LES MENACES DE GUERRE S'AGGRAVENT
Rien de plus.
— Ce ne sont que des histoires de guerre à pré-sent, — remarqua Bert, — ça leur tombera sur le dos pour de bon un de ces jours, s'ils n'y prennent pas sérieusement garde.
Vous comprendrez à présent pourquoi la sou-daine apparition de deux cyclistes, un beau matin, surprit plutôt qu'enchanta la paisible simplicité de la plage de Dymchurch..
Dymchurch fut une des dernières localités d'An-gleterre qu'envahit le monorail, de sorte que sa spacieuse plage de sable, à l'époque de notre his-toire, demeurait encore une retraite secrète et déli-cieuse pour un peti t nombre de familles, qui fuyaient les vulgarités et les extravagances et se contentaient
LA. GUEUHE DANS LES AI[\S 73 f de se baigner, de s'asseoir à l'ombre, de converser et de jouer avec leurs enfants. Les Derviches du Désert n'avaient rien pour séduire de telles gens.
ï- Les deux formes blanches juchées sur des roues cramoisies vinrent par la route de Lit tlestone, g ran-dissant à mesure qu'elles avançaient et s'annonçant à grands coups de trompe, émettant une variété de cris sauvages et faisant prévoir un remue-ménage du type le plus agressif.
*-■ — Miséricorde ! — s'écrièrent les baigneurs de Dymchurch. — Qu'est-ce qui nous arrive là ?
* Alors nos jeunes gens, scion leur plan prémédité, se rejoignirent, roulèrent de front, mirent pied à terre et rectifièrent la position.
- — Mesdames et Messieurs, — débitèrent-ils, — accordez-nous la permission de nous présenter nous-mêmes. Vous voyez devant vous les Derviches du Désert !
| Et ils s'inclinèrent profondément.
* Les quelques groupes épars sur la grève les considérèrent pour la plupart avec une sorte d'hor-reur; mais des enfants et plusieurs jeunes garçons parurent intéressés et s'approchèrent.
— Pas un sou à faire ici, — grommela à mi-voix Grub'b.
r Les Derviches du Désert appuyèrent l'une contre l'autre leurs machines, avec un empressement comi-que qui fit rire un petit garçon ingénu. Puis, aspi-rant une longue bouffée d'air, ils entonnèrent leur chanson la plus guillerette. Grubb détaillait les cou-plets, et Bért faisait, de son mieux pour rendre le refrain aussi entraînant que possible. Entre chaque couplet, pinçant les plis de leur blouse, ils esquis-saient divers pas de danse qu'ils avaient soigneu-sement répétés d'ensemble.
Ils chantèrent et dansèrent sur la plage ensoleillée de Dymchurch ; les enfants faisaient cercle, émer-veillés et perplexes devant une conduite aussi sin-gulière de la part d'êtres apparemment humains. Les adultes prenaient un air froid et hostile.
Tout au long des côtes de l'Europe, ce matin-la, les cordes des banjos résonnaient, des voix chan-taient, des enfants jouaient au soleil, les barques de promeneurs se balançaient de-ci de-là ; la vie multiple et facile de l'époque, sans soupçonner les dangers qui se rassemblaient contre elle, poursui-vait son cours folâtre et satisfait. Dans les villes, des hommes déployaient mille activités, vaquant à leurs affaires, courant à leurs rendez-vous. Les placards de journaux avaient trop souvent crié « Au loup !» ; à présent, ils le criaient en vain.
A l'instant où Bert et Grubb allaient entonner leur refrain pour la troisième fois, ils aperçurent, très bas contre le ciel, dans le nord-ouest, un énorme ballon jaune doré qui s'avançait rapidement dans leur direction.
— Sapristi ! — maugréa Grubb. — Juste au moment où nous commencions à empaumer le pu-blic, voilà une autre attraction. Tant pis ! Allons-y d'attaque.
Aux premières mesures du refrain, le globe doré descendit hors de vue.
» — Ça y est 1 Il est tombé, Dieu merci ! — sou-pira Grubb.
D'un grand bond, le ballon reparut.
ï — Bigre 1 — pesta Grnbb.- Vas-y du rigodon, Bert, qu'ils ne regardent pas de l'autre côté. , A la fin de la danse, les deux artistes interrom-pirent la représentation pour contempler franche-ment le ballon.
— Il y a quelque chose qui ne va pas, — remarqua Bert.
Tout le monde à présent suivait des yeux l'aéros-tat qui s'approchait à vive allure, poussé par une fraîche brise du nord-ouest. Les chants et les danses restèrent en panne : nul n'y songeait plus. Bert et Grubb eux-mêmes les avaient oubliés, comme le reste du programme.Le ballon avançait par sauts, comme si ceux qui le montaient s'efforçaient d'at-terrir. Il descendait lentement, touchait le sol et rebondissait instantanément à cinquante pieds dans les airs, pour se remettre aussitôt à descendre. La nacelle heurta un bouquet d'arbres, et la silhouette noire qu'on voyait s'affairer dans les cordages re-tomba ou chavira en arrière. L'aérostat, de plus en plus proche, apparaissait aussi gros qu 'une maison, et il arrivait tout droit sur la plage. Une longue corde pendait de la nacelle,d'où un homme lançait des appels tonitruants. Tout à coup, on 76 LA GUERRE DANS, LES AT «S eût dit que l'aéronaute retirait ses vêtements, tout ^ en penchant la tête par-dessus bord. ^ f
Attrapez la corde ! — entendirent distinctement les spectateurs. *'|
— Un sauvetage, Bert ! — s'écria Grubb, en j courant après le cordage.
Bert le suivit, et faillit culbuter en entrant en collision avec un pêcheur qui galopait vers le même but. Une femme, qui portait, un bébé dans ses bras, deux garçonnets armés de pelles en bois, un gros monsieur en complet de flanelle atteignirent ensemble la corde, et se mirent à danser comme des kangourous, dans leurs efforts pour s'en saisir. Bert survenant réussit à poser le pied sur ce ser-pent frétillant et fugitif, se précipita dessus à plat ventre et l'empoigna ferme. En une demi-douzaine de secondes, toute la population éparse sur la plage
se fut pour ainsi dire cristallisée contre la corde, * sur laquelle tout le monde tirait, obéissant aux
ordres véhéments et stimulants de l'aéronaute. --
— Tirez ! — criait l'homme. — Allez-y L Tirez
ferme !
Le ballon, poussé par le vent, entraînait^vers la
mer sa grappe d'êtres humains. Il s'inclina, lou--
cha l'eau en un éclaboussement argenté et se releva
vivement, comme on enlève son doigt- quand, par
inadvertance, on a frôlé quelque chose. de brÙ--
lant. - --
— Tirez ferme, amenez toujours! — continuait
à crier l'aéronaute,—elle s-est évanouie <!
Il paraissait se démener autour d'un objet invi-sible, pendant que les sauveteurs amenaient la corde. Bert, en tête, aiguillonné par la curiosité qui lui inspirait un beau zéle, trébuchait continuelle-ment dans l'aimpleur de son costume de derviche... U ne s'était pas imaginé qu'un ballon pût être une chose aussi volumineuse, aussi légère, aussi insta-ble. La nacelle,, relativement petite, se composait de panneaux en gros osier tressé. A quatre ou cinq pieds au-dessus, était fixée, à un cercle d'aspect so-lide, la corde sur laquelle on tirait. A chaque effort des sauveteurs, Bert amenait un mètre de corde, ce qui faisait descendre d autant la nacelle d ou sortaient des rugissements furieux.
— Elle s'est évanouie 1... C'est son cœur !... Son cœur s'est rompu après tout ce qu'elle a en-duré !
Le ballon cessa toute résistance, et descendit presque d'un seul coup. Bert, lâchant la corde, se précipita pour le maintenir d'une autre façon et empoigna le rebord de la nacelle.
Tenez bon ! — fit l'aéronaute dont la figure se releva tout contre celle de Bert.
C'était une figure bien connue, avec ses gros sourcils, son nez aplati, son énorme moustache noire. L'homme avait enlevé son veston et son gilet dans l'idée probablement d'avoir à se jeter à F eau, et sa chevelure noire était extraordinairement en désordre.
• — Que tout le monde se cramponne après la nacelle! — ordonna-t-il. — J'ai avec moi une dame qui s'est, évanouie... ou son cœur a cessé de battre... Mon nom est Butteridge... Butteridge, voilà mon nom... Tout le monde à la nacelle... Dans un bal-lon ! C'est bien la dernière fois que je me confie à un de ces appareils paléolithiques.... la corde de dégonflement n'a pas fonctionné et la soupape ne marche pas. Si jamais je mets la main sur la cra-pule qui aurait dû s'assurer !...
Il passa brusquement la tête entre les cordes et demanda sur un ton suppliant :
— Vite, que quelqu'un aille chercher du cognac... du bon cognac !
Quelqu'un se détacha et partit en courant.
Dans la nacelle, sur une sorte de couchette, en une attitude savamment abandonnée, était étendue une dame grande, blonde, enveloppée dans un manteau de fourrure et coiffée d'un vaste chapeau surchargé de fleurs. Sa tête se balançait contre le rebord capitonné, ses yeux étaient fermés et sa bouche entr'ouverte.
— Ma chérie! Nous sommes sauvés ! — cria M. Butteridge, d'une grosse voix à l'accent vul-gaire.
La dame ne bougea pas.
— Ma chérie I Nous sommes sauvés! -répéta M. Butteridge sur un ton plus élevé encore.
La dame demeurait impassible.
Alors M. Butteridge révéla toute la fureur dont son âme était pleine.
— Si elle est morte, — tonitrua-t-il,.en levant lentement son poing vers le ballon, au-dessus de sa tête, — si elle morte, je déchir-r-r-r-rerai les cieux comme une loque !... Il faut que je la sorte d'ici. Je ne veux pas la laisser mourir dans un panier d'osier de neuf pieds carrés...elle qui est faite pour des palais princiers! Tenez bon! Y a-t-il parmi vous un homme solide à qui je puisse la passer ?
D'un effort puissant, il prit la dame dans ses bras et la souleva.
— Empêchez la nacelle de basculer, — fit-il à ceux qui l'entouraient. — Pesez de tout votre poids... cette dame n'est pas légère et, quand je vous l'au-rai passée, le ballon sera allégé d'autant.
D'un bond agile, Berts'installa sur le rebord.Les autres empoignèrent plus fortement les cordages et le cercle.
— Êtes-vous prêts ? — demanda M. Butte-ridge.
Il monta sur la couchette, tout en soulevant soigneusement la dame. Puis il s'assit sur le bord opposé, en face de Bert, et passa une jambe à l'exté-rieur. Les cordages semblèrent le gêner.
— Quelqu'un veut-il m'aider? Si l'un de vous veut recevoir madame?
A ce moment précis, alors que M. Butteridge se maintenait d'aplomb avec son fardeau, en un équi-libre essentiellement instable, la dame revint de sa défaillance. Ce fut très prompt et très violent.
— Alfred ! sauve-moi ! — fit-elle en un cri déchi-rant. Elle agita ses bras, cherchant un point d'ap-pui, et étreignitM. Butteridge convulsivement.
Bert sentit la nacelle qui ballottait, sursautait et le désarçonnait. Il aperçut aussi les bottines de la 80 LA GUERRE DANS LES AIUS daine et la jambe droite de l'aéronaute, qui décri-vaient un arc de cercle avant de disparaître en dehors. Ses sensations furent complexes, et com-portèrent la certitude de ce fait, qu'il -avait perdu l'équilibre et qu'il roulait la tête en bas et les jam-bes en l'air, à l'intérieur du panier d'osier. Il éten-dit les bras pour s'agripper à quelque chose. En effet, il se trouvait à peu près debout sur sa tète ; sa fausse barbe lui bâillonnait la bouche, sa joue glissa contre le capitonnage, son nez alla fouiller dans un sac de sable. La nacelle fit un violent écart et ne bougea plus. 4
Quelle maudite affaire ! — grommela-t-il.
Il se crut à moitié assommé, à cause d'un bour-donnement subit dans ses oreilles, et parce que les voix des gens lui arrivaient diminuées et lointaines, comme des cris d'elfes dans l'intérieur d'une colline. "
Il éprouva une certaine difficulté à se remettre sur ses pieds. Ses membres s'enchevêtraient dans les vêtements dont M. Butteridge s'était débarrassé ' pour être prèt à plonger dans les flots. Sur un ton mi-fâché, mi-plaintif, Bert grogna :
Vous auriez pu prévenir, avant de basculer le panier.
S'agrippant aux cordages, il se redressa tout étourdi. Au-dessous de lui, bien loin, les eaux bleues de la Manche étincelaient. Presque à l'horizon, minus-cule et ensoleillé,se rapetissant comme si quelqu'un le tirait par les deux bouts, s'arrondissait le rivage, avec le groupe irrégulier de chalets qui constituaient j
LA GUERRE DANS LES AIRS Si Dymchurch. Il apercevait encore la petite troupe de gens à qui il avait brusquement faussé compa-gnie. Grubb, dans son accoutrement de Derviche du Désert, galopait au long de la mer, et M. But-teridge, dans l'eau jusqu'à mi-jambes, semblait pousser des appels formidables. La dame, accrou-pie sur le sable, avec sa coiffure florifère sur les genoux, était indignement délaissée. A l'est et à l'ouest, la plage se parsemait de petits personnages qui, les yeux au ciel, paraissaient n'avoir qu'une tète et des pieds.
Le ballon, allégé de cent soixante kilos, poids de M.Butteridge et de sa compagne, s'élevait dans les airs à la vitesse d'une automobile de course.
— Pour un sale coup, c'est un sale coup ! — opina Bert.
Avec une expression d'inquiétude, il contempla la plage fuyante, et se fit cette réflexion, qu'il ne se sentait pas pris de vertige. Ensuite, avec une vague idée d'essayer quelque chose, il examina superficiellement les cordages qui pendaient autour de lui. Mais, s'asseyant sur la couchette, il exprima à haute voix sa décision :
— Je ne vais pas me risquer à manipuler ces . machines-là... Je ne touche à rien... Pourtant, j'ai-merais bien savoir ce qu'on fait en pareil cas. *■* Bientôt, il se mit debout et parcourut du regard le monde qui s'enfonçait sous lui, les falaises crayeuses à l'est et le pays plat à l'ouest, des villes et des ports, des rivières et des routes, et de nom-breux navires avec leurs ponts et leurs cheminées de plus en plus petits sur la mer toujours plut vaste, et le grand viaduc du monorail qui franchissait le détroit de Folkestone à Boulogne, — jusqu'à ce qu'enfin des nuages floconneux se fussent rassem-blés en un voile opaque pour lui cacher la penpec-tive. Il n'était ni effrayé, ni incommodé de vertige, mais seulement dans un état de profonde conster-nation.