l'Ouest, le grand croissant de la chute canadienne scintillait, étincelait, écumait dans les rayons hori-zontaux du soleil et envoyait vers le ciel un gron-dement ininterrompu. La flotte aérienne, station-i naire, était déployée en un immense.arc de cercle, aux extrémités pointées vers le sud-ouest, formant une longue ligne de monstres luisants ) les hélices tournaient lentement et les étendards impériaux flottaient en poupe, en arrière des appareils Mar-coni.

Dans la ville de Niagara, la plupart des maisons et des édifices restaient encore debout, mais les rues étaient désertes. Les ponts n'avaient pas été-endom-magés ; sur les hôtels et les restaurants claquaien d'immenses oriflammes, et les usines électriques étaient encore en activité. Mais alentour, on eût dit que sur la contrée avait passé un colossal coup de balai. Tout ce qui pouvait fournir abri à une attaque contre la position allemande avait été nivelé impi-toyablement. On avait fait sauteries constructions, incendié les bois, détruit les clôtures et les moissons. Les voies du monorail avaient été arrachées, et les routes débarrassées de tous les obstacles. D'en haut, l'effet de ce saccagement était fantastique. Les arbres des jeunes plantations, arrachés et brisés, gisaient à terre, comme du blé coupé par la faux. Les habitations semblaient écrasées, comme sous la pression d'un doigt gigantesque. De nombreux in-cendies brûlaient encore et de vastes espaces étaient couverts de cendres fumantes. Iciet là s'entassaient des débris de charrettes et de camions, des cada-vres de fugitifs attardés et d'animaux ; les jets des conduites d'eau rompues inondaient les ruines et formaient des ruisseaux et des mares. Plus loin, ^ dans des champs intacts et des prairies, des che vaux et du bétail broutaient paisiblement. Par delà ces parages désolés, rien n'était changé dans la campagne, mais toute la population avait fui. La ville de Buffalo était presque entièrement la proie des flammes dont personne ne tentait d'enrayer les ravages.

LA GUERRE DANS LES AIRS 3o3 »

f Pendant ce temps, les Allemands s'efforçaient apidement de transformer Niagara en un entrepôt nilitaire. Les dirigeables avaient amené là toute , me armée de mécaniciens habiles, venus d'Europe sur les transports de la flotte navale, et ils étaient i léjà à l'œuvre pour adapter tout le matériel indus-- » riel aux besoins d'un parc aéronautique. Au-des-sus du funiculaire, à l'extrémité de la Chute améri-aine, ils avaient installé une station de recharge le gaz pour les dirigeables, et, dans la partie sud, on déblayait une aire plus vaste encore, dans ce nême but. Enfin, sur toutes les usines, sur tous es hôtels, sur tous les points élevés, flottait le dra-peau allemand.

4 Lentement, le Zeppelin parcourut deux fois le aème cercle, au-dessus de cette scène, pour que le Grince, du haut de la galerie extérieure, pût se endre compte de la situation. Le dirigeable ensuite 'éleva vers le centre du croissant et transféra le )rince et son état-major, y compris le lieutenant Kurt, sur le Hohenzollern, choisi pour porter le

pavillon princier pendant la bataille prochaine. Je transfert se fit au moyen d'un câble qu'on des-endit du Hohenzollern jusque sur la plate-forme l'avant du Zeppelin dont l'équipage, installé dans î réseau extérieur de l'aéronat, salua ce départ de es acclamations. Ensuite le Zeppelin vira de bord t, décrivant une vaste courbe, vint atterrir dans Prospect Park, pour débarquer les blessés et s'ap-rovisionner d'explosifs. Pour son voyage du Labra-or, incertain du fret qu'il aurait à ramener, l'aé-ronat avait vidé ses soutes. Il lui fallut aussi réparer et regonfler d'hydrogène un de ses comparti-ments d'avant qui fuyait. ^ ,

Bert fut désigné comme brancardier, et il aida ia transporter les blessés dans le plus proche de vastes hôtels qui faisaient face à la rive cana-dienne, et où n'étaient restés qu'un portier nè v gre, deux infirmières américaines et quatre ou cin< Allemands. Ensuite il accompagna le médecin du Zeppelin dans une rue voisine,et força la porte d'un, pharmacie oùle major choisit les médicaments don .■ il avait hesoin. Au retour, ils rencontrèrent ui officier et deux hommes qui procédaient à un in ven taire sommaire des marchandises utilisables qu contenaient les magasins. La grande avenue étai complètement déserte : on avait accordé trois heu res aux habitants pour vider les lieux, et tout 1, monde, semblait-il, s'était hâté d'en profiter. Ai coin d'une voie transversale, le cadavre d'unhomm tué d'un coup de feu était appuyé contre un mur et de-ci de-là on entrevoyait des chiens errant: qui s'esquivaient. A l'extrémité de la rue, vers 1 fleuve, lé passage inattendu d'une série de voiture monorail rompit tout à coup la stagnation et 1 silence ambiants. Elles étaient chargées de tube et de tuyaux qu'on amenait aux équipes qui trans formaient Prospect Park en un arsenal aéronauti que.

Ayant réquisitionné une bicyclette dans une bov tique abandonnée, Bert l'enfourcha, et, maintenaIi en équilibre son chargement pharmaceutique,

LA GUERRE DANS I.ES AIRS 3o5 -evint à l'hôtel-hôpital. De là, on le renvoya aider a l'emmagasinage des bombes dans les soutes du Zeppelin, — besogne qui exigeait un soin minu-tieux. Il fut interrompu dans cette corvée par le commandant de l'aéronat, qui le chargea, le télé-phone de campagne ne fonctionnant pas encore, ie remettre'un pli à l'officier qui avait pris la di-rection des usines de la Compagnie Electrique. Bert devina plutôt qu'il ne comprit ces ordres don-nés en allemand, mais, ne se souciant pas de tra-lir son ignorance, il salua et partit avec l'air de savoir parfaitement où il allait. Il s'engagea dans iiverses voies et, au moment où il se demandait comment il accomplirait sa mission, son attention fut appelée vers les hauteurs de L'atmosphère par a détonation d'un coup de canon que venait de -irer le Hohenzollern et qu'accompagnaient de célestes acclamations.

, La vue étant obstruée de chaque côté par les 1 au tes façades, il céda à la curiosité, après un noment d'hésitation, et revint vers les quais. Là Micore la perspective était masquée par des arbres , toutefois ce ne fut pas sans stupéfaction qu 'il aper -jut au-dessus de Goat Island le Zeppelin, qui, quelques instants auparavant, avait encore un quart de ses soutes à remplir. Le dirigeable était parti sans compléter ses approvisionnements. Bert dev ina tout à coup qu'on l'avait oublié et alla se réfugier sous le couvert des feuillages, pour éviter qu'en l'a-percevant le capitaine du Zeppelin n'éprouvât des remords et ne revînt le chercher. Mais le désir de savoir contre quel ennemi la flotte prenait sa formation de combat fut la plus forte, et il s'a. vança jusque vers le milieu du pont de Goat Island, d'où son regard commandait tout un hémisphère de ciel. Par-dessus le tumulte scintillant de la cata-l racte, il discerna très bas sur l'horizon les pre. miers aéronats asiatiques. : j

Leur aspect étaitbeaucoup moins impressionnant que celui des aéronefs du Prince. De plus, ils avan., çaient de côté, comme pour dissimuler leur véri. table envergure, et Bert était incapable d'estimei à quelle distance ils se trouvaient. '1 j

Debout au milieu de la travée, à un endroit d'ha-bitude encombré par la cohue incessante des excursionnistes, Bert, seul dans ce désert, écarquillait les yeux. Au-dessus de lui, les flottes aériennes manœuvraient pour se gagner de hauteur ; au-dessous, les eaux bouillonnaient entre les rives.

Etrange spectateur du drame, Bert demeura là longtemps; dans sa défroque hétéroclite. Les jambes de son pantalon de serge bleue étaient enfoncées dans des bottes caoutchoutées et, sur sa tête, il portait une casquette blanche d'aérostier, trop grande pour lui : il la rejeta en arrière, pour dé- j gager sa petite figure de faubourien ahuri, au front coupé d'une cicatrice. '. i

— Bigre 1 — s'exclamait-il par intervalles.

Bert braquait les regards de tous côtés, avec force gesticulations. Deux ou trois fois, il poussa des acclamations et applaudit. Puis, à un certain moment, la terreur s'empara de lui, et, dans un galop effréné, il s'enfuit du côté de Goat Island.

Parvenues à proximité l'une de l'autre, les flot-tes aériennes, pendant un certain temps, ne cher-chèrent pas à s'attaquer. Les soixante-sept aéro-nefs allemandes se maintenaient à une hauteur de près de quatre mille pieds, formées en croissant. Elles conservaient entre elles une distance d'une longueur et demie environ, de sorte qu'une cin-quantaine de kilomètres séparaient les extrémités. Les dirigeables placés à chaque bout de la courbe remorquaient une trentaine de D rachenflieger, tavec leur pilote à bord, mais, de si loin, Bert ne pouvait les distinguer.

Tout d'abord, il n'aperçut que la première escadre des Asiatiques, appelée l'escadre méridio-nale. Elle comptait quarante aéronats qui trans-portaient, suspendues à leurs flancs, près de quatre cents machines volantes. Elle louvoya lentement à une vingtaine de kilomètres des Allemands, par le travers de leur front est. Ce ne fut pas sans "peine que Bert discerna les aéroplanes, multitude • de très petits objets, voltigeant au-dessous des |volumineux dirigeables, comme des fétus dans le Isoleil. Quant à la seconde flotte asiatique, elle res-tait encore cachée pour lui, bien qu'elle fût proba-blement visible déjà pour les Allemands, vers le nord-ouest.

Dans l'atmosphère absolument calme et sans un nuage, l'escadre allemande était montée à une hauteur immense, où les dimensions des colosses paraissaient infiniment réduites. Le croissant se détachait nettement, et, dans son mouvement vers le sud, il passa lentement devant le soleil. Chaque unité ne fut plus alors qu'une silhouette noire, et les Drachenjl ieger de petites taches sombres sur chaque aile de l'Armada aérienne.

Les adversaires ne semblaient nullement pressés d'engager la lutte. Les Asiatiques s'avancèrent très loin dans l'est, accélérant leur marche et.augmen-tant leur altitude. Ils se formèrent alors en une longue colonne et, virant de bord, revinrent, en s'élevant, sur la gauche des Allemands. Ceux-ci firent face aussitôt à cette attaque de flanc, et tout à coup de faibles lueurs indiquèrent qu'ils avaient ouvert le feu, sans aucun effet apparent, du reste. Puis, comme une poignée de flocons de neige, les Drachenflieger prirent leur vol, tandis qu'une quantité de minuscules points rouges se ruaient à leur rencontre. Tout cela semblait à Bert, non seu-lement infiniment lointain, mais singulièrement fantastique. Moins de quatre heures auparavant, il était à bord d'un de ces dirigeables, et ils lui paraissaient maintenant non pas des véhicules por-tant des hommes, mais des créatures sensibles qui évoluaient et agissaient avec un but bien dé-fini. --

Le double essor des aéroplanes se rejoignit et descendit vers le sol, comme une poignée de pé-taies de roses, — blancs et rouges, — lancés -d'une Haute fenêtre. Ils devinrent de plus en plus gros, et Bert en vit plusieurs qui, chavirés, tourbillonnaient en tombant, et disparurent der-rière les énormes nuages de fumée noire qui s'é-tendaient dans la direclion de Buffalo. Un instant, tous furent cachés dans la fumée, puis deux ou trots appareils blancs et une quantité de rouges reparurent dans le ciel clair, comme un essaim de grands papillons ; ils combattaient en décrivant de larges cercles, et ils furent bientôt hors de vue, vers Pest.

lw Une violente détonation ramena l'attention de Bert vers le zénith: le bel arroi du croissant était bouleversé et ce n'était plus à présent qu un long nuage tumultueux. L'un des monstres, en flammes à chaque extrémité, dégringola brusquement à mi-hauteur du sol ; puis il culbuta, tournant plu-i sieurs fois sur lui-même, ets'engloutit dans le chaos de fumée de Buffalo.

^ Effaré par ce spectacle, Bert, bouche bée, se cramponna plus fortau garde-fou. Pendant quelques moments —qui parurent interminables — les deux flottes, sans modification nouvelle, s avancèrent obliquement l'une vers l'autre, avec un bruit qui parvenait, aux oreilles de Bert comme un bour-donnement de moustique. Soudain, des deux côtés, plusieurs dirigeables, frappés par des projectiles dont on ne voyait aucune trace, rompirent l'ali-gnement. La colonne des aéronefs asiatiques fit demi-tour et chargea les forces allemandes, sans que d'en bas on pût se rendre compte si l'attaque avait lieu à altitude égale ou supérieure. Toute-fois la ligne allemande sembla s'ouvrir pour laisser passage aux Jaunes, et des manœuvres se dessinè-, rent dont Bert ne comprit pas l'objet. L'aile gauche de la bataille devint une danse confuse. Pendante quelques minutes, les deux lignes entrecroisées parurent si voisines qu'on eût dit, dans le ciel, un, engagement corps à corps. Puis la lutte se frag-, menta par groupes et par duels. Les dirigeables allemands commencèrent à dériver plus nombreux dans les couches inférieures de l'atmosphère. L'un d'eux fut soudain enveloppé de flammes et s'en-fuit à toute vitesse vers le nord : deux autres se laissèrent choir avec des soubresauts et des tor-tillements bizarres. En un conflit tourbillonnant, | un groupe d'antagonistes, — un allemand contre deux asiatiques bientôt suivis d'un troisième, - 1 tomba en zigzaguant vers l'est, pendant que de nouveaux assaillants jaunes abandonnaient la mé-lée pour venir à la rescousse. Un des aéronats aplatis éperonna, ou peut-être heurta par hasard, un gigantesque cylindrique et tous les deux pirouettè- 1 rent pour aller s'écraser du même coup sur le sol.

L'escadre asiatique duNord se joignità la bataille sans que Bert la vît arriver; il remarqua seule-ment que le nombre des combattants augmentait d'inexplicable façon. Ce fut bientôt une confusion indescriptible, que le vent poussait vers le sud-ouest, et qui se divisait de plus en plus en une série d'épisodes. Ici, un colosse allemand incendié lescendait peu à peu, entouré d'une douzaine l'aéronats asiatiques qui rendaient inutiles ses tentatives désespérées pour échapper au désastre. à, un autre était immobilisé et son équipage se léfendait contre un essaim de guerriers jaunes en ïionoplans. Plus loin, un dirigeable plat, que les lammes dévoraient à chaque bout, se détachait de a masse grouillante et coulait à pic.

| Dans le vaste ciel clair, ces incidents retenaient j our à tour l'attention de Bert, que les culbutes et es désastres successifs impressionnaient surtout, et, au milieu de tant d'épisodes saisissants, ce ne fut que trèslentement qu'il devina' un plan concerté Jans ces évolutions confuses.

* Les dirigeables qui tourbillonnaient à une im-mense hauteur n'étaient pour la plupart ni assail-is ni assaillants ; ils décrivaient à toute vitesse des cercles pour gagner une altitude supérieure, en échangeant parfois; des projectiles peu efficaces. \près la chute tragique des combattants qui avaient cherché à s'éperonner, on renonça de part et d'au-tre à cette dangereuse offensive, et Bert ne distin-gua plus aucune tentative d'abordage. Toutefois? les deux côtés on s'efforçait d'isoler l'antagoniste ît de l'accabler, ce qui causait un enchevêtrement continuel. Comme les Asiatiques étaient en plus grand nombre et qu'ils évoluaient avec beaucoup plus de rapidité, ils donnaient l'impression d'atta-quer sans répit leurs ennemis.

* Un groupe de biplans allemands, dans le but de dominer les cataractes et les usines, essayait de se maintenir au zénith en une phalange serrée qui les Jaunes s'acharnaient à vouloir disperser. Bert qui comparait leurs allées et venues à celles de car. pes se disputant des morceaux de pain dans ui étang, apercevait de menues bouffées de fumé( sans qu'aucun bruit lui parvînt jamais. 0

Une ombre, bientôt suivie d'une autre, glisse entre Bert et le soleil. Un bourdonnement de mo-teur le fit tressauter et il oublia instantancmen! ce qui se passait au zénith. *

Vers le sud, à cent mètres environ au-dessus des eaux, chevauchant, telles des Valkyries, les étrange." montures dont la mécanique européenne avait étc l'inspiratrice, les Japonais s'avançaient sur leurs monoplans rouges. Les ailes battaient par saccades et l'appareil montait ; elles s'arrêtaient et il des-cendait en planant. Ils s'approchèrent si prêt qu'on put les entendre s'interpeller, et l'un après l'autre,en une longue ligne, ils abordèrent dans l'es-pace libre qui précédait l'hôtel-hôpital. Mais Bert n'attendit pas plus longtemps. Au passage, un Japonais à face jaune s'était penché de son côté,et leurs regards s'étaient croisés une seconde.

Bert se jugea alors par trop en danger au milieu du pont et il prit la fuite à toutes jambes dans la direction de Goat Island. De là,caché dans les four-rés, et non sans un certain sentiment d'insécurité, il épia la fin de la bataille. ^

% ! Quand il fut persuadé qu'aucun péril ne le mena-çait plus, Bert se risqua davantage à découvert, et il constata qu'un vif engagement se poursuivait en-jlre les aéronautes asiatiques et les soldats du génie allemand qui avaient pris possession de la cité. Pour la première fois,. au cours de cette guerre, il ^assista à un combat tel qu'il se le représentait d'a-iprès les journaux illustrés de sa jeunesse. Il lui isembla que les choses redevenaient normales, lors-qu'il vit les combattants, le fusil en main, courir d'un abri à un autre. La première troupe d'aéro-jnautes s était attendue vraisemblablement à trouver la ville déserte. Ils avaient atterri dans un endroit |exposé et ils se dirigeaient vers les usines électri-ques de force motrice, quand une soudaine volée t de balles les désillusionna. Trop éloignés de leurs i machines, ils s'éparpillèrent sur la berge en contre-- ; bas, d'où ils déchargèrent leurs mousquets contre ; les hôtels et les ateliers voisins.

! „ Une seconde file d'aéroplanes rouges surgit, au-t dessus des toits et hors de la brume, dans la direc-i tion de l'est, et s'avança en une longue courbe, [comme pour observer la position. La fusillade des Allemands devint assourdissante: l'un des appareils [ se cabra violemment et alla s'écraser sur les mai. : sons.Les autres,planant comme de grands oiseaux, i se posèrent sur la terrasse de l'usine et, de chacun, s'élança une agile petite forme qui bondit vers lel parapet. 6

D'autres oiseaux aux ailes battantes, que Bert" n'avait pas vus arriver, fondirent du ciel dans la - mêlée. Le crépitement des coups de fusil lui remé-mora les manœuvres d'armée, les descriptions de . batailles dans les journaux, tout ce qui s'adaptait correctement à sa conception de la guerre.

Un essaim d'Allemands se replia, à toutes jain-. bes. Deux tombèrent, l'un qui demeura immobile, l'autre qui s'agita dans des contorsions convul-sives. Sur l'hôtel, où Bert avait aidé à transporter .. les blessés du Zeppelin, fut hissé soudain le dra- ... peau de la Croix-Rouge. *

Evidemment, malgré son apparence paisible, la ville recélait une multitude d'Allemands, qui se concentraient autour de l'usine centrale. De quelle quantité de munitions disposaient-ils? se demanda Bert. Les aéroplanes asiatiques accouraient de plus ... en plus nombreux à la rescousse : ayant achevé d'anéantir les infortunés Drachenflieger, ils cher-chaient à s emparer du parc aéronautique ébauché par les Allemands et à se rendre maîtres de leur base s tratégique, autour des stations électriques et des générateurs. à gaz. Une partie d'entre eux atterrissaient : les aviateurs alors se transformaient en redoutables fantassins et se joignaient à la ligne des tirailleurs, d 'autres planaient au-dessus du com-bat et massacraient au passage les ennemis qui s'ex-posaient à leur tir. La fusillade s'exaspérait par intermittences : après une accalmie, les salves écla--

LA GUERRE DANS LES AIRS 3 1 b taient en un grondement croissant qui s'apaisait vite. Deux ou trois monoplans, décrivant, par cir-conspection, un cercle plus élargi, vinrent passer au-dessus de l'île, et Bert, blotti dans son fourré, trembla de tous ses membres.

De temps à autre, une assourdissante détonation se mêlait au fracas de la mousqueterie, pour rap-peler à Bert que la lutte se poursuivait entre les dirigeables, mais le combat plus proche accaparait tonte son attention.

Tout à coup quelque chose dégringoladu zénith, quelque chose qui ressemblait à un baril ou à un énorme ballon de football. Cela s'écrasa, avec une explosion formidable, au milieu des aéroplanes asiatiques abandonnés sur le gazon auprès du fleuve. Les débris des appareils furent projetés en tous sens au milieu de branches d'arbres, de tour-billons de gravier et de masses de terre. Les aéro-nautes, dissimulés contre la berge,furent renversés , et une trombe d'air vint agiter la surface de l'eau.

Les fenêtres de l'hôtel-hôpital, qui, l'instant d'a-vant, reflétaient le ciel bleu sillonné d'aéronats, ne furent plus que des trous noirs.

Bang !... Une seconde chute !... Bert leva la tête et il eut l'impression qu'une infinité de mons-tres descendaient,comme un vol de vastes couver-tures que le vent gonfle, comme un tas d'énormes couvercles plats. L'enchevêtrement de la mêlée aérienne s'abaissait en tournant, comme pour se mettre en contact avec la bataille qui se livrait à terre. Les dirigeables firent alors un effet tout nouveau : ces gigantesques masses glissaient obli- t quement vers l'île, augmentant de volume-à chaque J instant, jusqu'à faire paraître petites les maisons i de la rive, étroites les cataractes, insignifiant le pont et minusculeslescombattants.Enmême temps, 1 ce fut un tumulte d'appels, de cris, de craquements, de chocs, de rontlements et de détonations. L'on aurait aisémentpu s'imaginer que ce que l'on voyait s s'envoler dans les airs étaient des touffes de plumes arrachées aux aigles noirs qui ornaient la proue. des'aéronats du Prince.

Quelques-uns des cylindriques approchèrent jus-qu'à moins de. cinq cents pieds du sol. Bert dis-. tingua facilement, sur les galeries], des soldats: allemands qui épaulaient leurs carabines, et des Asiatiques cramponnés aux suspentes ; un aéro-naute revêtu du costume d'aluminium des scaphan-driers tomba, la tête la première,, dans le fleuve. *

Pour la première fois aussi, Bert voyait de près les dirigeables asiatiques. Vus d'en bas, ils lui rap-pelaient,plus qu'autre chose, de gigantesques raquet- . tes avec des hachures en blanc et noir. Ils n'avaient pas de galeries extérieures, mais, par de petites ouvertures, sur la ligne médiane, on apercevait, des têtes d'hommes et des canons de fusils. Ces monstres combattaient, évoluant en de longues courbes ascendantes et descendantes. On eût dit des nuages qui luttaient, d'immenses baudruches qui essayaient de s'assassiner, en se poursuivant et en tournant les unes autour des autres ; un instant la scène fut plongée dans une demi-obscurité fumeuse,

Jl à travers laquelle passaient des faisceaux de rayons solaires. Les aéronats s'éparpillaient et se rappro-chaient, s'écartaient encore et s'élançaient à l'atta-que, en virant au-dessus des rapides, en s'éloignant vers le territoire canadien, et en revenant au-dessus des cataractes. Un colosse germanique prit feu,et la masse des autres s'écarta de lui et se dispersa, pour le laisser aller choir sur la rive canadienne, où il fit explosion en touchant terre. Puis le tumulte recommença et la lutte reprit. A un moment, un bruit d'acclamations lointaines s'éleva de la cité. Un second dirigeable allemand était en flammes, et un troisième, grièvement endommagé par la proue d'un antagoniste, partit à la dérive dans la direction du sud.

De toute évidence, les Allemands avaient le des-sous dans cette lutte inégale ; de plus en plus har-celés, ils semblaient combattre à présent dans le seul but d'assurer leur fuite. Les Asiatiques volti-geaient autour et au-dessus d'eux, éventraient les, compartiments, incendiaient les enveloppes, abat-taient un à un les hommes qui luttaient contre les flammes ou qui tentaientde réparerles déchirures. La bataille recula peu à peu jusqu'au-dessus de la ville, et soudain,commeà un signal donné,les Alle-mands, qui ne ripostaient plus utilement, se dis-persèrent dans toutes les directions. Aussitôt les Jaunes gagnèrent une altitude plus élevée et se lancèrent à leur poursuite. Seul, un groupe resta aux prises avec une douzaine d'aéronats japonais acharnés après le Ilohenzollern qui,sous les ordres 318 LA GUERRE DANS LES MRS du Prince, s'obstinait à défendre la positon con- il quise.

De nouveau, le combat dériva vers la rive cana- il dienne, par-dessus l'étendue du fleuve, et s'éloigna » vers l'est, jusqu'à devenir confus. Puis, il vira de i bord, et, avec de grands bonds précipités, il revint n vers Bert tout ahuri. m

Se détachant en noir contre le soleil, au-dessus » du gouffre aveuglant des Upper Rapids, il alla, l. une fois de plus, coin me un nuage orageux, obscur- * cir le ciel. Les dirigeables asiatiques,larges et plais, > se maintenaient au-dessus et en arrière de renne- ^ mi et lançaient dans ses compartiments et sur ses y flancs d'incessantes volées de projectiles qui ne ; provoquaient aucune riposte. Comme un essaim , de guêpes furieuses, les aéroplanes japonais acca-blaicnt les vaincus. Barrant l'horizon, ies adver-. saires s'approchaient de plus en plus, et soudain , deux allemands opérèrent une brusque glissade i inclinée, puis remontèrent promptement. Mais le 7 Hohenzollern avait trop souffert pour se risquer à en faire autant. Il leva faiblement le nez et pivota , subitement comme pour quitter la mêlée; des flam- , mes surgirent à l'avant et à l'arrière, et il descen- ; dit se poser obliquement sur le fleuve; il rebondit et retomba à plusieurs reprises avec d'énormes éclaboussements, se couchant tantôt sur un côté tan-tôt sur l'autre, et suivit le courant: il roulait, clapo-tait, barbotait comme un monstre vivant, s'arrêtait, repartait, avec son hélice tordue qui continuait à tourner dans l'air. Aux jets de flammes semèlèrent des nuages de vapeur : le désastre avait des propor-tions gigantesques. Comme une île aux falaises escarpées, le dirigeable,entouré de fumée, se dislo-quant, se fripant, se dégonflant, avançait, à travers les rapides, vers le fourré où Bert se tenait caché. Un aéronat asiatique, que, d'en bas, Bert put com-parer à trois cents mètres carrés de carrelage, tourna plusieurs fois en circuit au-dessus de la colossale épave, et cinq ou six aéroplanes cramoisis, dansant comme de grands moucherons au soleil, ^vinrent constater le naufrage, avant de rejoindre le ?ros de l'escadre qui, toujours combattant, s'élevait au-dessus de l'île, dans un crescendo affolant de détonations, de clameurs et de craquements. La vue était obstruée par les feuillages ; 'quelque chose s'a-battit bruyamment au milieu des arbres, derrière Bert, qui oublia bientôt la suite de la bataille pour observer l'approche du dirigeable vaincu.

Il parut un moment qu'à la pointe où les eaux se séparent le Hohenzollern allait se rompre en deux; mais alors l'arrière s'abaissa et l'hélice,dont I l'extrémité des branches à présent frappait l 'eau, ! envoya l'épave vers la rive américaine. Le courant torrentueux qui se précipitait en écumant vers la cataracte l'entraîna,et, une minute après, l'immense débris, d'où des flammes jaillirent encore en trois nouveaux endroits, s'écrasait contre le pont reliant Goat Island à la ville de Niagara, et brandissait, pour ainsi dire, un bras fracassé sous la travée j centrale. Les compartiments médians de l 'aéronat firent explosion, le pont sauta, et la masse nau-fragée, comme un grotesque estropié en haillons, chancela sur la crête de la chute, hésita devant le suicide, et disparut dans un saut désespéré.

Son avant détaché rèsta coincé contre la petite île qui forme comme un marchepied entre la berge opposée et les bois de Goat Island. *

Bert avait suivi les péripéties de la catastrophe, depuis la séparation des eaux jusqu'à la culée du pont. Puis, sans se soucier de l'aéronat asiatique, qui planait comme un immense toit sans murs au-dessus du pont suspendu, il partit à toutes jambes vers la rive nord de l'île et déboucha en face de Luna Island, sur le promontoire rocheux qui com-mande la cataracte américaine. Hors d'haleine, il demeura debout devant l'éternel et assourdissant tumulte.

Tout en bas, il distingua une sorte d'immense sac vide qui tourbillonnait dans les remous, en descen-dant rapidement la gorsre. Et cela représentait, pour lui,la flotte aérienne allemande, Kurt,le Prince, l'Europe, toutes les choses stables et familières, les forces qui l'avaient entraîné, les forces quilui avaient semblé indiscutablement devoir être victorieuses. Le sac vide s'abîmait dans les rapides, en abandon-nant le monde à l'Asie, aux peuples jaunes, à tout ce qui était terrible et étrange.

Loin, très loin, au-dessus du territoire canadien, le reste de la mêlée reculait, et fut bientôt hors de vue...

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