IV. — Les conséquences de telles affirmations sont graves
Avant de passer rapidement en revue les principales, il est important de remarquer que nos adversaires les acceptent généralement, en dépit de quelques légères divergences.
A la vérité, ils les considèrent comme des restrictions aux conséquences logiques de leur système ; pour les justifier, ils invoquent la nécessité. Mais qu'est-ce qu'une théorie qui admet des restrictions aussi nombreuses et aussi importantes? Qu'est-ce qu’un système qui avoue que la nécessité le contraint à se contredire si gravement?
Un tel aveu d’impuissance ne fait que confirmer notre thèse.
La guerre ne peut être qu'un conflit entre nations et les atteintes à la propriété qu’elle entraîne ne sont nullement des exceptions, mais ses conséquences logiques.
Toutefois, nous sommes heureux de le constater, on limite les horreurs de la guerre : sur mer, comme sur terre, le pillage qui entraine l’indiscipline et nuit au vainqueur est réprouvé; toute violation de la propriété privée est condamnée quand elle n’a pour motif que le lucre. Par suite d’une sorte de compromis, consenti par les nations, on en est venu à s'abstenir de toute violence qui ne concourrait pas directement à l'œuvre poursuivie.
Nos adversaires expliquent à tort ces tempéraments par des droits des particuliers distincts de ceux de la collectivité et souvent opposés à ceux-ci. Il y a là d’abord la
manifestation du progrès des idées humanitaires et de la civilisation. Il y a surtout chez les belligérants une intelligence plus grande de leur intérêt propre ; ceux-ci ont compris que l’objet de la guerre n'est point seulement de forcer l'adversaire à céder, mais de rétablir une paix durable : leur intérêt est donc de ne point user de procédés plus cruels qu'efficaces, qui maintiendraient après la paix des ferments de haine chez le vaincu ; l'intérêt commande encore de ménager la population sans défense afin d'en tirer plus aisément les ressources qui aideront à poursuivre la lutte. Les réquisitions sont nécessaires aux armées modernes, elles ne produisent rien dans un pays dévasté (1).
La propriéte supporte donc le poids de la guerre.
Sur terre, le beiligérant occupe les immeubles classés dans le « domaine public ». Il saisit également et confisque les meubles de ce domaine, spécialement quand cette saisie a pour conséquence soit de priver la nation, au préjudice de laquelle elle est faite, de quelques-uns de ses moyens de défense, soit de fortifier d’une façon appréciable l’armée qui la pratique (2).
Quant aux propriétés privées, leur violation est la conséquence nécessaire des notions que nous venons d’exposer.
Si des particuliers possèdent des établissements ou des approvisionnements d’une utilité quelconque à l’armée, celle-ci les saisit ; ainsi en est-il des grandes usines, notamment des usines métallurgiques. Le premier soin d'un occupant est de s'emparer des chemins de fer, des télé-
(1) Dupuis, op. cil., p. 9 et suiv.
(2) Bluntschli, Revue de dr. int. etde législat. comparée, 1877, p 545.
graphes, qu'ils appartiennent ou non à des compagnies privées {1).
On qualifie du nom de réquisition cette saisie par le belligérant de tout ce dont il veut priver son adversaire et de tout ce qui lui convient à lui-même. Par la réquisition l’envahisseur exige des habitants abri, vivres, munitions, moyens de transport, bref tout ce qui lui est utile.
Toutes les mesures prises par un général dans l'intérêt de ses opérations sont accomplies sans considération des dommages qui peuvent en résulter pour la propriété de l'ami ou de l'ennemi: une troupe se déploie dans un champ, elle ne regarde pas s’il est ensemencé ; un faubourg gêne le tir d'une batterie, l'état-major n'hésite pas à le supprimer.
« Les opérations militaires seraient impossibles si elles devaient se borner aux routes et aux terrains vagues. Elles s'étendent aux propriétés des particuliers dont elles peuvent suivant leurs besoins saccager les récoltes, détruire et transformer les bâtiments et les travaux d'art [2).»
On admet généralement, il est vrai, qu'un ordre écrit d'un officier supérieur est nécessaire pour autoriser les destructions importantes ; mais ce n’est là qu'une garantie contre la légèreté et les entraînements des inférieurs.
Il est tellement impossible que la guerre ne s'étende pas aux propriétés foncières ainsi qu'aux propriétés mobilières qui les garnissent que M. Brocher (3) avoue: «On
(1) Pillet, Le droit de la guerre, t.1, p.150 ets.
(2) H. Brocher, prof. de droit à l'Académie de Lausanne, Revue de dr. int. et législat. comp., 1873, p. 337.
(3) H. Brocher, op. cil.
La Macue. 10
ne peut même pas ici tenir compte de la nationalité des propriétaires ; les amis et les neutres ne doivent pas s’attendre à ce que leurs domaines soient respectés. »
Et des auteurs, M. Pillet notamment, conviennent que dans certains cas le belligérant peut «ruiner une ville pour venger les outrages reçus des habitants, mais il faut qu'il n'y ait pas d'autre mode de châtiment (1) ».
«Si, pour la nécessité des opérations, il est absolument nécessaire de faire le vide derrière soi, je pense, dit encore M. Pillet, que la dévastation peut être légitimement employée (2).»
Les non belligérants supportent dans une large mesure leur part de la guerre.
Saccagée par le passage des troupes, réquisitionnée pour leur entretien et leur transport, atteinte indirectement dans les opérations, détruite et anéantie volontairement dans les sièges et les bombardements, la propriété privée se ressent cruellement des horreurs de la guerre terrestre.
Sur mer, il en est de même avec le bombardement des côtes et le blocus.
Nous allons étudier particulièrement dans quelle mesure s'explique et se justifie la course.
V. — Plus que partout ailleurs, dans la guerre maritime, apparaît évidente cette vérité que la guerre est un conflit entre nations.
Pour demeurer logiques, beaucoup de nos adversaires
(1) Pillet, op. cit., p. 162.
(2) Pillet, op. cit., p. 166.
déclarent que, seule, la guerre d'escadre est légitime, que, seule, elle doit avoir lieu.
L'escadre est l'arme de l'État, elle s'illustra jadis dans de mémorables batailles rangées que se livrèrent les marins du monde entier.
« Aujourd’hui les causes de ces glorieux combats ont disparu pour toujours et les résultats que cherchaient les belligérants sont devenus à tout jamais irréalisables. La guerre d’escadre était tantôt une guerre de conquêtes maritimes et tantôt une guerre de conquêtes terrestres; elle ne peut plus être, à notre époque, ni l’une ni l’autre (1). »
Puisque la guerre ne se fait plus pour le bon plaisir et l'ambition des princes, qu'elle n’est plus un duel entre gouvernants, que l’État et la nation se confondent, il faut pour que le peuple soit atteint que les particuliers, cellules de la nation, le soient eux-mêmes. La guerre d’escadre ne saurait être efficace, elle ne correspond pas à la notion de la guerre, à ses nécessités actuelles.
La guerre de course qui s’en prend aux intérêts des particuliers répond au contraire à la notion de la guerre telle que nous l'avons exposée.
Un peuple commerçant ne peut être frappé que dans son commerce; ce commerce est la source de ses richesses, l’origine de ses forces vives; il faut absolument, pour le soumettre, l'atteindre dans cette branche de ses intérêts.
Comment triompher d’un pays qui possède une grande étendue de côtes, si l’on doit respecter sa marine mar-
chande ? L’adversaire eût-il par impossible réduit sa flotte
(1) A. Redier, La guerre d’escadre et la querre de course, Correspondant, 25 mars 1898.
militaire à l'impuissance, que ce pays alimenté par son commerce, vivant en dépit de l’état de guerre de sa vie normale, pourrait indéfiniment résister. Un blocus sérieux, de l’aveu même des marins, est aujourd’hui impossible. Les débarquements réussissent rarement et sont bien périlleux ; de plus, « un débarquement suppose la mise en mouvement d'un nombre considérable de vaisseaux : les préparatifs n'en sauraient passer inaperçus ; alors même qu'il n’y aurait plus d’escadres pour lui barrer la route, les bateaux légers de la défense côtière auraient beau jeu pour le prévenir {1).»
Puis, quel pourrait bien être le rôle d’une flotte militaire, sensiblement inférieure à celle de l'ennemi, si on ne lui permet point de toucher aux bâtiments de commerce ?
Supposons même les flottes des deux belligérants d'égale force : si les navires de commerce peuvent traverser librement les mers sans avoir rien à craindre des vaisseaux de guerre, à quoi ceux-ci serviront-ils ? À attaquer la flotte de l'ennemi ? L'ennemi n'aura qu'à retenir dans ses ports ses forces navales militaires, ou même qu’à n'en point avoir, puis à couvrir les mers de ses vaisseaux marchands ; etsi ces vaisseaux sontsürs de l'impunité, croit-on qu'ils se borneront toujours à de simples opérations commerciales ? Les gouvernements ne les emploieront-ils pas, secrètement du moins, à maintenir leurs relations de toute nature avec les nations étrangères, relations que l'ennemi a
intérêt et droit d’entraver (2).
(1) Dupuis, op. cil., p. 43.
(2) Ortolan, Règles internationales et diplomatie de la mer, t. 11, p. 43, Paris, 1845.
Cette inefficacité de la guerre d'escadre est, d’ailleurs, affirmée par les hommes les plus compétents.
« Dans l'état actuel des choses de la mer, écrivait, il ya quelques année , un amiral (1) qui eut le malheur de voir plus juste et plus profondément que ses contemporains et qui ne fut point écouté parce qu'il ne fut point compris, avec les marines militaires telles que les ont faites les changements prodigieux accomplis dans ces vingt dernières années, il est deux principes que l'on peut regarder comme hors de toute discussion : le premier, que dans un engagement général de deux flottes cuirassées composées d'éléments de même valeur, la victoire est assurée à la plus nombreuse de ces flottes ; le second, qu’un navire à grande vitesse peut toujours franchir une ligne de blocus eten mer libre défier toute poursuite.
» De ces deux principes, il est logique de conclure que, dans toute guerre maritime, la marine cuirassée inférieure en nombre sera réduite à la défensive, que son rôle se bornera à concourir à la protection du littoral avec les torpilles de tout genre, les garde-côtes, les batteries flottantes et les batteries de terre ; en second lieu, que, pour cette marine, l'offensive n’est possible que par des croiseurs à grande vitesse courant sus au commerce ennemi. La course, reléguée au second plan dans les guerres et les marines d'autrefois, prend aujourd'hui une importance supérieure. L’abolir serait donc, de la part des nations autres que l'Angleterre, l'abandon de leur droit le plus légitime et le plus précieux, celui de la défense nationale ; de la part de leur gouvernement, l'oubli le plus
(4) A. Aube, Un nouveau droil maritime international dans « A terre et à bord », Paris, Berger -Levrault, 1884.
coupable de leur premier devoir, celui d'assurer cette défenser
» Mais il y a plus, la richesse est plus que jamais un des plus essentiels éléments de la puissance des nations, c'est le premier de leur puissance maritime. La création d'une marine cuirassée n’est en effet qu'une question d'argent. La course, au contraire, sans imposer des sacrifices matériels que le patriotisme des peuples les plus faibles ne puisse accepter, exige ce qui ne s'improvise pas, les qualités les plus rares de l'homme de mer: la science, l'expérience, l'audace et le calme, la persévérance et la rapidité des conceptions ; quelques corsaires commandés par des Semnes, .des Vaddel, des Surcouf, des Bouvet, des Jean Bart, suffisent pour frapper au cœur le commerce des plus riches et des plus puissantes nations.
» S'il en est ainsi, qui ne voit que la course, instrument le plus assuré sur mer de la défense nationale, reste aujourd'hui, pour les nations maritimes, la garantie la plus réelle de la faiblesse contre la force qui la dédaigne et de la justice contre la force qui la nie.»
VI. — Ce que la théorie nous a conduit à affirmer, ce que l'expérience à dicté à nos officiers, l'observation des faits, ainsi qu'il convient, en confirmera l'exactitude aux yeux de chacun.
Prenons des exemples concrets, considérons les grandes nations, l'Angleterre, l'Allemagne, les États-Unis notamment ; la guerre navale avec ces puissances est si peu une guerre d'Étatà État entre cuirassés, croiseurs ettorpilleurs, que la course apparaît comme s'imposant formellement.
Depuis quelques années, d'ailleurs, émue de voir leur
pays égaré par la théorie de l'étatisme s'engager dans une politique funeste à la défense nationale, toute une école de marins et de publicistes s'acharne à prouver la nécessité de la course en cas de guerre avec ces nations.
« S'abstenir de faire la guerre de course, déclare en tête d'une brochure de propagande M. le lieutenant de vaisseau Duboc, le héros de la guerre de Chine {1}, serait dans certains cas une véritable trahison ; nous la considérons donc non seulement comme logique et comme légitime : mais nous essaierons de prouver au cours de cette étude que, dans l'hypothèse d’une guerre avec nos voisins, elle est nécessaire en même temps qu'elle est notre seul moyen de salut. »
Et nous empruntons à MM. les lieutenants de vaisseau Duboc, Loir et de Caqueray la démonstration de cette assertion en ce qui concerne l'Angleterre.
L'Angleterre est invulnérable autrement que par la guerre de course : tenter un débarquement sur son territoire serait folie ; folie également que de prétendre lutter contre sa flotte cuirassée, plus nombreuse et plus formidable que les flottes réunies des deux plus grandes puissances maritimes du monde, Elle détient l'entrée de la plupart des routes commerciales du mondeet la presque totalité des câbles télégraphiques. Elle peut se ravitailler dans toutes les parties du globe.
Sa puissance est toujours croissante et constitue un danger permanent pour toutes les nations.
La guerre de course est la seule que l’on puisse effica-
(1) Duboc, Le point faible de l'Angleterre, Paris, Dentu.
cement lui faire, la seule qui contre elle soit logique et il se trouve que par suite de cette intensité même de sa vie commerciale, à laquelle elle à tout sacrifié, la course lui est particulièrement redoutable.
Son commerce maritime dispose actuellement de 36.181 bâtiments ; la somme des intérêts qu'eile engage chaque année sur mer est de près de trente milliards; le commerce anglais entre pour 58°/, dans le commerce total du monde. La valeur des importations pour 1899 a dépassé douze milliards, dont cinq milliards d'alimentation, un et demi de céréales; l'alimentation seule exige 5.700 vapeurs. L'Angleterre produit à peine le 1/5 du blé nécessaire à sa consommation et pourtant un Anglais, dit-on, ne mange guère de pain (1). La plus légère interruption dans l’importation des céréales produirait donc la famine.
Aux dangers de la famine s'ajouteraient ceux d'une crise financière : Le taux des assurances s’élèverait prodigieusement; on ne peut en douter après ce qui s’est produit pendant la guerre du Transvaal et surtout lors de la menace de conflit qui surgit à propos de Fachoda. Dans les dix jours de crainte qui précédèrent la solution du conflit, le surplus des primes payées par les armateurs anglais atteignit 4.250.000 1. st.; les matières premières, laine et coton, subirent une hausse sensible en même temps que baissaient les produits manufacturés.
La simple perspective d'hostilités possibles suffit pour
(1) Cette situation ne peut que s'aggraver: d’une part, le nombre des habitants augmente ; d'autre part, l’agriculture étant sacrifiée à
l'industrie, le nombre des hectares semés en froment va sans cesse diminuant,
troubler à ce point la vie industrielle. Que serait-ce si une guerre maritime était déclarée et qu'elle durat?
En outre, l'interruption des matières premières suspendrait le travail. Lors de la disette de coton qui coincida avec la guerre de Sécession, le paupérisme s'accrut de 140 °/ dans les faubourgs industriels anglais etdes milliers d'ouvriers seraient morts de faim si le reste du pays n’était venu à leur secours.
Les matières premières ne fussent-elles pasinterceptées, qu’elles arriveraient aux industriels à des prix tels que les articles fabriqués leur reviendraient trop cher pour pouvoir lutter contre les produits étrangers, dont la concurrence est déjà si écrasante en temps de paix. Ceci serait dû non seulement à l'élévation du taux des assurances, et notons que les navires à voile au nombre de 24.000 ne seraient plus assurables, mais aussi à la majoration de salaire des matelots : d'une part, ceux-ci seraient moins nombreux et plus exigeants par suite du rappel sur les bâtiments de guerre des marins mobilisables {1); d'autre part, ils demanderaient des indemnités pour les dangers et les risques de capture. Puis la nourrituré des équipages serait d'un prix plus élevé et les frais de convoi énormes pour les armateurs.
Les Anglais n'ignorent point ces choses. Plusieurs parmi eux l'ont reconnu publiquement, notamment sir Samuel Barker, sir Charles Dilke. Récemment, un jeune amiral fort populaire, lord Beresford, déclarait dans un
meeting pour la défense du commerce britannique : « Si
(4) De plus, les marins étrangers qui forment un seizième des équipages devraient être rapatriés à grands frais par les armateurs.
ÉNPRRAE
jamais l'importation des vivres et matières premières était interrompue, nous, marins, estimons qu’en dépit des victoires possibles dans des batailles rangées, nous nous trouverions dans une situation pire qu'après une défaite (1). »
Les meilleurs esprits ne doutent pas non plus en Angleterre que l’on ne fasse désormais la guerre à leur pays par le système de la course.
« La France, dit l'amiral Colomb, et notre pays peuvent avoir encore quelque sotte querelle et en arriver à se battre. La France, ne dépendant pas d’une façon vitale de son commerce maritime, l'arrête et s'occupe exclusivement de la destruction du nôtre (2). »
Consulté lors de Fashoda, le 27 octobre 1898, par un représentant de l’Argus de Melbourne, le contre-amiral Hugo Lewis Pearson, commandant en chef de l’escadre : anglaise en Australie, exprime la même conviction. Si la guerre éclatait entre la France et l'Angleterre, « l'amiral pense que la France lancerait sur les mers une flotte d'Alabama ou de croiseurs bien équipés pour fondre sur le commerce ennemi. Je ne dis pas, ajouta-t-il, que ce soit là la politique traditionnelle de la flotte française, mais, dans les circonstances actuelles, elle agirait infailliblement ainsi. Beaucoup de bâtiments ont été construits dans cette intention. La France enverrait simplement ses avisos sur les routes commerciales britanniques, dont les plus denses sont peut-être celles de New-York et de la
(1) Cf. Faiblesse maritime de la Grande-Bretagne, par sir Charles Dilke, Casier’s Magasine, août 1897.
(2) Cité par le commandant Z. et H. Montéchant, Guerres navales de demain, Paris, Berger-Levrault, 1894, p. 51.
Méditerranée. Malgré l'énorme supériorité numérique de notre marine, la protection de notre commerce serait dans ces circonstances une tâche difficile, car les routes commerciales de l'Angleterre entourent le monde entier. Donnez à un croiseur rapide une avance de quelques heures en quittant un port ; si sa destination a été gardée secrète, les hypothèses s'étendent sur un vaste champ. Dans la Méditerranée, la France est favorisée, aussi bien pour la guerre au commerce que pour la protection de ses côtes, par le nombre des ports qu’elle possède. C'est la principale raison qui a fait prendre la Tunisie et j'apprends qu’on y a créé un port... (1). »
Contre les États-Unis, dont la situation offre plus d’un rapport avec celle de l'Angleterre, la course est également l'arme à la fois vraiment efficace et naturelle.
De même contre l'Allemagne, car en cas de guerre ce n’est point même dans cet empire autoritaire le souverain qui imposerait sa volonté, mais la nation allemande agissant en raison des besoins primordiaux que multiplient une vie industrielle toujours plus intense; c'est celle-ci qu'il faudrait atteindre, qu’il faudrait contraindre à demander la paix.
« Peut-être se doit-on féliciter de voir l'Allemagne donner dans la folie des cuirassés, écrit le lieutenant X. dans la Revue de Paris (2). Elle ne s’arme ainsi que contre l'Angleterre de la même manière que la France l'a fait depuis deux cents ans. Les mêmes armes doivent ser-
vir à la France contre les deux pays. Ce n’est pas non
{1) Rapporté par Ed. Lockroy, La défense navale, p. 191 ets. (2) Lieutenant X., La querre de course et la défense navale, Revue de Paris, 1°" et 15 mai 1900, p. 369, 371 ets.
plus dans ses ports inaccessibles, au fond des rivières, qu'on tiendra tête aux Allemands, ni par des débarquements destinés à une capitulation inévitable, c'est en ruinant un commerce qui se développe sans cesse, qui passe par les mêmes routes que le commerce britannique et qui devient toujours plus indispensable à l'Allemagne. Le commerce maritime des Allemands s'élève déjà à plus de 12 milliards ; en quelques années, le nombre des navires qui visitent les ports de l’Empire s’est accru de 25.000 et le tonnage de 5 millions. Plus de 625 millions de francs sont consacrés à la construction des paquebots ; les deux plus grandes compagnies de navigation du monde entier sont allemandes ; la flotte du Norddeutscher Lloyd égale à elle seule la moitié de toute la marine à vapeur de la France. La flotte à vapeur de l'Allemagne est passée de 453.000 tonnes en 1886 à 1.166.000 en 1899.
» … Pas plus que l'Angleterre, l'Allemagne ne se dérobera désormais à l'impossibilité de se suffire. Le peuple allemand augmente d'un million d'hommes par an et Ja production des céréales décroît peu à peu. Selon le général von der Goltz, dès l'heure actuelle, les cinquante-cinq millions d'Allemands, sujets de l'empire, dépendent de l'étranger pour leur subsistance, pendant 88 jours de l’année {{) En 1910, l'Allemagne sera tributaire du dehors pour le quart de sa nourriture (2). Ce ne sont pas les trente cuirassés de la nouvelle flotte qui le lui porteront et pour
{1) Général von der Goltz, Deutsche Ründschaü, mars 1900.
(2) La France se suffit à elle-même. Il lui faut produire trois hectolitres de blé par an et par habitant; pour 38 millions de Français, la production nécessaire serait donc de 114 millions d'hectolitres; or elle atteint en moyenne chaque année 115 à 120 millions.
elle aussi la guerre de course bien conduite sera meurtrière. »
A côté des marins, des publicistes ontégalement cherché à prouver la nécessité de la course, au cas de conflit entre certaines puissances. « Si la fatalité voulait, dit M. Charles Roux, que nous fussions en guerre avec une nation maritime, notamment avec l'Angleterre, dont la supériorité est écrasante, il est bien certain que nous n'aurions d’autre moyen de combattre et de hâter la fin de la guerre qu'en faisant à son commerce le plus de mal possible. 11 faudrait avec notre flotte commerciale à vapeur renouveler d’une façon beaucoup plus complète ce que nous avons tenté avec notre marine à voile, dans la guerre de Sept Ans, ainsi que nous l'indiquions au début de ce livre (1). »
« Non seulement la course est utile, déclare M. Redier, mais les récentes découvertes l’ont rendue nécessaire au même titre que la guerre elle-même, puisqu'elle est devenue, pour certaines nations, le seul moyen de lutter sur la mer avec quelque avantage. Interdire la course serait enlever à ces puissances, dont les intérêts sont d'autant plus respectables que ce sont, d’une façon générale, des puissances faibles, la possibilité même de faire la
guerre (2). »
La course, nous le reconnaissons, n'a pas été pratiquée dans toutes les guerres ; on y a renoncé parfois ; des res-
trictions ont été apportées au droit de prise; mais encore
(1) Ch. Roux, ancien député, Notre marine marchande, Paris, A. Colin, 1898, p. 133.
(2) A. Redier, La course marilime el le droil des gens, Revue bleue, sept. 98, p. 357.
est-il qu'il a fallu pour cela que des déclarations positives aient été faites; de telles restrictions ne peuvent en effet s'expliquer que par des raisons d'humanité et il est impossible d'invoquer quelque droit que ce soit en leur faveur.
Il est tout à fait impossible, croyons-nous, de soutenir que de semblables restrictions doivent se généraliser, de prétendre que la course est antijuridique et qu'une nécessité d'ailleurs très généralement reconnue peut seule l'excuser. Nous avons cherché à résoudre cette inadmissible antinomie entre le droit et les nécessités de fait.
Au nom des principes et des faits, nous osons affirmer qu'aujourd'hui la guerre est véritablement nationale et que «la guerre de course ou guerre industrielle, quifrappe l'adversaire dans ses ressources matérielles en lui enlevant le nerf de toutes les luttes aussi bien sur terre que sur mer, est en somme la plus naturelle... C'est conséquemment la guerre de l'avenir... Il faut donc nous y préparer en toute confiance {{). »
(1) Commandant Z. et H. Montéchant, Réformes navales, Paris, Berger-Levrault, 1899, p. 21 et s.