‹ La Guerre dans les airsChapitre 13 sur 18 · DANS L'ILE DE LA. CHÈVRE · texte numérisé non relu

DANS L'ILE DE LA. CHÈVRE

Le choc d'une balle sur le roc, à côté de lui, rappela à Bert qu'il était un objet visible et revêtu, i en partie au moins, d'un uniforme allemand. Il se réfugia de nouveau dans le sous-bois et, pendant quelque temps, il avança en se dissimulant d'arbre . en arbre, à la façon d'un poulet qui cherche à échap-per, dans les roseaux, à des éperviers imaginaires.

— Battus ! Vaincus ! Anéantis ! — murmurait-il. — Par les Chinois... les sauvages jaunes qui les pourchassent ! «. „ i

Finalement, il s'arrêta dans une touffe d arbustes, auprès d'un kiosque de rafraîchissements, fermé et abandonné, en vue de la rive américaine. Le fourré, sous les branches qui se rejoignaient et s'enchevêtraient, formait une sorte de bauge. Gîte là, Bert épiait ce qui se passait dans la ville, de 1 au-tre côté des rapides : mais la fusillade avait cessé à présent et tout paraissait tranquille. L aeronat asiatique avait abandonné sa position au-dessus du pont suspendu, et planait immobile sur la cité, couvrant de son ombre les alentours- de l'usine où s'était livré le combat. Le monstre avait un air de suprématie calme et sûre, et à sa proue pendait, en longs plis ondulants, altier et ornemental, le pavillon, rouge, noir et jaune, de la grande alliance : le Soleil Levant et le Dragon 1 Au delà, vers l'est, mais à une altitude supérieure, planait un second aéronat; et Bert, reprenant bientôt courage, glissa la tète entre les branches, tendit le cou, et aperçut, contre le soleil couchant, un troisième vaisseau aérien. ^

— Sapristi !... Vaincus et pourchassés !...

Qu'est-ce" que ça va devenir ?

Il sembla d'abord que toute lutte fût terminée, bien qu'un drapeau allemand flottât encore sur un édifice démantelé. De même .l'étendard blanc, hissé sur 1 usme, y demeura pendant tous les événements qui se déroulèrent ensuite.

Un crépitement de coups de feu retentit. Des soldats allemands arrivèrent en courant, et dispa-rurent parmi les maisons; puis ce furent deux mécaniciens en costume bleu, poursuivis par trois guerriers japonais. Le premier des fuyards était svelte et grand, et galopait légèrement et vite; le second, court et trapu, détalait comiquement par sauts et par bonds, ses petits bras ronds repliés à ses côtés, et la tête rejetée en arrière. Les Japonais filaient bon train, bien que gênés par leur uniforme et leur casque de cuir et de métal.

Le petit homme trébucha : Bert haleta, devinant | .. * me nouvelle atrocité. Celui des Japonais qui suivait e fuyard de plus près gagna trois pas sur lui et se rouva à portée pour lancer un coup de sabre, que 'Allemand évita par un bond en avant.

La poursuite continua sur une douzaine de nôtres ; le Japonais leva son arme encore et l'a-jattit, et Bert, à travers le fleuve, entendit un bruit ;emblable à un mugissement, au moment où le uyard tomba. Le sabre se releva une fois, deux ois, sur le malheureux qui se tordait à terre en 'ssayant en vain de se préserver avec ses mains endues.

\ — Oh ! c'est trop ! — s'écria Bert, pleurnichant )resque.

I Le Japonais frappa une quatrième fois et reprit sa course lorsque ses deux camarades le rejoignirent. lais l'un d'eux s'arrêta, et, ayant sans doute per-u quelque mouvement, il frappa aussi l'Allemand de plusieurs coups de sabre.

f — Oh ! oh ! — gémissait Bert, chaque fois que l'arme s'abaissait.

* Il s'enfonça davantage dans le buisson et demeu-ra immobile. Bientôt, la fusillade éclata de nouveau, ~uis tout, même l'hôpital, redevint calme.

| Des Asiatiques sortirent des maisons, remettant ~es sabres au fourreau, et se dirigèrent vers les lébris des aéroplanes. D'autres parurent, roulant les appareils indemnes, à la manière de. bicyclet-tes ; ils sautèrent en selle, les ailes battirent, et ils ^'envolèrent. A l'horizon, vers l'est, trois aéronats 'élevèrent, montant vers le zénith, tandis que 324 LA GUERRE DANS 1 ES AIIlS celui qui planait au-dessus de la ville déroulait sur l'usine une longue échelle de corde où grimpèrent quelques hommes.

Longtemps, comme un lapin qui, de son terrier, contemple un rendez-vous de chasse, Bert observa ce qui se passait sur l'autre rive : des Asiatiques pénétraient dans les habitations qu'ils incendiaient l'une après l'autre, comme il s'en rendit compte presque aussitôt. Dans les usines, de sourdes déto-nations éclataient. Pendant ce temps, les dirigeables et les aéroplanes arrivaient de toutes parts ; un tiers de la flotte des Jaunes fut bientôt réuni au-dessus du Niagara. Immobile, engourdi même, sous l'abri du fourré, Bert les épiait : ils évo-luaient, se rangeaient, échangeaient des signaux, et reprenaient à bord les troupes débarquées. Enfin ils se remirent en route dans la direction du soleil flamboyant à l'ouest, vers le quartier-général , au-dessus des puits de pétrole de Cleveland. Ils dimi-nuèrent peu à peu dans la distance et disparurent, le laissant seul, autant qu'il pouvait le supposer, — le seul être vivant dans un monde de ruinas indescriptibles. Bert, après que le ciel fut vide, resta longtemps bouche bée et les yeux écarquillés.

— Ouf 1 — fit-il enfin, comme s'éveillant d'un mauvais rêve.

Le sentiment de désolation et de malheur qui l'emplissait dépassait les limites de sa personne. Il lui semblait que le crépuscule de sa race com-mençait.

LA GUERRE DANS LES AIRS 3a5 if Bert, tout d'abord, n'envisagea pas sa situation ». d'une façon précise et définitive. Il avait, en un

temps si court, assisté à tant d'événements, où ses

propres efforts avaient compté pour si peu, qu'il

était. devenu passif et résigné. Le dernier projet laissé à son initiative avait été de parcourir les plages anglaises en costume de soi-disant dervi-che, pour dispenser à ses contemporains des dis-tractions raffinées. Le destin, annulant sa décision, / avait jugé bon de l'expédier dans d'autres direc-tions, l'avait ballotté de lieu en lieu, pour le lâcher soudain sur ce.roc, entre les cataractes. Il ne vint pas immédiatement à l'esprit de Bert que c'était son tour de jouer, à présent; une impression bi-zarre l'égarait, l'impression que cette fantasmago-rie s'achèverait comme un cauchemar, que bientôt, à èoup sûr, il se retrouverait dans l'atmosphère quotidienne de Bun Hill, avec Edna et Grubb ; que le rugissement et le scintillement de l'eau cou-rante allaient s'effacer, comme sur un rideau, après la représentation cinématographique, et que les choses coutumières et familières reprendraient leur cours. Comme ce serait intéressant de racon-ter dans quelles circonstances il avait vu le Nia-gara !

Les paroles de Kurt lui revinrent en mémoire : « Des êtres arrachés à ceux qui les aiment... Les foyers dévastés... des êtres pleins de vigueur, de souvenirs, doués de mille qualités agréables, mourant de faim, écharpés, anéantis.

Il se demanda, incrédule, si tout cela était vrai, m tant il éprouvait de difficulté à y croire. Là-bas, tout là-bas, était-il possiblè que Tom et Jessica fussent dans une aussi terrible extrémité, que la h petite boutique de fruiterie ne fût pas ouverte, avec * Jessica servant respectueusement les clients, sti- ® mulant Tom en de brefs apartés, et veillant au départ ponctuel des livraisons ?

Quel jour de la semaine était-ce? Il ne le savait i plus. Peut-être dimanche? Alors, ils devaient être à l'église... à moins qu'ils ne fussent cachés aussi -dans des fossés. Qu'était-il arrivé au propriétaire, * le boucher? Et à Butteridge, et aux baigneurs de la «. plage de Dymchurch? A Londres, également, des <1 événements inouïs s'étaient accomplis, comme il l'avait appris de Kurt... Un bombardement ! Mais n qui avait bombardé la ville? Tom et Jessica étaientils traqués, eux aussi, par d'étranges guerriers j an - *■ nés aux yeux mauvais, brandissant de grands sa- b bres nus ? Il voulut se représenter tous les aspects „ possibles du désastre, mais un seul s'offrait, qui éclipsait les autres. Avaient-ils à manger ? Cette ^ question le hantait, l'obsédait. ^

— Si l'on a très faim, peut-on manger des rats? >

L'accablement particulier qui l'oppressait ne provenait pas tant d'une anxiété patriotique que de • la faim ; évidemment, il se sentait très affamé.

Après un instant de réflexion, il se dirigea vers „ le kiosque situé non loin du pont écroulé. }

— Il doit bien s'y trouver quelques vivres...

Il en fit le tour deux fois, et s'attaqua aux vo-lets, avec son couteau de poche d'abord, et ensuite avec un solide piquet de bois. Finalement, un des Ivolets céda ; il acheva de l'arracher et passa sa tête f* à l'intérieur.

% — Bon, il y a de la boustifaille !

! Après avoir fait sauter le crochet du second vo-let, il entra et se mit en devoir d'explorer l'établis-sement. Il y découvrit plusieurs flacons de lait stérilisé, des bouteilles d'eau minérale, deux énor-mes boîtes de biscuits, un grand bocal de gâteaux éventés, des. cigarettes en quantité mais trop sè-ches, quelques boites de viande et de fruits conser-vés, et des assiettes, des couteaux, des fourchettes, 4des verres pour plus de cinquante personnes. Il y avait aussi un buffet en zinc, mais il ne sut en couvrir le cadenas.

4» — En tout cas, je ne mourrai pas de faim avant quelque temps, —se dit-il, et, assis sur le -siège du comptoir, il se régala de biscuits et de lait. Après j quoi, il ressentit une béatitude parfaite.

— Ça fait plaisir, après tout ce que je viens de passer ! — murmura-t-il, sans cesser de mâcher, et ien reluquant tous les coins de la salle. —Sapristi! |quelle journée !

Avec ses souvenirs récents, une sorte d'ahuris-sement l'envahit.

1 — Nom d'un chien ! Quelle bataille ! Quel mas-sacre 1... Les pauvres diables ! Pas un d'épargné !... Les dirigeables., les aéroplanes et tout le reste ! Qu'est devenu le Zeppelin ?... Et le malheureux Kurt ?... C'était un bon type!

Un vague souci des destinées de L'Empire Bri-tannique lui traversa l'esprit. **

— Qu'est-ce qui se passe aux Indes, en ce moment ?

Puis, ce fut le tour d'une préoccupation d'ordre plus pratique. *

— Est-ce que je trouverai ici un instrument pour ouvrir ces boîtes de conserves ?

Après avoir festoyé, Bert alluma une cigarette, et médita. 't

— Je me demande où sont passés Grubb et les autres; oui, je me le demande, — fit-il tout haut. Et je me demande aussi s'ils s'inquiètent de moi.

Il en revint à sa propre situation.

— Je vais être obligé sans doute de faire un petit stage ici.

Il essaya de se persuader qu'il était à l'aise et en sécurité ; mais bientôt, l'indéfinissable inquié-tude de l'animal sociable, abandonné dans la soli-tude, le tourmenta. Il éprouvait le besoin de regar-der par-dessus son épaule, et, pour échapper à cet énervement, il décida d'explorer le reste de l'île.

Cen'est. que très lentement qu'il se-rendit compte des particularités de sa position, et comprit que la

LA GUERRE DANS LES AIRS 32Q ) chute de l'arche qui reliait l'île à la rive le sépa-i rait complètement du reste du monde. Il ne cons-tata le fait que lorsqu'il se retrouva à l'endroit où la \ proue du Hohenzollern était échouée, et qu'il revit [ le pont délabré. Même alors, son esprit n'en fut [ pas autrement frappé. Ce n'était qu'un fait déplus I au milieu d'une innombrable quantité de faits i extraordinaires et inévitables. Il contempla un I long moment les cabines démantelées du dirigea-- 1 ble et ses toiles déchiquetées, sans jque l'idée lui [ vînt qu'il pût s'y trouver des créatures vivantes, I tant l'épave était tordue, ,brisée -et chavirée. Puis i ses regards parcoururent l'étendue du ciel : un i nuage de brume enveloppait l'horizon ; pas un i aéronat n'était en vue ; une hirondelle fit un brus-- ) que crochet dans son vol pour happer une invisi-ble victime.

& — C'est comme un rêve, — répétait Bert.

* Le spectacle des rapides captiva ensuite son attention.

r — Quel boucan ! Ça gronde, ça roule, ça écla-bousse, toujours, toujours... Ça ne cesse jamais...

Là-dessus ses préoccupations prirent un tour plus personnel.

— Dans la circonstance, qu'est-ce que je dois faire?... Pas la moindre idée...

& Il pensait surtout que, quinze jours auparavant, il était encore à Bun Hill, sans projeter le plus pe-- \ tit voyagé, et qu'à présent il se voyait là, entre les ') cataractes du Niagara, au milieu de la dévastation y et des ruines causées par la plus grande bataille V i aérienne du monde ; il songeait qùe, dans l'inter-valle, il avait passé par-dessus la France, la Bel-gique, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Irlande, par-dessus des terres et des mers... C'était une réfle-xion intéressante, précieuse comme sujet de con-versation, mais sans grande utilité pratique. i

— Comment diable décamper d'ici?... Où est la sortie?... S'il n'y en a pas, sale histoire !... Je crois bien, — fit-il, après quelques minutes de médita-tion, — que je me suis fourré dans un joli guêpier en franchissant ce pont... En tous cas, ça m'a évité de tomber sous la patte de ces satanés Japo-nais.... Ils n'auraient pas fait de cérémonie pour me couper la gorge, à coup sûr ! Pourtant...

Il résolut de retourner à la pointe de Luna Island. De là, immobile, il surveilla la rive canadienne, les décombres des hôtels et des maisons, les arbres abattus du Victoria Park, qui se détachaient à pré-sent sur les teintes roses du couchant. Pas un être humain n'était visible dans ce tableau d'aveugle destruction. Il revint de l'autre côté, face à la rive américaine, passa devant l'épave du Hohenzollern, entra dans le Green Islet, observa l'irréparable brè-che du second pont et les torrents d'eau qui bouil-lonnaient au-dessous.

Vers Buffalo, la fumée montait encore, épaisse, et, aux environs de lagare de Niagara, les bâtiments flambaient violemment. Tout était désert, tout était calme. Dans une allée de l'avenue, sur la chaussée, gisait un morceau d'étoffe d'où -sortaient des bras et des jambes... ^

LA GUKRHE DANS LES AIRS 331 , — Un coup d'œil aux alentours, maintenant, — dit Bert, et, prenant un sentier qui suivait le milieu de l'île, il découvrit bientôt la carcasse de l'un des monoplans asiatiques qui avaient chaviré pendant la lutte où le Hohenzollern succomba. % La machine avait évidemment opéré une chute verticale et elle était demeurée à demi suspendue dans un groupe d'arbres; ses ailes tordues et rompues, ses étais disjoints s'enchevêtraient dans les branchages fracassés, et la pointe avant était fichée dans le sol. A quelques pas de là, dans les feuillages, l'aviateur se balançait lugubrement, la tète en bas, mais Bert le remarqua seulement en se remettant en marche. Le soleil venait de se coucher, le vent soufflait à peine, et, dans l'obscu-rité et le silence crépusculaires, cette face jaune à l'envers n'était guère une découverte tranquillisante. Une branche cassée avait transpercé le thorax de l'homme, et il était resté accroché ainsi, les mem-bres tendus vers la terre, en des contorsions gro-tesques. Dans sa main il serrait, avec l'étreinte de la mort, une carabine courte et fine.

r Bert demeura cloué sur place, les yeux fixes. Puis, secouant sa stupeur, il s'éloigna, jetant de 'fréquents regards en arrière. Bientôt, parvenu à rune clairière, il s'arrêta.

^ — Nom d'un chien ! — marmonna-t-il. — Je n'ai aucune sympathie pour les cadavres... J'aime-rais mieux, ma foi, que l'individu fût vivant. I- Il n'avait pas voulu s'engager dans le sentier où pendait l'Asiatique, et maintenant il aurait 4. » préféré ne plus avoir d'arbres autour de lui; il se serait senti plus à l'aise auprès du grondement sociable et des éclaboussements des rapides.

Sur le bord du fleuve, dans un espace libre cou-vert de gazon, il rencontra un autre aéroplane qui lui parut à peine endommagé. On eût dit que le grand oiseau était descendu doucement se poster là, légèrement penché, avec une aile. enTair. Au-cun aviateur, mort ou vivant, ne se trouvait auprès. Il reposait là, abandonné, et l'eau clapotait sur l'extrémité de sa longue queue.

Bert, à l'écart, scruta longuement les ombres sous les arbres, s'attendant à voir l'aéronaute ou son cadavre. Avec circonspection, il s'approcha, examina les ailes étendues, le large volant de direction et la selle vide, mais il n'osa pas y tou-cher.. ^ - — Personne, ici... Dommage que l'autre ne soit, pas tombé ailleurs, — fit-il.

Dans un remous auprès d'une roche, il aperçut quelque chose qui surnageait, et il se sentit attiré par une curiosité involontaire. Qu'était-ce ?

— Sapristi ! encore un? — cria-t-il. M

Fasciné malgré lui, il se dit que ce devait être ? le second aéronaute, atteint d'une balle pendant la ; bataille et dégringolé de sa selle avant d'avoir pu atterrir. Il fit un effort pour s'en aller, mais il re- ; marqua soudain qu'avec une branche il pourrait repousser dans le courant cet objet désagréable. Il ne resterait plus qu'un seul cadavre pour le tour-menter, et peut-être parviendrait-il à s'en accom-

X LA GUERRE DANS LES AIRS 333 moder. Il hésita, puis, avec un certain émoi, il se força à mettre son projet à exécution. Il coupa une gaule dans les buissons, revint vers les rochers et grimpa sur une pointe, à portée du remous. L'obscurité s'épaississait, les chauves-souris com-mençaient à voleter, et il était trempé 'de sueur. * Avec sa gaule, il essaya de harponner l'uniforme bleu, manqua son coup, essaya encore, quand le tourbillon ramena le cadavre, et il réussit à le pous-ser vers le large. A ce moment, le corps se retourna, une tête blond doré apparut... c'était Kurt ! ^ C'était Kurt, mort, le visage livide et calme. Im-possible de se méprendre. Il y avait encore assez de lumière pour permettre de le reconnaître. Le courant s'empara de lui, et, dans cette rapide em-prise, Kurt parut s'allonger paisiblement, comme on s'étend pour se reposer. Un sentiment d'infinie détresse accabla Bert quand le corps disparut vers la cataracte.

* — Kurt ! — appela-t-il. — Kurt 1 Je ne l'ai pas fait exprès 1 Je ne savais pas que c'était vous ! Kurt ! ne me laissez pas, ne m'abandonnez pas ! '$ Écrasé par la solitude et la désolation, il ne ré-sista plus. Debout sur la roche, dansl ombre épais-sie du soir, il pleura et gémit passionnément, com-me un enfant. L'anneau de la chaîne qui le rete-nait au monde de par delà les rives semblait s être rompu. Comme un enfant dans une chambre obs-cure, il avait peur, et, sans honte, il cédait à son effroi.

Les premières ténèbres l'enserraient. Le sous-bois était plein maintenant d'ombres inquiétantes. Toutes choses autour de lui devinrent étranges et insolites, avec cette touche subtile jde fantasque qu'on observe parfois dans les rêves.

— Bon Dieu ! — fit-il. — C'est plus que je n'en puis supporter ! |

Il quitta les rocs de la berge et s'assit sur le gazon; soudain un chagrin immense de la mort de Kurt, de Kurt le bon, s'ajouta à son affliction, et ses gémissements se changèrent en sanglots éperdus. Il se coucha de tout son long et serra ses poings impuissants.

— Oh ! cette guerre ! — grondait-il. — Quelle infecte abomination ! Oh ! Kurt, lieutenant Kurt!... J'en ai assez, j'en ai assez, j'en ai eu mon compte, et plus qu'il ne m'en faut... Il n'y a pas de bon sens au monde, tout ça est idiot... La nuit arrive. Il va me hanter !... Oh ! non, il ne peut venir me hanter... Il ne peut pas I... Ou bien, s'il vient, je me jette à l'eau. à

Bientôt, il se reprit à parler à mi-voix.

— Il n'y a pas de motif d'avoirpeur, réellement... rien que l'imagination. Pauvre Kurt... il se doutait bien qu'il n'y couperait pas... un pressentiment... Il ne m'a pas donné sa lettre, ni le nom de la dame... C'est bien ce qu'il disait: des gens séparés de ceux qui les aiment, partout... Tout juste ce qu'il disait... Et moi, je suis ici, abandonné; à des milliers de lieues de Grubb, d'Edna, de ceux que je connais, comme une plante arrachée avec ses racines... Et toutes les guerres ont toujours été I comme ça, seulement je n'avais pas la jugeotte de m'en rendre compte... toujours comme ça... Des malheureux qui vont mourir n'importe où... Et personne n'a le bon sens de le comprendre, de s'en émouvoir et de l'empêcher... Et moi qui me figu-rais que la guerre était une chose magnifique !... Bon Dieu !... Et ma pauvre Edna, c'était une bonne fille, certes ! Je me souviens d'une partie de bateau avec elle, à Kingstown... Eh bien ! malgré tout, je parie que je la re ver rai... et ce ne sera pas ma faute, si je n'y réussis pas.

Tout à coup, au moment où il formulait cette héroïque résolution, Bert resta pétrifié de terreur. Dans l'herbe, quelque chose rampait vers lui. Quelque chose rampait, s'arrêtait, repartait, invisi-ble dans l'herbe épaisse. La nuit était toute frisson-nante d'horreur... Pendant un long moment, rien ne bougea. Bert n'osait même pas respirer... Mais pourquoi aurait-il peur ? Ce ne pouvait être dange-reux... pas assez gros...

Soudain, d'un seul élan, cela se précipita sur lui, avec un miaulement plaintif et la queue droite. C'était un jeune chat, menu et décharné, qui frot-tait sa tête contre les jambes de Bert, en ronron-nant.

— Sapristi, minet, tu m'as fait une rude peur,dit Bert, sur le front de qui ruisselait une sueur froide. 331i LA GUEUHli MANS MIS AII18

Bert passa la nuit assis, le dos contre un arbre, et le chat dans ses bras. Il était incapable de pense; ou de parler de façon cohérente, tant il se sentait l'esprit harassé. Vers l'aube, il céda au sommeil.

Il se réveilla tout engourdi, mais quelque peu ragaillardi. Sous sa veste, le chat dormait, tran-quille et rassurant; aucune terreur ne hantait pins les arbres.

Il caressa l'animal qui dressa la tête avec un ronron.

— Tu veux du lait, une bonne assiettée de lait, hein ? — fit Bert. — Et ma foi, moiaussi, je casse-rais bien une croûte.

S'étirant et bâillant, il se releva, le chat sur son épaule, et, du regard, il scruta les alentours, tan-dis qu'il se remémorait les événements de la veille.

— Va falloir se débrouiller, — opina-t-il.

En allant vers les arbres, il se trouva en face du cadavre de l'aéronaute. Le spectacle était loin d'être aussi horrifiant que la veille, au crépuscule. Les membres avaient perdu leur raideur, et le fusil avait glissé jusqu'à terre. Cramponné à l'épaule de Bert, le chat se frottait contre sa joue.

Le mieux que nous ayons à faire, minet, c'est d'enterrer l'épouvantail, — dit Bert, qui regarda autour de lui le sol rocailleux. —Nous n'avons pas besoin de sa compagnie.

Il hésita à se diriger vers le kiosque.

Le chat continuait à lui frotter affectueusement la joue avec son petit museau, et bientôt il lui mor-dilla l'oreille.

> — Allons d'abord déjeuner, — décida Bert, en caressant l'animal, et en tournant le dos au cadavre.

Il fut surpris de trouver la porte du kiosque ouverte, bien qu'il eût la certitude de l'avoir close lu loquet. Il remarqua aussi, sur la table, quelques assiettes salies qui n'y étaient pas la veille. Les charnières du couvercle qui fermait le coffre de fer-blanc étaient dévissées.

— Suis-je bête! Je m'escrimais après le cadenas, sans savoir que le couvercle ne tenait pas !

i l Le coffre évidemment servait jadis de glacière ; r mais il ne contenait plus que les restes de cinq ou six poulets rôtis, et aussi une substance indéfinis-sable qui avait dû être du beurre et qui exhalait une codeur singulièrement répugnante. Bert rabaissa

rès soigneusement le couvercle.

* il Il versa un peu de lait dans une soucoupe et s'as-sit pour regarder la petite langue rose du chat qui apait activement le liquide. Puis, il procéda à l'in-ventaire exact de ses provisions. Il disposait de six laçons de lait pleins et un entamé, soixante bou-teilles d'eau minérale, une grande quantité de sirops, environ deux mille cigarettes et plus de cent cigares, neuf oranges, dix boîtes de-bœuf conservé, dont une entamée, deux caisses de biscuits, onze gâteaux au raisin, six quarterons de noix, cinq pots le compote de pêches conservées. Il inscrivit tout cela sur une feuille de papier. 338 LA. GUERRE DANS LBS AIRS

— Pas des tas de mangeaille solide, — observa-t-il, — mais bah! il y en aura bien pour une quin-zaine, et on ne sait pas ce quipeutarriveren quinze jours. 1

Il remplit une seconde fois la soucoupe du chat, 1 lui donna une tranche de bœuf, puis, avec l'ani- i mal bondissant autour de lui, la queue droite, il j partit pour revoir le Hohenzollern. Dans la nuit, I l'épave avait changé de place et paraissait à pré- i sent plus inextricablement -échouée contre les i rochers de l'Ile Verte. i

Bert examina un moment l'arche rompue du pont, j puis, par delà le fleuve, son regard contempla la désolation de la ville saccagée. Rien n'y semblait i vivant qu'une bande de corbeaux, affairés autour i du mécanicien massacré par les Asiatiques. Plus loin, sans qu'ils les aperçut, des chiens hurlè-rent. " r

— Mon vieux minou, faut absolument trouver le moyen de décamper de ce sale trou. Au train t dont tu vas, notre provision de lait ne durera pas i longtemps... En tout cas, il y a de l'eau, et ce n'est 1 pas de soif que nous mourrons, — fit-il, regardant 1 l'avalanche liquide. t

Il commença une exploration méthodique de l'île, 1 et arriva bientôt devant une barrière fermée à t clef. Il l'escalada et descendit un vieil escalier de bois construit au flanc de la falaise. A chaque mar-che le grondement des eaux devenait plus formi-dable. Au bas, Bert, avec un tressaillement d'es- 1 poir, découvrit un sentier qui menait, parmi les i ( rocs, au pied de la gigantesque Cascade Centrale. ^ Peut-être était-ce là l'issue ?

Mais le sentier aboutissait seulement à la Cave des Vents. Après avoir passé un quart d'heure f dans cette atmosphère étouffante et assourdissante, oaplati contre la paroi rocheuse, devant la masse n presque solide de la chute, Bert, à demi stupéfié et déçu, revintsurses pas. En remontant le vieil esca-lier de bois, il entendit comme un bruit de bottes sur les graviers au-dessus de lui. Ce ne devait être ! qu'un écho, pensa-t-il, et, en effet, quand il attei-gnit le haut, l'endroit était absolument désert.

Accompagné du chat qui gambadait près de lui, ; il se remit en route et parvint à un autre escalier qui grimpait contre un rocher surplombant, d'où lia vue s'étendait en enfilade sur l'immense majesté verte de la Chute du Fer achevai. Il demeura là : quelque temps en silence.

— On ne s'imagine pas qu'il puisse y avoir tant d'eau... Tout ce boucan, ça vous porte sur les nerfs, à la fin !... On dirait une foule qui crie... on dirait * des gens qui trépignent... Ça ressemble à tout ce f qu'on veut bien se figurer, — grogna-t-il, en s'é-loignant. — Il va falloir tourner dans cette île mau-i dite, tourner, tourner, tourner... sans en sortir,— a murmura-t-il, lugubrement.

.•$*- Bientôt, Bert se retrouva devant le moins endom-- ,rmagé des aéroplanes asiatiques. Il s'arrêta, et le * chat flaira l'engin.

— C'est la panne !

Il leva soudain la tête, avec un sursaut convulsif.

Deux personnages de haute taille s'avançaient lentement vers lui, du milieu des arbres. Ils étaient couverts de loques roussies etsouillées. L'un boitai! j; et avait la tête entourée de bandages. L'autre, quiij marchait un peu en avant, conservait l'altière atti-tude qui convient à un prince, malgré son bras ens écharpe et un côté de la face dévoré par une bru lure à vif. C'était le Prince Karl Albert, l'Alexan-dre allemand, le Paladin de la guerre. L'homme qui l'accompagnait était l'officier à tête d 'oiseau è dont Bert avait un moment usurpé la cabine à boror du Vaterland.

Avec cette apparition commença pour Bert une nouvelle existence. Il cessa d'être le représenta nti solitaire de l'humanité, dans un univers vaste , vio-t lent et incompréhensible, et il devint une fois de; plus une créature sociable,un homme dans un monde J qui contenait d'autres hommes. D'abord, les deux, nouveaux venus parurent terribles, puis ils furenti agréables et désirables comme des frères.isétaient¡ dans le même cas que lui, aussi embarrassés, et' abandonnés sans ressources dans l'île. Qu'impor-tait que l'un fût un prince et tous deux des sol-l dats étrangers, et même qu'ils fussent l'un en l'au-tre incapables de parler couramment l'anglais? Chez Bert le sentiment naturel de la liberté l'empêchait généreusement de songer à tout cela,et assurément i

LA GUERRE DANS LES AIUS 341 les flottes asiatiques avaient fait table rase de tou-tes ces triviales différences.

— Eh bien! Pas possible! Comment diable vous-trouvez-vous ici ? - s'écria-t-il, bon enfant. e — C'est l'Anglais qui nous a apporté la machine Butteridge, — expliqua l'officier au profil d'oi-seau, et, sur un ton horrifié, en voyant s'avancer Bert : — Saluez! — commanda-t-il, et, plus fort encore, il répéta : — Saluez !

— Oh! là! là! — fit Bert, qui s'arrèta, en pro-nonçant, à mi-yoix, un commentaire plus énergi-jtque.

Les yeux fixes, il salua avec gaucherie, et fut immédiatement transformé en un ètre masqué et sur la défensive, avec qui toute coopération deve-nait du coup impossible.

Pendant un instant, les deux aristocrates moder-nés et perfectionnés considérèrent ce difficile pro-blème qu'est le citoyen anglo-saxon, ce citoyen ambigu qui, obéissant à quelque loi mystérieuse de son être, refuse de s'enrégimenter et de se démo-cratiser. Bert n'était en aucun sens un objet es-thétique, mais, chose inexplicable, il avait un aspect solide. Le complet de serge laissait voir maintes traces d'usure, et les entournures trop larges fai-saient paraître l'homme plus robuste qu'il n'était en réalité. Sur la tête, il avait une casquette blanche de soldat allemand, beaucoup trop grande pour lui. Son pantalon faisait la vis autour de ses jambes, et il en avait enfoncé le bas dans les cour-tes bottes de caoutchouc, héritées de l'aéronaute blessé. De pied en cap, il avait l'air d'un inférieu - encore que d'un inférieur peu commode, et insii tinctivement ils le haïssaient.

Le Prince indiqua du doigt la machine volant et prononça, en mauvais anglais, quelques mot que Bert prit pour de l'allemand.

Il le donna à entendre.

— amme!' Kerll Stupide imbécile! — éllonç 1 l'officier au profil d'oiseau, du milieu de ses ban dages.

Pour la seconde fois, le Prince tendit vers l'après pareil sa main valide.

— Fous comprenez cette Drachenflieger ?

Bert parut se mettre à la hauteur de la situation

Il se tourna vers la machine. Les habitudes d) Bun Hill reprirent le dessus.

— C'est une fabrication étrangère, — expliquer t-il évasivement.

Les deux Allemands se concertèrent.

— Fous êtes un... expert ? — questionna 1 Prince.

— On fait la réparation, — répondit Bert, ave exactement le même accent que Grubb.

Le Prince fouilla son vocabulaire :

— Ça, c'est bon pour foler ? — demanda-t-encore.

Bert se mit à réfléchir en se grattant le menton

— Faudrait voir, — fit-il prudemment. — On 1'I plutôt malmené.

Il eut entre les dents un sifflement, imité auss-de Grubb, plongea ses mains dans les poches de p :son pantalon et s'approcha de l'appareil. Grubb /.mâchonnait toujours une chique, mais Bert ne chi-rquait qu'en imagination.

— Il y a trois jours d'ouvrage là-dessus, —rumi-iina-t-il.

|p L'idée lui vint alors qu'il y avait peut-être quel-que chose à tirer de cette machine. Sans doute, :l'aile qui portait sur le sol était hors d'usage : les itrois traverses qui la maintenaient rigide s'étaient brisées en heurtant l'arête du rocher, et l'on pou-vait supposer aussi que le moteur avait quelques graves avaries.Le crochet de l'aile endommagée était )tordu. A part ces anicroches, on ne découvrait pas Ide dégâts irréparables. Bert se gratta à nouveau a joue, puis son regard parcourut l'étendue enso-leillée des Upper Rapids.

^ — Réparation à forfait... Je m'en charge, — conclut-il.

De nouveau, tandis que le Prince et l'officier l'ob-iservaient avec gravité, il examina attentivement la machine. A Bun Hill, Bert et Grubb avaient prati-- Í qué, sur une vaste échelle, une ingénieuse méthode :de réparations, pour leur stock de machines de louage. Ils procédaient par substitution. Une biey-- : dette trop visiblement disloquée pour être offerte ïen location constituait encore un capital précieux. 1 Elle se transformait en une sorte de carrière d'où l'ou extrayait, suivant les besoins, des vis, des écrous, des billes, des jantes, des tubes de cadre, ,j des rayons, des chaînes, des pédales, — bref, tout j un stock de « pièces détachées » qui remplaçaient plutôt mal que bien les pièces usées des machines1 capables encore de rouler... Et là, derrière, il y avait un second aéroplane asiatique. 4.

Le chat se frottait contre les bottes de Bert, qui ne s'occupait plus de lui. ?

— Raccommodez cette Drachenflieger— ordonna le Prince. r

— Si je la rafistole,— répliqua Bert, frappé d'une idée soudaine, — ce n'est ni vous autres ni moi qui. saurons la faire marcher. t

— Si, moi,che foie dedans, — assura le Prince, r

— Oui, pour finir de vous ébrécher le portrait, — plaisanta Bert, après un silence.

Le Prince ne- comprit rien à ee langage imagé et dédaigna de faire répéter la phrase. Le doigt tendu vers le monoplan,il adressa à l'officier une remarque > en allemand. L'officier répondit brièvement, puis, après un grand geste qui parcourut tout le ciel, le > Prince se mit à discourir fort éloquemment, sem- • blait-il.Bert le reluquait du coin de l'œil, devinant le sens de ces déclamations.

— S'il monte là-dedans, il achèvera sûrement de se casser la binette... Moi, ça m'est égal, allons-y !

Il fouilla sous la selle et autour du moteur pour découvrir la trousse aux outils. En outre, il lui fal-lait, pour ses mains et son visage, une substance grasse noirâtre. Car le principe fondamental de l'art de la réparation, tel que le connaissait leper-sonnel de la firme Grubb et Smallways, consistait en un barbouillage complet et définitif de toutes les surfaces de peau visibles sur le corps de l'ope-- ] rateur. Il retira ensuite son veston et son gilet et ] repoussa sa casquette sur le derrière de son crâne 1 pour se gratter plus facilement.

Le Prince et l'officier se montraient enclins à sur-- , veiller la besogne, mais Bert réussit à leur faire ) comprendre que leur présence le gênait et que, du [ reste, avant de commencer le travail, il avait besoin 1 de réfléchir. Les deux Allemands se demandaient ! s'il parlait sérieusement, mais sa longue pratique de loueur et de réparateur avait donné à Bert, en des cas semblables, la manière assurée de l'expert vis-à-vis des profanes, et finalement ils obtempérè-rent. Dès qu'ils furent partis, il alla tout droit à l'autre aéroplane, ramassa le fusil et la cartouchière de l'aviateur et les cacha non loin, dans un bou-quet d'orties.

— Comme ça, ils ne me le chiperont pas.

Il se livra à une inspection en règle des débris de l'appareil accroché aux arbres, et retourna au premier appareil pour procéder à une indispen-sable comparaison. La méthode par substitution paraissait parfaitement praticable, s 'il n 'y avait, dans le moteur, rien d'irréparable ni de trop com-pliqué.

Quand ils revinrent, peu de temps après, les

Allemands trouvèrent Bert déjà généreusement

barbouillé de cambouis, manipulant et vérifiant

des écrous, des manivelles, des leviers, des sou--

papes, avec un air de sagacité profonde. L'officier

au profil d'oiseau lui adressa une remarque, mais

Bert le rabroua sans ménagements.

— Comprends pas. Fermez ça, fichez-moi la paix. I

Puis, il eut une idée : ~

—I! y a un macchabée, là, derrière. Faudrait voir à l'enterrer, — dit-il, avec un geste du pouce par-dessus son épaule.

La présence de ces deux hommes transformait réellement le petit univers de Bert. Un rideaus'était abaissé devant l'immense et terrible désolation dont le spectacle l'avait accablé. Son monde se compo-sait de trois habitants, un monde minuscule qui suffisait à lui emplir la tètede plans, de spéculation s et de combinaisons astucieuses. Que complotaient ces deux personnages ? Que pensaient-ils de lui ? Quelles machinations projetaient-ils? Cent questions de-ce genre s'enchevêtraient dans son esprit, pen-dant qu'il se démenait laborieusement autour de l'aéroplane asiatique. Les idées lui montaient au cerveau, comme des bulles dans un verre d'eau de sellz.

— Ah ! là là ! — fit-il soudain. >

Il venait de songer, comme à un aspect spécial de l'injustice irrationnelle du destin, que ces deux hommes vivaient, alors que Kurt était mort. Tout l'équipage du Hohenzollern avait péri, et ces deux-là, réfugiés dans la cabine d'avant, avaient échap-pé aux coups de feu et à la noyade.

— Il prétend sans doute qu'il doit ça à sa fameuse iétoile, — marmonna Bert, envahi d'une irrésistible exaspération.

Il se releva et fit face aux deux hommes, qui, debout, côte à côte, le regardaient.

— C'est pas la peine de me surveiller comme ça. Vous me gênez.

Constatant qu'ils ne bougeaient pas, il fit deux pas vers eux, tenant à la main une forte clef à dévisser. A ce moment, il remarqua que le Prince 'était réellement un quidam formidablement décou-plé et d'aspect suprêmement impassible. Mais néan-moins, il répéta, en indiquant les arbres :

— Il y a un type mort, là.

L'officier au profil d'oiseau intervint avec quel-ques mots en allemand.

— Un mort, là,— insista Bert, s'adressant à lui.

Ce ne fut pas sans difficulté qu'il leur persuada d'aller voir le cadavre du Chinois, et encore lui fallut-il les y conduire. Alors Bert comprit très clairement qu'ils entendaient que lui, simple mor-tel, au-dessous du rang d'officier, eût seul le privi-lège indivis de faire disparaître le cadavre en le traînant jusqu'au fleuve. Finalement, après une gesticulation courroucée, l'Allemand au profil d'oi-seau condescendit à accorder son aide. A eux deux, ils traînèrent, sous les arbres, le cadavre bour-souflé de l'Asiatique, et; après quelques haltes, — car il glissait mal sur le sol raboteux, — ils le jetè-rent dans le courant.

Bert, les bras endoloris, et dans un état de sourde rébellion, vint reprendre ses savantes inve; tigations autour de l'aéroplane.

— Quel toupet infernal 1 On croirait que je sui un de leurs stupides esclaves prussiens !... Imbt ciles bouffis d'orgueil !

Ayant suffisamment pesté, il spécula sur ce que adviendrait, lorsque la machine volante sera réparée, si elle était réparable.

Les deux Allemands s'éloignèrent. Comme résul tat de sa méditation, Bert réendossa gilet et veston dévissa plusieurs écrous, qu'il empocha avec le outils ; il se rendit auprès du monoplan brisé subtilisa la trousse et la cacha dans une cépée.

— Comme ça, je suis tranquille, — dit-il, ce précautions prises.

Comme il rejoignait la machine, au bord de l 'eau le Prince et son compagnon reparurent. Après ui coup d'oeil à Bert, qui affectait d'être fort absorb par son ouvrage, le Prince se dirigea vers la point. de l'île, et, les bras croisés, il se tint sur le promon toire, contemplant le torrent des eaux et méditan profondément.

L'officier au profil d'oiseau revint vers Bert.

— Partez mancher ! — ordonna-t-il avec ui geste significatif.

Bert partit manger, en effets et quand il arriva au kiosque, il constata que toutes les provisions avaient "disparu, sauf une ration de bœuf conserve et trois biscuits. Il demeura bouche bée. Avec m; ronron caressant, le petit chat surgit de derrière le comptoir.

— Tiens! te voilà, minou! Eh bien ! où est ton lait?

Une véritable fureur s'empara de Bert. Prenant l'assiette d'une main et les biscuits de l'autre, il se mit à la recherche du Prince, proférant, les dents serrées, des phrases furibondes à propos des vic-tuailles, et de son propre tube digestif. Il appro-cha sans saluer.

— Dites donc ? — interpella-t-il, indigné. — Ou'est-ce que ça signifie, cette histoire-là ? 1* Une fâcheuse altercation s'ensuivit. Bert exposa en anglais la théorie de Bun Hill concernant les rapports entre la nourriture et le travail; l'officier répliqua par des considérations sur l'idée de la dis-cipline chez certaines nations. Le Prince, jugeant exactement de l'humeur de Bert et de son physique, se décida tout à coup pour la manière forte. Il em-poigna Bert par l'épaule, et le secoua vigoureuse-ment, accompagnant sesgourmades d'objurgations irritées et le repoussant avec violence en arrière. Dans les poches de Bert, les écrous et les outils s'entrechoquèrent bruyamment. Le Prince le hous-pillait comme un simple soldat allemand. Bert re-cula, blême et décontenancé, mais résolu à toutes les conséquences. D'après son code d'honneur fau-- -hourien, un devoir s'imposait, inéluctable : faire le .coup de poing avec son adversaire.

k — J'aurai ta peau ! — grommela-t-il, haletant, et boutonnant son veston.

k — Eh.! bien! foulez-fous filer, maintenant ? — cria le Prince, mais, apercevant l'étincelle héroïque du regard de Bert, il tira son épée.

L'officier au profil d'oiseau s'interposa, et, mon ^ trant le ciel, il adressa au Prince quelques brève . phrases en allemand. |

Tout au loin, dans le sud-ouest, un dirigeablt, japonais apparut, volant droit sur eux. Le confli . prit fin. Le Prince ut le premier à saisir le dange 1 de la situation et à battre en retraite. Tous les troi , se faufilèrent, comme des lapins, parmi les arbres cherchant un abri propice, jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus dans un creux plein de hautes herbe j que surplombait une roche. Ils s'y accroupirent quelques pas les uns des autres. Ils y demeurèren longtemps, enfoncés jusqu'au cou dans l'herbe e épiant, entre les branches, la marche du dirigeable Bert avait laissé tomber sa ration de bœuf, mais il retrouva les biscuits dans sa main et les mange s tranquillement. Le monstrueux vaisseau aérien pass presque au-dessus de leur tète, continua sa cours vers la ville et disparut derrière les usines. Peu dant que l'ennemi était proche, nul n'avait souffle mot, mais ils reprirent bientôt leur dispute qui ne dégénéra pas immédiatement en violences, grâce i ce fait qu'aucun des deux partis ne démêlait ce qut disait l'autre. ' <

C'est Bert qui réentama la controverse, et il h continua sans se soucier de ce que ses auditeur comprenaient ou ne comprenaient pas. Mais le toi de sa voix devait exprimer suffisamment ses inten tions désobligeantes. : |

— Si vous voulez que je répare la machine, — débuta-t-il, — vous ferez bien d'y regarder à deu? fois avant de me toucher.

- Us affectèrent de ne pas entendre. Il répéta. Alors, il développa son idée et le feu de l'éloquence l'embrasa.

$ — Si vous vous imaginez que je suis un type qui se laissera étriller 'sans rien dire, comme vos conscrits, vous vous fourrez joliment le doigt dans l'œil, messeigneurs... Ah! mais, je commence à en avoir assez,de vous autres et de vos simagrées. Je sais ce que vous valez, à présent, vous tous, et votre guerre, et votre Empire, et votre trompe-l'œil... De la camelote, tout ça, du chiqué ! C'est vous autres, les Allemands, qui êtes cause de tout le gâchis, en Europe, et tout ça pourquoi? Pour vos singeries stupides ! Tout simplement parce que vous avez de beaux uniformes et des drapeaux !... Et moi? Croyez-vous que je tenais beaucoup à en-treren relations avec vous? Je me moquais pas mal de vos projets !... Vous me mettez la main dessus, vous me séquestrez, pas autre chose, et me voilà à je ne sais combien de lieues de chez moi et de tout... Votre maudite flotte est mise en pièces... Et vous avez le toupet de continuer vos grimaces... A d'autres ! avec moi, ça ne prendra pas !... Regardez donc tout le mal que vous avez fait.,. Rappelez-vous comme vous avez saccagé New York... les gens que vous avez massacrés, toutes les richesses que vous avez gâchées... Ça ne vous suffit donc pas? I — Dummer Kerl ! — fit tout à coup l'officier au bec d'oiseau, sur un ton de colère contenue et avec un éclair mauvais dans le regard. — Esel l Ane bâté !

te

— Des injures ? Ça ne me surprend pas 1 Maisi lequel des deux, de lui ou de moi, est l'âne bâte ? Quand j'étais gosse, je lisais des récits d'aventures et je voulais devenir un grand capitaine et je rêvais d'un tas de balivernes du même acabit. Mais lui, qu'est-ce qu'il a dans sa caboche ?... Des bali-vernes sur Napoléon, sur Alexandre, sur sa glo-, rieuse dynastie, sur Son Altesse, sur Dieu, sur le roi David et tout le tralala 1 N'importe qui, à la place de votre âne bâté de Prince fagoté d'ori-peaux, aurait pu prévoir ce qui est arrivé.

L'officier à profil d'oiseau lui cria de se taire, et entama une conversation avec le Prince.

— Je suis citoyen britannique! — continua Bert, obstiné. — Vous n'êtes pas obligés d'écouter, mais rien ne me force à me taire.

Et il poursuivit sa dissertation sur l'impérialisme, le militarisme et la politique internationale. Mais la façon dont ils conversaient entre eux, sans se soucier de lui, le déconcerta quelque peu, et il se contenta bientôt de répéter des épithètes inju-rieuses, anciennes et nouvelles. Puis, soudain, il se souvint de son grief essentiel. *

— En tout cas, dites donc, hé là 1 C'est pas tout ça, mais où avez-vous fourré les victuailles qui étaient dans le kiosque?... Voilà où je voulais en venir et ce que je veux savoir. Où les avez-vous fourrées ?

Il se tut. Les autres devisaient toujours paisi-blement. Il répéta sa question. Ils s'obstinaient à ne point faire la moindre attention à lui. Pour la troisième fois, et sur un ton intolérablement agres-sif, il réitéra son insolente question. Un silence gros de danger suivit. Pendant quelques secondes les trois hommes s'observèrent, les sourcils froncés. Le Prince fixa sur Bert son regard altier et Bert détourna la tête. Lentement, alors, le Prince se dressa sur ses jambes ; l'officier au profil d'oiseau se remit malaisément sur pied. Bert resta accroupi.

— Fous, maintenant, soyez calme, — ordonna le Prince.

Bert comprit que ce n'était plus le moment d'être éloquent. Les deux Allemands le tenaient sous la menace de leurs yeux haineux. Pendant un moment Bert vit la mort proche.

Puis, le Prince tourna les talons, et les deux Jiommes partirent dans la direction de l'aéroplane. m — Sapristi ! — fit Bert, en ajoutant tout bas une expression plus énergique. Il demeura immo-bile trois ou quatre minutes encore, puis., se rele-vant d'un bond, il alla prendre, dans les orties, où il l'avait caché, le fusil de l'aviateur chinois. ¥ Dès cet instant, il ne fallut plus prétendre que ' Bert fût aux ordres du Prince ni qu'il eÙt l'inten-t tion d'achever la réparation de l'aéroplane. Les deux Allemands prirent possession de l'appareil et se mirent à l'œuvre. Avec son arme nouvelle, Bert s'éloigna du voisinage, et, dans un endroit qu'il jugea propice, il s'installa pour en étudier le ma-niement. C'était une carabine courte, à grosses s cartouches, et il n'en manquait qu'une ou deux dans le magasin. Bert retira soigneusement celles qui restaient, manœuvra la détente et tout le mé-è canisme, jusqu'à ce qu'il fût sûrde savoir s'en servir. i Avec le même soin, il remit les cartouches en place.s Cela fait, il se souvint qu'il avait faim et, le fusil ; sous le bras, il partit en reconnaissance du côté du rj kiosque. *

Il eut assez de bon sens pour se 'rendre compteR qu'il ne devait pas se montrer avec le fusil au Prince:r et à son compagnon. Tant qu'ils le croiraient sansrarmes, ils le laisseraient tranquille, mais on ne pour vait présumer de ce que ferait le personnage napo.r léonien s'il le voyait armé. Il n'alla pas non plus ' de leur côté, parce qu'il sentait bouillonner au r dedans de lui un trop-plein de rage et d'appréheno-sion, et qu'il éprouvait le besoin de tirer sur ces deux hommes. Il voulait tirer dessus, et se disait er; même temps que les tuer ainsi serait une action o horrible. Les deux aspects incompatibles du primi-ff tif et de l'homme civilisé luttaient en lui. |

Près du kiosque, le petit chat reparut, réclamant. 'de toute évidence, sa ration de lait. Ce miaulement aggrava considérablement la colère d'homme affa di mé de Bert, qui se mit à fouiller dans tous les coimH du kiosque, tout en parlant seul à haute voix. Bien. ri tôt, il s arrêta et déclama de véhémentes injures. I discourut sur la guerre, sur l'orgueil, sur l'Impéria lisme.

— Tout autre Prince que lui aurait voulu périr avec ses hommes et son navire ! — criait-il.

Les deux Allemands, de temps à autre, perce-vaient ces éclats de voix, au milieu du grondement des eaux. Leurs regards se croisaient, et ils sou-riaient.

Bert songea un instant à s'asseoir dans le kios-que pour les attendre, mais il réfléchit que ce se-rait les avoir trop près. Si bien qu'il décida de se rendre à lapointe de Luna Island, afin d'y examiner en paix la situation.

Cette situation, tout d'abord, lui avait paru relati-vement simple, mais à mesure tqu 'il la retournait dans son esprit, <elle offrait des éventualités multi-ples.

Chacun de ces deux hommes portait une épée.... Avaient-ils aussi des revolvers?

S'il les tuait tous les deux, il ne découvrirait peut-être jamais l'endroit où ils avaient caché les vivres.

Jusqu'ici, il s'était promené avec son fusil sous le bras, plein d'un sentiment d altière sécurité, mais qu'arriverait-il s'ils voyaient l'arme et déci-daient de lui tendre des embûches. L'Ile de la Chèvre n'était que roches, fourrés, buissons, mon-ticules et ravins... Pourquoi n'irait-il pas les tuer tout de suite ?

— Ah non, je ne peux pas ! — dit Bert, écar-tant cette idée. — Sur le moment de la colère, oui !... Mais pas de sang-froid.

C'était une faute de rester éloigné d'eux, comme

il le comprit soudain. Il fallait ne pas les per-dre de vue, les épier à leur insu et les suivre-. De cette façon, il serait au courant de leurs faits et gestes, il saurait s'ils avaient chacun un revolver et en quel endroit ils cachaient les vivres, enfin il serait mieux à même de déterminer leurs intentions à son égard. S'il ne les espionnait pas, c'est eux bientôt qui se mettraient à sa recherche. Cette con-clusion lui parut si éminemment raisonnable qu'il se décida d'emblée à agir en conséquence.

Pensant à son accoutrement, il se défit de son faux-col et de sa casquette blanche d'aéronaute, qui pouvaient le trahir, et les jeta dans le fleuve, puis il releva le col de son veston pour qu'on ne pût apercevoir le moindre fragment de sa chemise sale. Dans .ses poches, les outils et les écrous avaient tendance à s'entrechoquer fâcheusement, mais il les disposa dans un autre ordre et les en-veloppa dans des lettres et dans son mouchoir. Enfin, avec la plus extrême circonspection et sans bruit, il se mit en route, restant à chaque pas aux aguets et aux écoutes. "

A mesure qu 'il approchait de ses antagonistes, des craquements, des soupirs et des han ! l'aidaient à se diriger. Enfin, il les découvrit,occupés à livrer une sorte de match de lutte avec l'aéroplane asiati-que. Ils avaient retiré leur tunique, posé leur épée à terre, et ils s'acharnaient superbement à la besogne, s'efforçant apparemment de tourner le monoplan en sens contraire; mais;la longue queue prise dans les arbustes leur donnait d'extrêmes difficultés.

En les apercevant, Bert s'aplatitsur le sol,rampa jusqu'à un creux propice et demeura étendu là à contempler leurs efforts. De temps à autre, pour passer le temps, il les visait tour à tour avec son arme. Le spectacle l'intéressait énormément, à tel < point même que parfois il fut sur le point de leur crier d'utiles conseils.

I — Dès qu'ils auront achevé de tourner l'appareil, — se dit-il, —ils verront que les écrous et les oulils manquent, et ils se mettront à ma recherche, car ils en viendront tout naturellement à cette conclusion, que nul autre que moi ne peut les avoir subtilisés.

Fallait-il cacher le fusil et essayer d'une transac-tion, en échangeant les outils contre de la nour-riture? Mais il comprit qu'il serait incapable, à pré-sent qu'il avait goûté à cette rassurante compa-gnie, de se séparer de son arme. Le petit chat sur-git tout à coup, lui prodigua mille caresses, lui léchant la figure et lui mordillant l'oreille. ^ Au cours de la matinée, Bert observa, très loin dans le sud, un aéronat asiatique, se dirigeant vers l'est, mais les Allemands ne le remarquèrent pas.

Le soleil arrivait au zénith. Enfin, la machine

volante fut entièrement tournée, bien en équilibre

sur ses roues, et son avant face aux rapides. Les

deux travailleurs essuyèrent leurs visages trempés,

rééndossèrent leurs tuniques, bouclèrent leurs cein--

turons, puis se parlèrent etse comportèrent comme

des hommes qui se congratulent d'une matinée

bien employée. Ensuite, le Prince en tête, ils par--

tirent d'un bon pas dans la direction du kiosque. Bert se hâta de les suivre, mais il lui fut impossi-ble d'avancer assez vite et assez subrepticemen i pour surprendre en quel endroit ils avaient cach< i les vivres. Quand il fut assez près, il les vit assis le dos appuyé contre le kiosque, une assiette sui les genoux, avec, entre eux, une botte de bœuf con-serve et une platée de biscuits. Ils paraissaient do fort belle humeur, et une fois même le PrinceéclaU; de rire. ^

A cette vision de leur repas, Bert oublia tous -ses plans. La faim l'emporta. Il se dressa tout 3 coup devant eux, à une distance d'environ trente pas, le fusil en arrêt. 4

Les mains en l'air ! — cria-t-il, d'une voix i rauque et féroce. 4

Après une courte hésitation, deux paires def bras se levèrent. Les Allemands ne s'attendaient f certes pas à l'intervention d'un fusil. ,

— Debout! — commanda Bert. — Jetez les, fourchettes 1

Ils obéirent.

Et maintenant ? — se demanda Bert. — Il 1 n'y a plus qu'à les faire décamper.... - Et il re-prit, à haute voix : — Par file à droite, marche!

Le Prince obéit avec une remarquable alacrité. i

Parvenu à l'extrémité de la clairière, il prononça ; quelques mots rapides, et, avec un manque absolu J de dignité, son aide de camp et lui déguerpirent à s toutes jambes.

Une soudaine arrière-pensée exaspéra Bert con- -tre lui-même. À ¥* — Bigre 1 — s'écria-t-il, avec un sentiment d'infinie vexation. — Quel idiot je suis ! J'aurais dû leur faire rendre leurs épées.... Hé ! là-bas ! demi-tour !

f Maïs les Allemands étaient déjà hors de vue, et s'abritaient sans doute derrière les arbres. Bert n'eut d'autre consolation que de s'invectiver et de s'abandonner aux plus énergiques imprécations. Puis, il marcha jusqu'au kiosque, examinant su-perficiellement la possibilité d'être attaqué de flanc. Après avoir placé son fusil à portée de sa main, il se mit en devoir de vider l'assiette abandonnée par le Prince,restant quelques secondes aux écoutes entre chaque bouchée. Cette première ration ache-vée, il en donna les débris au chat ronronnant, et il entamait la seconde ration, quand l'assiette s e brisa dans sa main ! Il demeura stupéfait, tan-dis que lentement, dans son esprit, il rapprochait de ce miracle le fait qu'il avait entendu au même moment une brève détonation dans le fourre. Il bondit. sur ses. jambes, empoigna son fusil d'une main et la boîte de bœuf conservé de l'autre et, en contournant le kiosque, il s'enfuit à l'autre extré-mité de la clairière. Au même instant, un bruit sec crépita dans le fourré, et pfuitt ! quelque chose siffla à son oreille. Il n'arrêta sa course éperdue que lorsqu'il se jugea dans une forte po-sition de défense, près de Luna Island, où, pante-laIt, il se terra, farouchement en alerte.

i — Us ont un revolver, après tout, — bredouillait-t-il, haletant. —En ont-ils chacun un? Dans ce fc. 3Gu LA GUERRE DANS LES AIRS cas-là, sacrebleu, je serais flambé... Et le minet où est-il?... Il se régale des restes de bœuf, le peti brigand !

C'est ainsi que les hostilités débutèrent dans l'il * de la Chèvre. Elles durèrent une nuit et un jour i le plus long jour et la plus longue nuit de tout, l'existence de Bert. Pendant tout ce temps, il lui fallut rester à l'affût, aux aguets, et en outre déci der quel plan il adopterait. L'alternative se préci sait à présent : ou bien il tuerait ces hommes ou eux le tueraient. Le prix réservé au vainqueur consistait dans les vivres, d'abord, puis dans la machine volante et le douteux privilège de se ris i quer à s'en servir. Si l'on échouait dans la ten lative de s'envoler, c'était la mort certaine; ; s, l on réussissait, on irait aborder quelque part, do l autre côté.... Et Bert essaya de s'imaginer el) quel état il trouverait le monde, de l'autre côté J Toutes les éventualités se présentèrent : le désert sans ressources, des Américains exaspérés, de., Japonais, des Chinois, peut-être des Peaux-Rouge ges !... Y avait-il encore des Peaux-Rouges? * r

Faudra prendre les choses comme elles vien-

— se résigna-t-il. - Pas moyen de sortii d'ici par un autre chemin.

Mais.... N'entendait-il pas des voix?... JIs'aper- * çut que son attention s'égarait. Tous ses sens furent i en alerte. Le grondement des chutes déformait eti confondait tous les bruits... bruits de pas préci-pités et ralentis, bruit de voix qui deviennent des cris et des vociférations.

^ — Imbécile de cataracte ! — maugréa Bert. — Y a-t-il rienade plus bête que de tomber comme ça tout le temps.

Bah ! à quoi bon s'en préoccuper ? Que faisaient les Allemands ? Etaient-ils retournés à l'aéroplane? I Ils ne pouvaientrien en faire, puisqu'il avait dans sa poche des écrous indispensables, la clef à dévis-ser et d'autres outils. Oui, mais s'ils mettaient la main sur la seconde trousse dans la cépée ? Bien sûr, il l'avait soigneusement dissimulée, mais s'ils la trouvaient par hasard... On n'était jamais sur. Il essaya de se rappeler exactement comment il avait caché les outils, de se persuader qu'ils étaient introuvables, mais sa mémoire commença à lui jouer des tours.

N'avait-il pas laissé dépasser le manche de la clef anglaise, qui scintillerait entre les troncs?... ^ Chut 1... Qu'était-ce? Quelqu'un remuait dans les fourrés ? Le canon du fusil se dressa.... Rien !... Qu'était devenu le petit chat ?... Non, rien, pas même le petit chat... Des fantaisies de l 'imagina-tion.

t Les Allemands s'apercevraient évidemment de l'absence des pièces et des outils et ils les cherche-raient, c'était clair. Ne les trouvant pas, ils en con-cluraient qu'il les avait gardés et ils le pourchas-seraient. Il n'avait donc qu'à rester tranquillement à l'affût... Est-ce que rien ne clochait dans ce plan ? 362 LA GUERRE DANS LES AIR9 A leur tour, ne subtiliseraient-ils pas certaines piè-ces détachables et ne lui tendraient-ils pas un piège Non, ils- ne feraient pas cela, parce qu'ils étaient .deux contre un.Ils ne redoutaient certainement pa. de le voir s'échapper en aéroplane ; il% non plus aucune bonne raison de supposer qu 'il s'approcherait de l'appareil, et par conséquent ils ne feraient rien pour l'endommager et le mettre hors d'usage. Tout cela, conclut-il, était certain Mais s'ils l'attendaient à l'affût aux alentours di kiosque.quand il viendrait aux approvisionnements C'était peu probable : ils savaient en effet qu 'i avait emporté avec lui cette grande boîte de bœu conservé, qui lui durerait hien plusieurs jours s 'i en usait avec modération.... Autre chose • au liue de l'attaquer, ils n'avaient qu'à compter sur fatigue... I

Il se dressa en sursaut, apercevant pour la pre mière fois le danger de sa situation : il pourrai s'endormir ! n'.

Dix minutes de lq suggestion que comportait cette idée, et il se rendit compte qu'il s'assoupissait. 1

Il se frotta les yeux, manipula son arme... Ja mais encore, il n'avait remarqué l'effet soporifiqu' que produisait le soleil et l'air d'Amérique,ni coin bien endormant et berceur était. le ranOemen assourdissant du Niagara... Jusqu'ici, pourtant tout cela avait paru fort stimulant. i

Si seulement il n'avait pas mangé autant e aussi vite, il ne se sentirait pas si alourdi... Le végétariens éprouvent-ils ces lourdeurs?... t

LA GUERRE DANS LES AJRS 363 Il dut à nouveau secouer sa torpeur crois-sante, f S'il ne faisait pas immédiatement quelque chose, l s'endormirait, et, s'il dormait, il y avait dix à parier contre un qu'ils le découvriraient en train le ronfler et en finiraient aussitôt avec lui. A res-ter immobile et muet, il dormirait, il dormirait immanquablement \ mieux valait donc courir tout de suite les risques de l'attaque... Quoi qu 'il fit, c'est finalement le sommeil qui l'emporterait, puis-que, sur ce point, ses ennemis avaient l'avantage : quand l'un d'eux reposerait, l'autre ferait le guet; quand l'un se livrerait àcertaines manœuvres,1 autre resterait à l'affût, prêt à tirer.

| Là-dessus, il songea aux embuscades et aux subterfuges possibles. Quel idiot il avait été de jeter sa casquette, alors qu'elle lui aurait été si pré-cieuse, acerochée sur un bâton, spécialement a nuit!

| Il éprouva une grande soif, qu'il calma en suçant un petit caillou. Puis ce fut le besoin de sommeil qui revint...

De toute évidence, il lui fallait attaquer.

ï Gomme beaucoup d'illustres généraux avant lui, il constata que ses bagages - c'est-à-dire la boîte de fer-blanc qui contenait le bœuf conserve — constituaient un sérieux obstacle à la mobilité de ses mouvements. Il décida finalement de fourrer le contenu à même dans sa poche et de se débar-rasser du contenant. Ce n'était peut-être pas un arrangement idéal, mais en campagne il faut savoir faire des sacrifices. Il se mit en marche et frar chit presque en rampant une dizaine de mètres. '

L'après-midi était parfaitement calme, et le mur gissement de la cataracte faisait ressortir comm en relief cette immense paix. Et Bert s'efforçait d comploter la mort de deux êtres humains qui vj laient mieux que lui, pendant qu'eux-mêmes con. binaient un semblable projet à son égard. Que 111a chinaient-ils, derrière ce silence? , 1

S'il se trouvait soudain face à face avec eux i S'il tirait et les manquait

Courbé sur son arme, Bert, à tout moment, s'au rêtait pour écouter, repartait, et sans nul dout l'Alexandre teuton et son lieutenant faisaient d " même. Si, sur une carte à échelle, on avait tracii en lignes rouges et bleues ces mouvements strai tégiques, on aurait pu constater de nombreux croi ) sements. Cela dura jusqu'au soir, et, au long de cett 1 interminable journée d 'affût, pas une fois les deur partis ne s'aperçurent, pas un instant ils ne suren t s ils étaient proches ou éloignés l'un de l'autre. I la nuit, Bert se trouva près de la chute américaine -il n'avait plus sommeil, mais il ressentait une son violente. L'idée lui vint alors que ses adversaire . pouvaient s'être réfugiés dans l'épave du Hohenl zollern, échouée à la pointe de l'Ile Verle.Soudain p eind 'audacc.H renonça àse dissimuleret travers; !a passerelle... Il n'y avait personne. C'était sa pre-mière visite àces immenses fragments du dirigeable, ailles explora curieusement,dans leur demi-obscu-rité. La cabine d'avant paraissait presque intacte, ivec son plancher en pente, dont un coin était sub-mergé. Il se glissa à l'intérieur, étancha sa soif, et fut frappé par cette brillante idée qu'il pourrait là passer confortablement la nuit.

IMais à présent le sommeil se refusait à venir.

Vers le matin,pourtant, Bert s'assoupit, et quand il s'éveilla il faisait grand jour. Il déjeuna de con-serve de bœuf et de quelques gorgées d'eau, après quoi il médita longtemps sur la sécurité qu'offrait son refuge. Enfin, il se sentit hardi et résolu.D'une façon ou d'une autre, il voulait mettre un terme à cette situation : il en avait assez de ramper et de se cacher. La carabine à la main, ne prenant mème plus la peine d'amortir ses pas, il sortit au plein soleil,et gagna le kiosque sans rencontrerpersonne. De là, il se dirigea vers l'aéroplane, et soudain il découvrit l'officier au profil d'oiseau,assis par terre, le dos contre un arbre, endormi, la tête penchée sur ses bras croisés, et son pansement déplacé lui recouvrant presque un œil.

1 Bert s'arrêta instantanément, à une quinzaine de mètres, l'arme prête... Où était le Prince? Alors, il distingua derrière un arbre voisin une épaule qui dépassait. Prudemment, il fit cinq pas de côté. Le fameux personnage devint visible, appuyé contre le tronc, le revolver dans une main et l'épée dans l'autre, et bâillant, bâillant...

On ne peut tout de même pas tire sur 111 f homme qui bâille, — observa Bert.

L'arme en joue, il avança sur son antago niste avec, dans l'esprit, la sotte fantaisie de crie un « haut les mains 1 » magnanime. Mai. le Princ< le vit : la bouche qui bâillait se fenaa comme uni tràppe, et l'homme se dressa, immobile Bert,muet ne bougea plus. Un instant les detix ennemis s'é pièrent.;.

Il eût été sage, de la part du Prince, de se dissi muler derrière l'arbre, Au lieu de cela, il pouss; un ëri, et leva son revolter et son épée. A ce geste comme un automate, Bert appuya sur la détente

C'était la première fols qu'il se Servait d'un arme à balle d'oxygène. Une grande flamme aveu glante jaillit du buste du Prince, accompagné d'une détonation assourdie. Quelque chose d chaud et d'hUmide vint frapper Bert au visage Puis, dans un totirbillon de fumée, des membre 1 et des fragments humains retombèrent en s'épan pillant sur le sol.

Bert fut si surpris qu'il resta sur place, la bon che ouverte, et l'officier à profil d'oiseati autait pr le pourfendre à coups de sabre, sans qu'il sondée à se défendre. Mais l'Allemand s'eflfU^rait par 1 sous-bois, se dissimulant derrière les troncs. Rc prenant ses esprits, Bert s'élança à sa poursuite mais il y renonça bientôt, car il ne se sentait pas 1 cœur de continuer lé massacre. Il revint vers le débris mutilés, les testes epars de ce qui avait et1 si récemment encore le gt&fid et fameux Princ Karl Albert, et il inspecta même les végétations d'alentour hachées par l'explosion et éclaboussées de sang Après des essais'infructueux d'identifica-tion, il se risqua à ramasser le revolver encore chaud, mais le barillet avait éclaté.

É A ce moment, il constata la présence amicale et réconfortante du chat, et il fut grandement cho-qué qu'un être si jeune fût le témoin d'une aussi horrible scène.

É — En route, minet, ça n'est pas ta place ici.

En trois enjambées, il eut rattrapé et capturé l'animal, et il se dirigea vers le kiosque, avec la bête ronronnant sur son épaule.

la Ça n'a pas l'air de t'émouvoir beaucoup, ces carnages, — dit-il.

k Ses perquisitions méthodiques lui firent décou-vrir les provisions cachées dans le toit. Tout en versant une soucoupe de lait à son chat, il remar-qua à haute voix :

C'est dur tout de même de penser que trois hommes dans une pareille impasse ne puissent pas s'entendre... Mais Son Altesse nous la faisait un peu trop à la pose... Sapristi 1 - continua-t-il,: assis sur le comptoir et mâchonnant ; — Quelle drôle de chose que la vie ! Ainsi, moi, j avais vu son portrait, je connaissais son nom quand j étais à peine un gosse en culottes courtes... Le Pritlce Karl Albert 1... Si quelqu'un m'avait prédit que je le ferais éclater en morceaux... Ah ! non! Ça, mon vieux minou, je ne l'aurais pas cru !... La som-nambule durait dû nie prévenir, au lieu de me dire que j'avais la poitrine faible, ce qui n'est pas diffi-H cile avoir, parbleu !... L'autre type, qui a pris lai poudre d'escampette,ne peut pas fairegrand'çhose... Je me demande comment je vais me débarrasser; de lui... el

Son œil bleu surveillait la bordure d'arbres de lai ; clairière, et il caressait le fusil sur ses genoux. 4

— Je n'aime pas beaucoup toutes ces tueries, vois-tu, minet, — reprit-il. - Comme disait Kurt,h. on patauge trop dans le sang, et tu y patauges un peu jeune, toi... Si ce Prince était venu à moi u la main tendue, je lui aurais tendu la mienne, sûre-ment !... Et maintenant, reste l'autre, qui se^ niche dans les fourrés... avec sa tête entamée et) une patte qui boite... Sapristi, il y a à peine trois semaines que je l'ai vu pour la première fois il était chic et pomponné, avec les mains pleines K de brosses, de peignes et d'objets de toilette, et') il pestait contre moi... un vrai gentleman, quoi ! i, A présent, il est retombé presque à l'état sauvage Qu'est-ce que je.vais faire de lui?... Oui, que diable f vais-je faire de lui ? Je ne vais bien sûr pas lui. laisser l'aéroplane... ça serait d'une bonté un peu;' excessive, et, si je ne le tue pas, il va errer dans i l'île et mourir de faim... Il est vrai qu'il a un sabre. *

Il alluma une cigarette et se lança de nouveau" dans ses-réflexions philosophiques.

— La guerre, vois-tu, minet, c'est un sale jeu ! oui, un sale jeu ! Et nous autres, lesgens dupeuple, ' nous sommes des imbéciles. On se figurait que les personnages de la haute savaient où ils voulaient en venir, et ils ne savaient rien du tout. Cette espèce de Prince, par exemple: il avait toute l'Alle-magne derrière lui, et à quoi ça lui a-t-il servi ?... A des tueries,des ravages, des désastres, et le voilà maintenant dans un bel état, un fouillis de mem-bres, de sang, de bottes, un horrible gâchis !... Son Altesse Impériale le Prince Karl Albert !... Toute l'armée qu'il emmena, et ses dirigeables, ses Dra-chenflieger, tout est dispersé comme des fétus de paille, entre ce trou et l'Allemagne. Et la guerre, qu'il a mise en branle, continue, avec des carnages, des incendies, une guerre sans fin, d'un bout à l'autre du monde... Je suppose qu'il faudra bien que je massacre aussi celui qui reste... Faudra que j'en vienne là... Mais ça n'est pas ce genre de corvée-là qui me plaît, vois-tu, minet.

1 Bert parcourut l'île en tous sens, au milieu du tumulte des chutes, pour tâcher de découvrir l'of-ficier blessé. A la En, il le fit débusquer de quelques buissons épais ; mais, quand il vit s'enfuir devant lui, en boitant, l'homme courbé et enveloppé de bandages sanglants, sa pitié l'emporta.

— Je ne peux pas... c'est clair que je ne peux pas tirer dessus.... Qu'il s'en aille 1 Ê Et il alla retrouver l'aéroplane.

\ Il ne Tevit pas l'éclopé et il n'en aperçut mème aucune trace. Vers le soir, il craignit à nouveau t une embuscade et se mit en chasse vigoureusement, [ pendant deux heures environ, mais en vain. Il s'installa pour dormir, dans une bonne position de 370 LA GUEiiltE DAtfS LÈS ÀlttS défense, à l'extrémité de la pointe rocheuse qui s'avance vers la cascade canadienne. Dans la nuit, il s'éveilla, en proie à une teffeur panique, et il déchargea son fusil au Hasard. Après- de cauche- ? mar, il ne put se rendormir. Au matin, il éprouva -, un vif intérêt pour le disparu et il le chercha domine un frère égaré.

— Si je sav&is quelques fndtâ d'allemand,— se? dit-il, — je Rappellerais. C'est là le hic, de ne pas< parler la même langue, oh ne peut pas s'expli-quer.

plus tard, il découvrit les vestiges d'une tentative qu'avait du faire le malheureux pour franchir! la brèche du pont. Une corde, mùt1ie d'une sorte' dé ralingue, avait été lancée par-dessus le vide etj s'était accrochée à un fragment dè garde-fou L'ex-trémité de cette cordé traînait dans le courant bouillonnant...

Mais l'officier à profil d'oiseau coudoyait déjà à cette heure des corps inertes qui avaient été lei lieutenant Kurt, l'aéronaute chinois, et Une vacher noyée, en compagnie d'autres déchets de fort peu; agréable compagnie, dans un des remous qui se; formaient à quatre kilomètres de là. Jamais cet; immense dépotoir, ce tournoiement incessant eh sans objet, n'avait été pareillement encombré d'é-) franges et lamentables épaves.

TouL ce ramas tournait et tournait, et chaquer tour lui apportait dd nouveaux appoints, cadavres ; d'animaux, fragments d'aeronats èt d'embarcations, ; cadavres innombrables d'habitants des villes qui , bordaient les rives des lacs d'amont. Il en vint en quantités énormes de Cleveland.. Tout se rassem-blait là, et tourbillonnait indéfiniment, et, au-dessus, tournoyaient des vols, chaque jour accrus, de grands oiseaux de proie.

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